LES DÉCEPTIONS
C'était pendant une belle journée, une des dernières de l'année, car on était au commencent d'octobre; un air de fête égayait la salle basse de la maison de Bernard, ou toute la famille était réunie.
Claudine, assise près d'une fenêtre, s'occupait à quelque travail d'aiguille ; autour d'elle jouaient cinq enfans, .dont lo plus jeune commençait à peine à se tenir sur ses petites jaint es.
Dans un coin de la salle élait un fourneau ; Bernard en surveillait le feu de temps en temps, tout en façonnant avec de l'argile une eloganle aiguière dont il semblait caresser les contours. Il avait la fête haute, l'œil inspiré; il souriait à son œuvre, et la calme physionomie de Claudine, les figures éveillées des enfans, s'éclairaient du reflet do ce sourire.
Bernard avait annoncé pour ce jour-là un grand événement; Claudine avait promis aux enfans toutes sortes de nouveaux jouets, s'ils se tenaient tranquilles et que l'événement filt heureux; l'espérance était dans tous les cœurs.
Ajoutons, pour compléter le tableau, que le soleil inondait la pièce de lumière, et ([u'à travers les fenêtrrs ouvertes on apercevait les feuilles dorées des arbres du jardin et les treilli's au pampre rougissant.
Le jour où Bernard s'était éurié : J'ai trouve! il avait presque regarde sa lâche comme achevée; il n'était encore qu'au début, et, depuis ce moment, il s'était écoulé des semaines, des mois, des années.
Ce que cherchait Bernard, c'était l'émail blanc; il pensait y trouver le fon.lement des autres émaux. Pour lo découvrir, il mélangeait, pilait, broyait une foule de matières : l'étain, le plomb, le fer, l'acier, l'antimoine, le
SrOLÉRI.
cuivre, la pierre de Périgord, la lilharge et bien d'autres encore, les unes un jour, les autres le lendemain ; tantôt en certaines quantités et tantôt dans des proportions toutes diftërentes.
Lorsqu'il crut avoir imaginé un nombre suffisant de combinaisons, il acheta une a'rtaine quantité de pots qu'il mit en pièces. Chaque morceau fut enduit d'une combinaison et numéroté; puis le tout fut misa cuire dans un fourneau que Bernard avait construit à sa fantaisie.
Ici, nouveaux problèmes à résoudre : A quel degré de feu l'émail devait-il fondre^ Le degré nécessaire à un mélange convenait-il également pour tous les autres? Bien des essais demeurèrent sans résultat; c'étaient du temps et do l'argent perdus : deux choses d'un pris inestimable dans la situation de Palissy ei de sa famille. Mais abandonner la partie après tant d'eflorls tentés, n'aurait-ce pas éUî agir en soldat qui prendrait la fuite au moment de remporler la victoire?
El Bernard se remettait à mélanger, h piler, à broyer et à ronstruiro de nouveaux fourneaux, « avec grande l'épense d'argent et consommation de hois et de temps, et apprenant à faire l'alchimie avec les dents, » suivant l'expression énergique employée par lui-môme.
Il était ainsi arrivé, de tàlonnemens en tâtonnemens, au moment où nous reprenons notre récit, et, persuadé qu'il allait enfin toucher au bul, il avait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, annoncé pour ce jour-là un grand et heureux événement.
— Comment Irouves-tu ce modèle, Claudine? Bernard présentait à sa femme l'aiguière qu'il était en
train de façonner.
— Je n'ai jamais rien vu d'aussi léger ni d'aussi joli.
— Que mon émail soit blanc et pur, comme je l'csp&re, je veux que ce vase en ait la primeur. As-tu remarqué, Claudine, l'étrange figure qu'a faite Marcadau lorsque je lui ai confié mon espoir d'un prochain succès?
— C'était la figure d'un homme qui ne te veut pas de bien.
— Toujours les mPmes préventions 1 Tu es aussi trop sévère à son égard. Eh 1 non. il n'avait point la mino d'un ennemi, mais tout simplement celle d'uu curieux désappointé.
-- Il est certain que, s'il no connaît pas encore le secret do tes mélanges, ce n'est pas faute de multiplier ses questions.
— Et dût-il les renouveler tous les jours et à chaque instant de la journée, ses questions no le mèneront à rien, je t'en réponds. Tant que je vivrai, vois-lu, mon secret no sera connu ni de lui ni de personne.
— C'est trop dire ; n'esl-il pas écrit que nous devons à nos semblables une part des dons que nous avons reçus de Dieu?
— Il n'en est pas do mon secret comme lie beaucoup d'antres, Claudine. Je pais qu'il ne faut celer ni les remèdes contre les maladies, ni les secrets de l'agriculture, ni les dangers de la navigation, ni la parole de l>ieu, rien enlin de ce qui intéresse la gramle famille. Mais il s'agit ici d'un art dont les produits ne sont pas iniiispensibles au bienêtre nécessaire do l'homme ; ( 'est un art de luxe destiné à satisfaire les d('slrs de ceux (jul ont l'amour du beau, à augmenter les jouissances des riches et des grands, et si j'ai employé à le découvrir le peu que je possédais, si j'y ai consacré le temps iiue je devais à ma famille, si j'y ai dépensé ce que le ciel ma di-parti de puiss.ince inli-llectiiello et de force morah', j'ai bien le droit de vouloir qu'il me couvre do mes sacrifices, (ju'il assure I exisleiice des miens, qu'il me donne la rémunération de mes peines. Vois ce qui est arrivé aux verriers du Périgord, de la Gascogne, de la Saintongc, du Béarn, dé Bigorre : leurs verres, dont le secret est connu, sont tombés dans un tel discrédit qu'ils sont vendus et criés dans les villages par les marchands (le vieille ferraille. Et les boutons d'émail, do si jolie invention, qui se vendaient trois francs la dou- I
zaine, ne se donnent-ils pas pour un sou, aujourd'hui que tout le monde en lait et qu'il n'est pas un bélître qui n'en puisse porter? Songe encore au donimage que fait essuyer le graveur au peintre, le mouleur au .sculpteur : lé tableau, la statue, reproduits à bon marché par des artisans dont le travail est purement mécanique, ne sont-ils pas autant de vols faits h l'artiste qui ne pourrait exécuter au même prix des copies de ses œuvres? si bien que le génie meurt de faim pendant que se répand do toutes parts, au profit d'un autre, sa pensée, sa création, bien ou mal imitée. J'ai vu crier à deux liards des histoires de Notre-Dame gravées par un certain Allemand nommé Albert. J'ai rencontré dans tous les coins de la Gascogne des figures moulées, en terre cuite, qu'on colportait à ce vil prix do deux liards dans les foires et dans les marchés. Non, Claudine, je ne ferai point connaître mon secret. Qu'après ma mort il .soit révélé, je ne m'y oppose point; mais, de mon vivant, il restera mon bien : c'est lo moins qui puis.se m'être accordé.
Claudine avait le sens trop droit pour ne pas se rendre aux raisonnemens de son mari.
— J'ai parlé inconsidérément, Bernard, — lui dit-elle;
— je n'avais point fait toutes ces réflexion.?. A présent, je suis de ton avis; que la science et l'art se ménagent leur salaire, ce n'est point égoisme, c'est justice (1).
— D'ailleurs, — reprit Bernard, — ce n'est pas encore l'heure de mettre ce point en discuss'on. Voici le moment venu de retirer mes épreuves du fou ; sachons d'abord si j'ai réussi.
— Le cœur me bat, — dit Claudine.
— J'avoue,— d't Bernard, — que le mien n'est pas trop rassuré... Je me sens un singulier tremblement dans la main.
Il :s'approcba du fourneau, mais non sans quelque hésitation.
Claudine se leva, suivant des yeux chacun desmouvemens de son mari.
Les enfans, serrés les uns conlro les autres et le cou tendu, se haussaient sur la pointe des pieds pour mieux voir,
Bernard tira du feu une première épreuve. Elle était brûlée!
Le visage de Claudine pâlit. Les enfans s'cnlrc-regardèrent avec un air d'inquiétude.
Bernard tira une seconde épreuve. Elle n'était pas assez cuite.
Toutes sortirent successivement du fourneau. Pas une n'était à point.
Claudine jeta un cri.
Bernard se laissa tomber sur un siège ; il était consterné.
Les enfans prirent la fuite en pleurant; ils comprenaient, à la mino di'solée du père et do la mère, qu'il no pouvait plus être question de jouets pour eux.
Claudine eut bientôt regret du cri qui lui était échappé. Elle s'approcha doucement de son mari, et, lui passant le bras autour du cou :
— Je n'ai pas été maîtresse d'un premier mouvement,
— dit-elle ; — pardonne-moi.
Bernard ne lui répondit que par un regard de reconnaissance.
Puis il se frappa le front comme s'il jaillissait subitement une lumière de son cerveau.
— C'est le dixième fourneau que je construis, — s'écriat-il. — et c'est aussi la dixième fournée que je manque ; évidemment le vice est dans mes fourneaux.
— Tu réussiras peut-être dans la construction du on-
(1) Si ce ne sont pas tout à fait les expressions, ce sont au moins lei» pensiVs de Bernard Palissy lorsqu'il écrivait son traité do r.*r( de terre. On voit que, dès le seizième siècle, l'invenlour commençaii à s'élever contre la concurrence de la conliefaçon. Il laut des siècles pour qu'une idée fasse son cbemin, et encore celle-là n'a-t-elle pas atteint son terme aujourd'hui!
zième, — fit Claudine, craignant qu'il no soilérouragpùt.
— Je n'y réussirai pis plus que je n'y échouerai : J'homme sage no doit point persévérer dans une mauvaise voie.
— Quoi ! voudrais-tu renoncer à poursuivre le fruit de tant do travaux et d'essais?
— Non, cerle<, car, j'en ai l'inébranlable conviction, j'arriverai... Mais, comme ces maudits fourneaux ont déjà dévoré la meilleure partie de nos ressources, comme je pourrais me tromper dix fois encore et que ciiuipie erreur nous ferait avancer d'un pas sur le cliomi,u de la ruine, eh bien! je renonce à la construction des fourneaux. Marcadau ne sera pas intraitable, je suppose, au point de me refuser les siens... si je lui fais l'otfre de l'indenmiser, bien entendu.
Bernard alla donc trouver le potier et lui fit sa demande.
Narcadau protesta de son empressement et de sa joie à saisir cette occasion d'être agréable à un ami, dussent en souffrir ses propres intérêts. Il mettait ses fourneaux à la (disposition de Bernard pour le jour qu'il lui plairait do fixer, à la seule condition que re jour se trouvât être celui pu il les ferait chauffer lui-nit'me pour une cuite. Quant h une indemnité, il lui répugnait d'en entendre parler. Cependant, comme le double usage auquel .serviraient les fourneaux ce jour-là occasionneiait probablement un surcroît de dépense, et aussi afin de ne point blesser la délicatesse de son ami, il consentait à accepter une légère rélribution.
Or, le montant de cette légère rétribution, fixé à l'instant même par Marcadau, fut tel que le service qu'il prétendait rendre devint pour lui une excellente afl'aire.
Bernard acheta de nouveaux vases de terre, les brisa, et couvrit d'émail trois ou quatre cents morceaux qu'il envoya cuire à la poterie de Marcadau.
Cette tentative n'eut pas plus de succès que toutes celles qui l'avaient précédée.
Le cerveau de Bernard était en feu.
— C'est mon émail qui ne vaut rien I
Et il bro\-a d'autres matières dont il fit de nouvelles combinaisons, et il acheta d'autres vases qu'il enduisit do ces dernières préparations, et, les ayant mis dans les fourneaux, il attendit le résultat avec anxiété.
Et ce résultat, semblable aux autres, le plongea dans un violent désespoir.
Nous nous trompons : ce n'était point du désespoir, c'était de la colère.
C'était celte colère de l'homme convaincu, qui ne voit à la réalisation de son idée que des obstacles secondaires, qui cherche ces obstacles pour les combattre, qui est sûr d'en triompher s'il les découvre, et qui ne peut parvenir à les découvrir.
Dno pensée frappe l'esprit de Bernard : les fourneaux de Marcadau, chautfes suffisamment pour cuire de simples poteries, ne le .sont pas assez [lour faire fondre son émail.
— Il faut que vous me sauvii'z, — dit-il au potier. Marcadau recommença ses protestations d'amitié et de dévouement. — Le feu de vos fourneaux n'est pas assez ardent, — reprit Bernard; —nous l'augmenterons, nous l'activerons,
— J'y consentirais volontiers, si c'était possible.
— Où est l'impossibilité? Je ne la vois point.
— Comment 1 vous ne voyez point que si nous activons le feu votre émail fond, je le veux bien, mais ma cuite, à moi, est pLT.iueî
— Cest juste... Eh bienl vous ne cuirez pas ce jour-là.
— Je le voudrais de tout mon cœur; mais si ne cuis point de marchandise, je n'en pourrai vendre, et ce sera pour moi une perte considérable.
— Dieu sait qu'il n'est pas dans mon intention de vous causer ce préjudice.
Bernard réfléchit quelques instans.
— A combien estimez-vous voire cuite d'un jour, Marcadau?— Le polier, après avoir établi diverses évalua-
' lions, et recommence trois ou quatre fois ses calculs, finit par accoucher d'un chilTre si gros, qu'il crut devoir, pour le faire passer, l'envelopper d'une foule de circonlocutions.
— N'en parlons plus, — dit Bernard en baissant la tète et en soupirant ; — je ne suis pas assez riche.
— Je suis navré que celte alfaire no puisse s'arranger,
— fit Marcadau d'une voix dont le ton mielleux avait aussi quelque chose d ■ railleur; — mais n'oubliez pas que jo suis entièrement à votre service, et que dans toute autre circonstance vous pouvez compter sur moi. — Et, pendant que Bernard s'éloignait, il ajoutait menlalenipnt : — Va, va toujours! l'abîme est devant toi, et je compte bien que tu y tomberas; mais, ipjand jo te tendrai la main, ce ne sera que pour t'y euloucer plus avant.
Cependant tous ces obstacles étaient autant de stimulans pour Bernard; plus ils se multipliaient et plus s'irritait son opiniâtreté.
Il n'avait réussi ni avec les fourneaux qu'il avait construits, ni avec les fourneaux des potiers; il eut recours à ceux des verriers, dont la chaleur était justement celle qui lui faisait chercher ses calculs.
Le premier verrier auquel il s'adressa était un bravé homme qui ne pouvait se dire son ami, ne l'ayant jamais vil, mais qui lui serra cordialement la main en lui faisant cette réponse :
— Jo vous remercie d'être venu me trouver ; mes fours sont à votre service ; et surtout qu'il ne soit pas question d'argent : vous me gâteriez le plaisir que j'éprouve à vous obliger.
Point d'argent! le digne verrier ne pouvait imposer à Bernard une condition plus agréable ni plus opportune. IlélasI l'argent commençait à devenir rare dans la maison do notre infatigable chercheur. Ce n'était pas une pelile charge que cinq enfans à nourrir, à entretenT, et les ressources baissaient rapidement, en dépit de Claudine, qui,chaaue jour, enfantait de nouveaux prodiges d'économie. Et puis aux dépenses du ménage il faut ajouter celles, aussi considérables pour le moins, que nécessitaient les travaux de Bernard, travaux restés jusqu alors improductifs et qui pouvaient l'être encore bleu longtemps.
Heureusement Bernard, tout entier aux préparatifs et à la direction de ses essais, se préoccupait peu des déiails financiers, dont il se repoi-ait avec rai.son sur Claudine. Lorsqu'il avait répondu à Marcadau : « Je ne suis pas assez riche, » sans doute il ne se croyait pas en mesure de grever sa mai.son de la somme importante qui lui était demandée; mais il était bien loin de s'imaginer qu'il fût fout près de se voir au dépourvu; après tant de déceptions, et en présense de ce suprême obstacle, son courage eût défailli.
Bernard, impatient de mettre à profit l'offre désintéressée du verrier, acheta une grande quantité de vases de terre; les matières dont il composait son émail étaient épui-sées, il fallut aussi s'en procurer d'autres. Ce qu'il demanda d'argent à Claudine, elle le lui donna sans hésiter, sans faire une seule observation.
— Penses-tu réussir cette fois, mon ami? Ce fut tout ce qu'elle se permit.
— Je l'espère, — répondit Bernard; — je dirai plus : je le crois.
Ah! tantmieux! — Et, pressant la main de son mari, elle ajouta : — C'est une récompense que le ciel te doit.
Si cette fois encore Bernard n'obtint pas la récompense, il eut au moins le bonheur de l'entrevoir.
Un jour il accourut chez lui hors d'haleine.
— Victoire! victoire I — s'écria-t-il. — Parmi les nombreuses épreuves confiées aux fours du verrier, il s'en trouvait une parfaitement blanche et polie. Cette épreuve, Bernard la pré.sontaità Claudine en répétant : — Victoire! — l'uis sans prendre le temps do respirer : — L'email trouvé, il reste à faire les vases, et de beaux vases... Tu verras, femmol — ajouta-t-il avec enthousiasme;— don-
MOLÉRI.
ne-moi vite de l'argent, beaucoup d'argent, tout notre argent!
— De l'argent!... nous n'en avons plus, — répondu Claudine en pâlissant.
YII
LEirPRUNT.
— Plus d'argent! — fit Bernard suiïoqué; quoi! le port est là, je 11" vois, j'v touche, et je sombrerHis faute d'argent! c'est impossible ! Voyant que Claudine se soutenait à peine et n'osait lever les yeux sur lui, il s'approcha d'elle, et lui prit aftectucusement les mains. — Oh! ce n'est pas toi que j'accuse, — reprit-il, — mais le sort qui n'ouvre le ciel à mes regards que pour le refermer aussitôt, je sais combien tu es économe et pru.Jcnte, et je re- Cflnnais que tu as mis à me seconder tout ce qu'il y a de zèle dans ton cœur, qui est un trésor inépuisable d'amour et de dévouement. Ce qui nous a réduits à cette extrémité, cesontlantil'annéesperduesentaionnemens inutiles.. .Inutiles! eh! non, ils ne l'ont pas été, puisijui' je leur dois de voir aujourd'hui la lumièr.-. — Et, frappant du pied le parquet avec impatience : — Un misérable obstacle m'arrêterait en si beau chemin, —s'écria-t-il; — non... non!... je me raidirai, je lutterai, je vaincrai, fidlût-il périr... Ah I nous n'avons plus d'argent !. . Ah 1 parce qu'il nous manque une centaine de livres, il faudrait voir glisser de nos mains toute une fortune!... Non, encore une fois, Claudine, et que le calme renaisse sur ton front ; car, je te le dis, nous allons avoir à la fois richesse, gloire et bonheur. — L'assurance de Bernard indiquait qu'il avait trouvé un expédient; cet expédient, c'était l'emprunt: l'emprunt, ressource terrible, planche de salut pour quelques-uns, goulVre dévorent pour le plus grand nombre; l'emprunt, arme à deux tranchans qui tue souvent à la fois l'emprunteur et le prêteur; l'emprunt, rus'i auxiliaire dont on ne sait jamais tirer du premier coup tout le secours dont on a besoin, et qui augmente à mesure qu'on lui demande de nouveaux services ; figure repêche, esprit récalcitrant tant que vous n'avez pas réussi, monstre insatiable qui engloutit vos bénéfices après le succès. Bernard courut chez Marcadau. — Étes-vous décidément un ami pour moi T
— Je ne crois pas vous avoir donné lieu d'en douter,— répondit Marcadau de son ton doucereux.
— Kh bien ! le moment est venu de m'en donner la preuve.
Surpris de cette brusque attaque, le potier commença par interroger d'un regard la physionomie de Bernard; il coni[)rit, aux signes d'impatience qu'il y remarqua, que la circonstance était grave. Aussi, craignant d'avoir à regretter [dus lard des prolestalions qui lui permettraient diflicilement de revenir sur ses pas, se borna-t-il à faire cette question peu compromettante :
— De quoi s'agit-il?
— De me sauver : je suis un homme perdu si vous no venez à mou aide.
Marcadau eut un mouvement de joie intérieure qui se trahit par un éclair jaillissant de sa fauve prunelle; mais il n y oui pas la moindre altération dans sa voix toujours mielleuse el calme.
— Si je puis, en efTet, vous ôlra utile, ne doutez point, Bernard, que je ne le fasse avec le plus grand plaisir.
— J'aborde donc ncllenicnt la question : il s'agit d'argent.
— Ah ! ah!
Blarcadau laissa écouler entre cette question et sa ré-
ponse un intervalle de quelques secondes ; cela lui suffit pour faire les réflexions suivantes :
Depuis plusieurs années, Bernard était à la recherche d'un émail que mille tentatives n'avaient pu lui faire découvrir; il était évident qu'il courait après une chimères Ses ressources d'argent étaient épuisées, mais il ne so trouvait pas encore dans une rituation aésespérée, puisqu'il lui reslait une maison d'une wrtaine valeur. On pouvait lui prêter une somme sur celte maison; la somme dissipée, et ce ne serait pas long à en juger par le passé, la ruine de Bernard devenait complète, irréparable... L'heure delà vengeance était enfin venue! Marcadau allait tenir dans ses serres, pour les y torturer à plaisir, le rival qui l'avait humilié de son triomphe et la femme dont il avait essuyé les dédains.
— J'ai, en efl'el, quelque argent, — dit-il.
— Vous êtes mon sauveur !
Dans l'ellusion de sa joie, Bernard embrassa Marcadau,
qui l'eût volontiers dispensé de celte élreinle amicale. Ce dernier rcpjit :
— J'ai donc quelque argent, ainsi que je viens de vous le dire, et je n'ai pas besoin d'ajouter que, pouvant vous tirer d'embarras, je me ferais un cas de conscience do vous y laisser. Seulement, je vous prierai de remarquer que mes provisions de matériaux sont épuisées, que je comptais les renouveler avec cet argent, que, si je vous le prêle, mes fourneaux vont chômer, et qu'il va en résulter pour moi une perte importante...
— Evaluons-la, et je vous en tiendrai compte, — interrompit vivement Bernard.
— C'est justice en ore, — dit Marcadau, — de faire reposer la garantie de la somme prêtée et de l'indemnité stipulée, ainsi que des intérêts de l'un et de l'autre, sur un gage un peu plus solide qu'une éventualité. J'ai une fille, Bernard, et je me comporterais en mauvais père si, pour me montrer bon ami, j'allais compromettre son bien à venir. On ne sait ni qui vit ni qui meurt, 1 1, quoique vous ayez aujourd'hui bon pied, bon œil, la mort pourrait, ce | qu'à Dieu ne plaise! vous surprendre avant que vous n'ayez mené votre entreprise à bonne fin.
— Un gage! —fit Bernard surpris; —je n'en ai point.
— Je vous croyais propriétaire de la maison que vous habitez,
— La physionomie de Bernard, que l'espoir avait un moment illuminée, s'assombrit à ces dernières paroles de Marcadau.
— La maison que j'habite, — répondit-il, — est le bien de Claudine; je ne puis, je ne veux point l'engager. On ne sait ni qui vil ni qui meurt, comme vous disiez il n'y a qu'un instant, el je ne suis pas moins bon mari que vous bon père.
— C'est pnrler sagement, — fil Marcadau; — je n'ai rien à répondre ft votre objection, si ce n'est qu'elle est un empêchement <à mon bon vouloir.
— Puisque ralïciire n'est pas possible autrement, n'en parlons plus, — dit Bernard d'une voix triste, mais ferme.
Marcadau comprit qu'il était inutile d'insister.
D un autre cêté, il se demanda si la garantie qu'il exigeait était bien nécessaire. Qu'avait-il ?i craindre avec le caractère qu'il connaissait h Claudine? Ne là savail-il point capable de tous les sacrifices, plutôt que do no pas faire honneur aux engagemens que sou mari aurait pris? I
Il restait donc, après quelques instans de silence pen- ' dant lesquels il avait paru se consulter :
— Tenez, Bernard, j'espère que vous regarderez ce que je vais vous dire comme une preuve décisive de mon aTiitié; qu'il ne soit i>lus question de garantie, une simple obligation signée de vous suffira.
La joie brilla de nouveau dans les yeux de Bernard.
— Voilà, Marcadau, — s'écria-t-il, — un trait admirable I Je ne l'oublierai de ma vie. — El il l'embrassa une seconde fois dans l'élan de sa reconnaissance. — Jugez,—
potirsuivil-il avec l'eu, —jugez de rimportance du service que vous nie rendi'z : ce n'est plus au hasard i|uo j'opf're, ce n'est plus après une chimère que je cours ; la lumière a surcédé aux ténèbres, et c'est une réalité que je tiens ! Voyez, Marcadau, voyez!
Tirant alors de sa poche l'épreuve sur laquelle avait réussi son émail, il la mit triomphalement sous les yeux du potier.
Celui-ci jeta un cri de surprise :
— list-il bien possible, Bernard, que ce soit là votre œuvre !
— C'est beau, n'est-ce pas? — fit Bernard dont le succès de sa démarche auprès de Marcadau augmentait encore l'enthousiasme.
— Oui, c'est beau, — répondit le potier dont les traits expriment le dépit et l'envie plutôt que l'admiration, — c'est très beau 1 — Et il ajouta nienlalemeiit : — C'est trop beau! Il y a toute une fortune dans une telle découverte... et je l'y aiderais!... Quelque sot vraiment !
— Allons! — reprit Bernard, — maintenant que vous voici rassuré sur les résultats et que nous sommes d'accord quant aux conditions, il s'agit, mon digne ami, de ne point perdre de temps : battons le fer pendant qu'il est chaud, dit le proverbe ; comptez-moi lesécus, jo vais vous faire une obligation.
— Oui... oui... — Marcadau fit quelques pas vers une grande armoire qui lui tenait lieu de coffre-fort, nous le supposons du moins, car il ne se donna pas la peine de l'ouvrir. — Ah! mon Dieu ! — s'écria-t-il en s'arrêtant tout à coup.
— Qu'est-ce donc qui vousarrivo?— demanda Bernard inquiet.
Le potier se frappa le front et prit un air consterné :
— Je suis, mordieu ! un maladroit, un étourdi ; je mériterais qu'on me donnât le fouet comme à un enfant.
— .Mais encore qu'y a- t-il ?
— Il y a, mon cher Bernard, que vous me voyez confus, désolé...
— De quoi? expliquez-vous.
— Maudite mémoire ! ou plutôt c'est à mon cœur que je dois m'en prendre. Je n'ai vu tout d'abord que le plaisir d'être utile à un homme que j'estime et que j'aime, et j'ai fait inconsidérément une promesse qu'il m'est impossible d'exécuter.
— Impossible ! *
— Eh ! sans doute. Un voisin que je ne pourrais nommer sans indiscrétion, un honnête marchand, bon père de famille, s'est trouvé entraîné par le courant des affaires un peu plus loin qu'il n'aurait voulu. Avec de l'argent, sa position est superbe; sans argent, il est perdu. Il m est venu conter son embarras hier matin, et, emporté par l'intérêt qu'il m'inspirait, j'ai promis de lui avancer tout ce que j'avais à ma d.sposition. C'est justement ce malin que ce brave homme doit venir chercher les écus. Voilà, mon cher Bernard, ce que j avais malheureusement oublié.
— Ainsi, vous ne pouvez rien pour moi?
— Absolument rien; et vous m'en voyez au désespoir. — Bernard, la tête basse et le regard triste, prit congé do Marcadau, qui lui serra hypocritement les mains en répétant : — Oui, Bernard, je suis désespéré; je vous juroque je ferais volontiers le sacrifice d'un de mes doigts pour n'avoir pas donné cette maudite parole.
Mais Bernard n'avait pas tourné les talons que notre potier .^c débarrassait de toute contrainte. Le rire hideux de la méchanceté et de la haine remplaça le mas(iue d'affection et de généreuse pitié dont il avait couvert son visage de caméléon.
Cependant Bernard, après s'être un peu remis du coup que lui avait porté cet échec, résolut de frappera toutes les portes plutôt que de quitter une si belle partie. Il alla trouver d'abord ses amis, c'est-à-dire eux qui avaient prétendu l'être et qui s'étaient montrés prodigues d'offres tant qu'il ne leur avait rien demandé.
Quelques-uns venaient de placer leurs fonds. Que ne s'était-il adressé à eux liuit]ours plus tôtl Ils auraient été si heureux do l'obliger I
D autres mirent en avant leur impuissance : les récoltes avaient manqué, les rentrées sur lesquelles ils avaient compte ne s'elïectuaient point ; ils étaient eux-mêmes dans la gêne par suite de pertes imprévues; 1 impossibilité où ils se voyaient de tirer de peine un ami n'était certainement pas le moindre des chagrins qu'ils devaient à leur fâcheuse situalion.
Celui-ci venait de marier sa fille et s'était saigné pour lui faire une dot. Peut-être avait-il dit à son gendre, pour se dispenser de lui compter une dot, qu'il avait tout son argent placé chez ses amis.
Celui-là attendait d'un jour à l'autre le payement d'une somme ([ui lui était due; cette somme, il la mettrait avec empressement au service d'un homme aussi recommandable que l'était Bernard et d'une œuvre aussi belle que paraissait devoir l'être la sienne. Mais les jours et les semaines se passaient sans que le payement se lîl, ce qui rendait incontestable le mauvais vouloir du débiteur, sinon de la personne h qui la somme était du^.
Enfin il s'en trouva qui n'épargnèrent point les questions; qui, élant mis au courant de l'affaire, parurent méditer beaucoup, donnèrent leur opinion, approuvèrent du bout des lèvres, criliquèrent à belles dents, contestèrent l'ulilité ou l'opportunité do l'entreprise, proposèrent de nouveaux plans, un autre but, et qui, tout considéré, regrettèrent vivement que leurs principes ne leur permissent pas d'exposer leurs écus dans des opérations hasardeuses : prodigues de conseils, avare's d'argent.
Lorsqu'il eut vidé jusqu'à la lie la coupe amèredu désillusionnement et de l'humiliation, Bernard chercha d'autres portes encore où frapper : il ne lui restait que celles des vendeurs déçus.
Le premier auquel il s'adressa hocha la tête.
— Mauvaise affaire! — dit-il.
Celait le début ordinaire de ses réponses; on lui aurait demandé un écu d'argent pour un lingot qu'on lui eût mis dans les mains, que, par habitude, il eût dit : a Mauvaise afl'aire! »
Toutefois il ajouta qu'il lui en coûterait de répondre par un refus à la confiance d'un galant homme, et qu'il consentait à lui venir en aide. Seulement, afin mettre d'accord le soin de ses intérêts et son amour du prochain, qui le portait à obliger, même dans les circon.stances les plus favorables, il se voyait contraint de fixer le taux des intérêts à dix pour cent... par mois; ce qui était encore faire preuve de grande modération, en raison des risques qu'il courait.
Un autre accueillit Bernard la bouche souriante et le regard bénin. Il ne s'inquiétait point des motifs qui portaient à emprunter; lesaU'aires d'autrui no le regardaient point; re qui lui importait, c'était qu'on jouît d'une bonne réputation dans le pays. Il élait, au surplus, rond et expéditif ; on ne sortait point de chez lui sans être satisfait; il n'était besoin pour cela que do souscrire une obligation de cent écus par chaque vingt écus qu'on recevait; c'était à prendre ou à laisser.
Un troisième se montrait moins exigeant sous le rapport des intérêts. Tant s'en fallait qu'il fût un usurier comme beaucoup d'autres; son penchant naturel le poussait à protéger les bonnes idées. Celle de Bernard lui paraissait belle et il croyait au succès. Bref, il propo.>a d'avancer une première somme, évidemment insuffisante, avec stipulation d'un tiers dans la propriétode l'entreprise.
On conçoit qu'un second et peut-êlra un troisième emprunt devenant nécessaire, Bernard aurait fini par se trouver presque entièrement dépossédé.
Nous renonçons à le suivre chez toutes ces misérables sangsues qui peuvent varier pour la forme, mais dont la morsure est la même.
De guerre lasse, Bernard consentit à traiter avec un juif qui se faisait gloire do prêter sans intérêts. Cet honnête
HOLERI.
homme lui compta la somme convenue, uu quart en j écus, le reste en vieilles nippes et ferrailles, ayant soin | d'indiquer lui-mt'mo un marchand qui les acheta le tiers i de la valeur supposée. Il y avait vingt ans que cette friperie ne faisait que voyager ainsi du juif au marchand et du marchand au juif.
La somme que Bernard avait obtenue était loin de répondre à ses besoins; il eut recours, pour le surplus, au crédit, seconde plaie qui n'est guère moins funeste que l'emprunt.
Bernard avait donc abdiqué son indépendance : il était désormais sous le Joug d'une dizaine de créanciers ayant droit d'examen, do conseil et de contrôle, ou se l'arrogeant, ce qui revenait au même.
Mais que taire? accepter cette nécessité ou renoncera son œuvre : il n y avait point de moyen terme.
us CAPITULE ET là. BOCnE TAKPEIETîE.
Bernard n'avait employé jusqu'alors pour ses essais que des fragmens de pots brisés; mais cette fois il tenait l'émail blanc, ce n'était plus un essai qu'il allait faire, c était le secret cherché pendant six années et enfin découvert qu'il allait appliquer h coup sûr ; il se mit à façonner luimPme, sur des modèles préparés depuis longtemps, des \ases destinés h recevoir son ériiail.
Il s'occupa do ce travail gaiement, avec ardeur, avec foi ; le succès, pensait-il, ne pouvait lui échapper : ce n'était qu'une question de temps.
Il ne pouvait en effet procéder aussi promptement qu'il l'eût souhaité. Le peu d'argent qu'il avait reçu, et dont une bonne part était entre les mains de Claudine pour les besoins du ménatre, ne lui permettait point de prendre des aides. Il était obligé de tout faire par lui-même, et il employait d'auUmt plus de temps que co qu'il faisait il n'avait jamais appris à le faire.
Mais co n'ét.iit pas seulement dans l'art do façonner la terre qu'il lui fallait ac'iuérirde l'expérience et de la dextérité. Ce qui lui manquait surtout, c'était la connaissance de la terre même dont il se servait. Il ignorait qu il y eût des terres argileuses d'espèces différentes, et si différentes (nous reproiluisons ses propres expressions), « qu'il es impossible à nul homme de pouvoir raconter la contrariété qui est en icelli^s. »
Il y a des terres sableuses, blanches, maigres, dont la cuisson exiï;e un grand feu; il en est qui se Liquélient, exposées à unegramie chaleur. Telle est noire, qui devient rouge. On en trouve dans les quelles sont mêlées de petites pierres qui se calcinent en cuisant, se gonflent ensuite à l'humidité et font crever le vase. D'autres sont si molles, qu'ell 'S fléchissent, étant fuçoimees, et ne peuvent conserver aucune forme.
Bernard dut acquérir toutes ces connaissances; mais, comme il n avait d'autres maîtres que l'expérience, on peut juger du ti'n)|)s que lui prenait son éducation.
Les vases qu'il façonna lui coûtèrent huit mois d'un travail opiniâtre et sans relâche.
Ce n était pourt;mt que le commencement de sa tâche.
Il avait pu confier aux fours des verriers d'informes débris «lonl la destination était seulement de servir d'épreuves, mais il s'agissait à présent de pièces enlièrcs, travaillées avec soin, ayant une valeur artistii)ue, et dont la cuisson exigeait une surveillance et des menîgemons tout particuliers.
La construction d'un four spécial devenait indispensable.
Bernard était en étal de diriger cette construction ; il en avait étudié tous les principes dans la verrerie où il avait fait ses expériences.
Mais la question n'était pas seulement de diriger, il fallait encore exécuter, et nous savons que Bernard était trop pauvre pour se permettre de prendre des ouvriers.
Bernard avait fait les vases; il construisit le fourneau. Ce fut un immense labeur.
Le briquetier qui consentit è lui fournir des briques demeurait hors de la ville. Bernard ne s'ell'raya point de la distance; il alla chercher ses briques lui-même, faisant voyage sur voyage, traversant les rues avec d'énormes charges sur les épaules, bravant les regards des curieux et les propos moqueurs des commères.
La provision de briques étant faite, il fallut songer au mortier. Nouveaux voyages, nouvelle fatigue. Puis il y eut une troisième corvée, celle de tirer de l'eau; puis une quatrième, celle do détremper et préparer le mortier.
Restait la maçonnerie . ce ne fut pas la partie la moins difficile ni la moins pénible de la besogne. Jlais le courage do Bernard était do ceux que la dilûcultô irrite au lieu de les abattre.
Enfin voilà le fourneau achevé.
Si le courage de Bernard ne faiblissait point, en était-il de même de ses forces?
Le moral, dit-on, soutient le physique : cela est vrai, et Bernard eût depuis longtemps déjà succombé si chez lui l'énergie de l'ùme n'avait soutenu celle du corps. Cependant il arrive un moment où cette force factice devient iiue sorte d'état fébrile dans lequel le corps dépérit et finit par se consumer. Bernard était sur le point d'eu arriver là.
L'heure du repos était pourtant encore éloignée pour lui. Les vases étaient faits, il y avait un fourneau pour les cuire; la cuite terminée, l'émail restait à préparer.
Un mois, durant lequel Bernard ne se reposa ni jour ni nuit, suffit à peine à ce travail.
Plusieurs jours furent ensuite employés à étendre l'émail sur les vases.
Tout élait-il terminé cette fois, et Bernard allait-il pouvoir enfin se reposer?
Bernard était arrivé au point oîi son labeur allait être au contraire plus difficile et plus dur que jamais.
Il liisposa ses vaisseaux et mit le feu dans son fourneau par deux gueules; puis il resta là six jours et six nuits devant un feu d'enfer, qu'il ne cessait d'alimenter en y jetant ronlinuellement du bois. « Il en était, » dit-il dans son Art de terre, « tout tari et desséché, à cause du labeur et de la chaleur du fourneau. »
Elle était donc venue cette heure impatiemment attendue par Bernard, et nous devons ajouter par ses créanciers, où lo résultat de tant de peines allait être connu. Quant à lui, il était plein de confiance; il avait réussi à la faire partager à sa femme, à ses créanciers, à tout le monde, excepté à mnrcadau. qui ne cessait de hocher la tête avec un air de doute réel ou simulé.
Bernard, pour la preniiiTe fois depuis longtemps, était allé s'étendre sur son lit pendant que refroidissait le fourneau.
Une quinzaine de personnes attendaient son réveil : c'était Clauoiiie, Marcadau et les créanciers de Bernard, que celui-ci avait coiivo:|ués pour être témoins d'un résultat auquel ils se trouvaient intéressés, quoique à un moindre degré que lui-même.
— Ainsi, ma'iame Bernard, c'est aujourd'hui, déflnilivemenl aujourd'hui, le grand jour, — disait Marcadau d'un ton où le dépit se mêlait à l'ironie; nous allons voir sortir des chefs-d'œuvre du fourneau que voilà.
— A la manière dont vous vous exprimez, — répondit Claudine, — on ne saurait dire vraiment si vous êtes content ou contrarié. ,
— '\^ous faites injure à mes sentimens, madame Bernard; je porte à votre bonheur le plus vif intérêt, et voilà justement pourquoi j'ai tant de peine à y croire. On craint
touiours, vous le savez, de ne point voir arriver ce qu'on désire.
— Vous devez être, à cet égard, plus rassuré que personne, — réplicjua Claudine, — vous qui avez vu le premier la belle épreuve obtenue dans le four du verrier.
— C'est \Tai, je l'ai vue, — dit Marcadau qui avait peine à dissimuler une mauvaise humeur; — Dieu veuille que j'en voie une seconde et une troisième I
Nous en verrons cent, nous en verrons mille, — fit
le briquelier, nommé Courtin; — j'ai la prétention do porter à maître Bernard et à toute sa famille autant d'intérAt pour le moins que Marcadau, et je n'ai pas un instant douté du succès.
— Sérieusement, vous y croyez? — demanda le juif Samuel, celui qui avait fait à Bernard un prêt mixte, argent et nippes.
— Nous y croyons tousl — s'écrièrent plusieurs autres voix.
Ces voix étaient celles de Pajot, le marchand qui avait fourni les substances dont se composait l'émail ; de Guérin, le boulanger; de Clément, le boucher ; de Camus, le marchand de bois, et de quelques autres marchands et fournisseurs.
— Je n'aurais certes point confiance dans tout le monde, — reprit Courtin; — il y a tant de charlatans I Mais la science de maître Bernard est la vraie science.
Alors commença une sorte de litanie :
— Maître Bernard sait tout, parle de tout, raisonne de tout.
— Il est habile dans la portraiture.
— Il est expert dans l'arpentage.
— Il connaît les simples.
— Il a des secrets pour guérir les maladies,
— Il a l'esprit inventif.
— Les mains adroites.
— Voyez la maçonnerie do ce fourneau : un homme du métier n'y eût pas si bien réussi.
— C'est un homme universel.
— C'est un homme de génie.
— Ce sera un homme illustre.
— Claudine prf'lajt une oreille avide à ce concert d'éloges ; son visage rayonnait de bonheur et de fierté.
Elle s'aperçut que Marcadau hochait la tête à chaque louange.
— Vous avez raison, — lui dit-elle ; — contester ce que tout le monde reconnaît, c'est avoir au moins le mérite do la singularité.
— Je ne conteste rien, — répliqua Marcadau ; — je conviens que maître Bernard portraite, arpente, guérit, invente, maçoimc et fait, sans les avoir apprises, mille autres choses mieux (|U( les (lersonnes dont c'est le métier; mais je sais aussi que l'esprit des ténèbres est malin, et je soiitiaite sincèrement que toutes ces belles sciences-là soient venues à maître Bernard par des voies naturelles.
Le rouge de l'indignation et de la colère moula aux joues de Claiiiline.
— Fi ! — dit-elle, — fi, maître Marcadau I Vous êtes un envieux; il n'y a que l'envie qui puisse inspirer de si méchantes paroles et des insinuations si odieuses.
— Bien parlé, niadauK; Bernard, — lit Courtin.
— Marcadau méritait cette leçon, —ajouta Pajot.
— Si les talens viennent de l'enfer, — dit C^inius, — ce n'est tiiii jours pas Marcadau qu'on accusera d'avoir fait un pacte avec le diable. y
Celte saillie du marchand do bois excita un rire général.
Marcadau se mit à ronger ses ongles et garda le silence.
— Quant à moi, — dit Guérin, — jo ne me laisse pas influencer, et je tiens maître Bernard en si grand(! eslimo que, fallilt-il lui acconjer un nouvea^i crédit de dix années, et n'y cftt-il chaque jour qu'un pain dans ma boutique, il serait encore pour lui de préférence à tout autre.
— Et comme le pain ne va pas sans la viande,— ajouta Clément, — maître Bernard peut se tenir pour assuré qu'il en trouvera toujours chez moi tant qu'il voudra, et do la meilleure.
— Ainsi que du bois dans mon chantier, — fit Camus — tant qu'il en faudra pour faire cuire sa viande et chauffer ses fourneaux.
— Jo mets h son service toutes les briques de ma briqueterie, — dit Courtin.
— Et moi, — dit Pajot, — toutes les substances dont il compose son émail, promettant en outre de garder fidèlement son secret, qui m'est connu sauf es proportions du mélange.
Il n'y eut pa^s un des fournisseurs présens qui ne s'empressât de faire chorus.
Ce fut bien mieux encore quand Bernard, qui venait de se lever, parut au milieu d'eux ; il n'avait pas assez do ses deux mains pour répondre à celles qui se tendaient vers lui.
— Enfin vous voici arrivé au but, — disait l'un, — et ce n'a pas été sans peine.
— Avec (juello admirable constance vous avez supporté tant de fatigues et mené à bien cet étonnant travail 1 — disait l'autre.
— La récompense ne vous fera point faute, et une belle récompense : la fortune.
— Sans compter la gloire.
— 11 n'est déjà bruit dans la ville que des chefs-d'œuvre qui vont sortir de votre fourneau: cela fait événement; tous les habitans sont dans l'attente.
— Si j'avais un conseil à vous donner, maître Bernard, ce serait d'envoyer un de vos plus beaux vases à madame de Ponts.
— Bien dit ; le sire Antoine de Ponts, son mari, est en grand crédit à la cour ; il vous pousserait, maître Bernard.
— Madame la reine est une Médicis : elle aime les arts et protège les artisies; qu'on lui mette sous les yeux ce que vous savez faire, et vous voilà dans la voie des richesses, des dignités et de la faveur.
— Ce sera pour maître Bernard une justice, et un bonheur pour nous.
— Quand maître Bernard sera au pinacle, il ne dédai gnera pa^ d'abaisser quelquefois ses regards du côté de ses anciens amis.
— Je lui recommanderai mon neveu, que je voudrais pousser dans les ordres et à qui je sais qu'il porte intérêt; car je l'ai vu un jour lui donner diuix ou trois petites tapes sur la joue.
— Maître Bernard n'aura qu'un mot à dire pour lover tous les obstacles au privilège que je sollicite depuis si longtemps.
— Maître Bernard épaulera mon cousin, qui postule pour entrer dans la bouche de Sa Majesté.
— Il vient de me naître un fils ; je solliciterai maître Bernard do l'admettre plus tard au nombre de ses élèves.
Enfin cliacune des personnes présentes donna son contingent de poignées de main, do louanges et de conseils, et présenta sa petite reipiêto pour l'avenir.
Cependant le four était suffisamment refroidi pour qu'il fût possible d'en retirer les pièces attendues avec tant d'inipaiience.
Bernard s'arma d'une pince et s'approcha do l'une des gueules.
Les assistans se pressèrent autour do lui. Marcadau ne fut pas un des derniers, mais il était aisé de lire dans ses yeux l'expression d'un méchant souhait autant que celle de la curiosité.
Claudine, tremblant de tous ses membres et redoutant de donner en spectacle sa faiblesse, quel que fût l'événement, se sauva dans sa chambre.
Bernard plongea le bras dans la gueule du fourneau et ramona un vase au bout de sa pince.
MOLKUr.
Un cri douloureux s'cchappa-en même temps de sa poitrine.
L'émail n'était pas fondu ! '
— C'est une nialé.liction ! — fit-il.
Et il demeura immobile, tenant toujours le vase au bout de sa pince, attactiant sur cette œuvre manquée un regard (îxe et slupide.
Immobiles comme lui et la mine allongée, les assistans jetaient les yeux à la dérobi'e les uns sur les autres, pour se rendre compte de leurs mulurlUs impressions.
Marcadau avança la tète jusque dans la gueule du fourneau.
— Ils se ressemblent lousl — cria-t il du mCme ton joyeux qu'aurait pu lui inspirer la découverte d'un trésor.
La paieté de Marcadau entraîna les autres spectateurs. Ce fut un éclat de rire général.
Bernard, toujours sans mouvement, toujours Vœ'û sur le vase, semblait n'avoir pas conscience de ce qui se passait autour de lui.
— Je crois. Dieu me pardonne!-- dit Pajot, — qu'il doute encore de ce qu'il voit.
— Eh! non,— dit Coiirlin,— mais il cherche à deviner la cause de cet échec ; et il sonste déjà à se mettre en devoir de le réparer, le fou qu'il est !
— Qu'il y sonKC tant qu'il lui plaira ! — reprit Pajot ; — quant à tiioi, je suis las de fournir en pure perte mon plomb, mon élain, mon acier, mon cuivre, mon antimoine et autres matières, dont le mélange n'a pu sortir que d'un cerveau fêlé ; je lui conseille de s'adresser ailleurs.
— Croyez vous donc, Clément, que je lui continuerai un crédit qui serait utile h tant d'honnHles pères de famille dont les idées de gloire n'ont pas dérangé l'esprit?
— Si je n'étais boulanger qu'à la comlition de fournir du pain à tons les songe-creux, — dit Guérin,— je m'empresserais de fermer boutique.
— Qu'il vienne à [iréscnt me demander du bois ! — fil Camus; — je suis, ma foi I son serviteur.
— Il peut être sûr, — dit Courtin, — que, s'il a jamais besoin de briques, elles seront longues à cuire.
C'était à <iui dirait son mot :
— Ise voilà-l-il pas de belles pièces à présenter à madame de Ponts!
— ^i h mettre sous les yeux de madame la reine !
— Si mou neveu ne devient évêque que par sa protection, il a le temps de dire des messes.
— Me voyez-vous lui confier mon lils pour qu'il lui enseigne à faire de pareils chefs-d'œuvre?
— Voulez-vous, mon bonhomme, accepter un sage conseil? retournez à votre ancien métier.
— Vous éles arpenteur, faites de l'arpentage.
— Vous êtes portraiteur, faites de la portraiture.
— Ça vous sera peut-être moins agréable, mais ça vous sera plus profitable.
— Ça assurera du pain à votre famille,
— t)a vous épargnera f hunnliatiuii de faire de nouvelles dettes.
— Et ça vous donnera le moyen de payer celles que vous avez faites.
Quand chacun fut sorti, aprps avoir lancé son reproche ou .son quolibet, Marcaoau, à son tour, s'approcha do Bernard :
— Tout n'e<^t pas à redire dans vos pots; la forme en est supportable. J'ai besoin d'un ouvrier ; venez chez moi, vous rne ferez d<'s cruches.
C'était le coup de pied de l'.lne.
Bernard, resté seul, lança violemment contre la muraille levase,qui retomba brisé en mille pièces sur le plancher.
— Ils ont raison, — dil-il, — je suis un fou... Ils mo renvoient à mon ancien métier ; le conseil est bon, je lo suivrai.
LE JAnDIX DE BEBN.\IiD.
Le roi de France envoya dans ce temps-là des commissaires en Saintonge pour y établir la gabelle. Bernard avait repris ses travaux de vitrerie et d'arpentage ; on le chargea do faire les plans des marais salans, des ties et lies pays circonvoisins. Cette occupation fut assez libéralement rétribuée pour le mettre en état de payer ses dettes et de subvenir aux besoins de sa nombreuse famille.
Il était alors dans sa quarante-cinquième année ; tonte trace de ses fatigues passées avait disfiaru ; il avait même recouvré quelque gaieté, quoique par momens un nuage semblât passer sur son front et l'obscurcir. Ces rares et courts accès de mélancolie étaient-ils causés par lo chagrin d'avoir renoncé à la recherche de l'émail blanc, ou par le regret d'y avoir employé inutilement les plus précieuses années de sa vie?
Cependant, chaque fois que l'entretien tombait sur ce sujet, il se montrait si heureux de sa situation présente, que la première de ces deux interprétations ne fût venue à l'esprit de personne ; dans la ville, on le croyait généralement guéri de ce qu'on appelait sa folie. Marcadau témoignait tout haut une vive satisfaction de ce que son ami Bernard, docile enfin aux conseils que, disait-il, son alfection ne lui avait pas ménagés, était revenu à un genri de vie honorable et régulier. Il espérait que ce retour serait durable, quoique pourtant il n'osât pas y compter d'une manière absolue, la fragilité étant une des fâcheuses conditions de la nature liumame en général, et de celle de Bernard en particulier.
La vérité est (pie Marcadau, furieux de voir échapper la vengeance sur laquelle il avait compté, outré de ce que la confiance des commissaires du roi avait grandement indemnisé Bernard do la perte des travaux de Saint-Eu- Irope, et plus que jamais jaloux du bonheur d'un rival pour lequel sa haine était, au bout do seize années, aussi pro''onde que le premier jour, la vi'rilé est, dison.s-nous. que Marcadau souhaitait inlérieurerement une rechute ofi son ennemi devait trouver une ruine certaine, à en juger par le passé. Il était même décidé, si son vo'U se réalisait, à no point tenir serrés cette fois les cordons de sa bourse, et même à aller au-devant de Bernard, dans le cas où celui-ci hésiterait à lui faire les premières' ouverlures d'un emprunt.
Bernard, pendant une belle soirée d'été, prenait le frais dans son jardin, assis s us un berceau de vigne, entre sa femme Clan'llne, toujours gracieuse et fraîche, et son Cls aîné Thierry, cbarmaiil garçon de seize ans, aux cheveux noirs, à l'o'il vif, à l'esprit enthousiaste.
— Ah 1 si j'étais riche, — s'écria Bernard, — quel beau jardin je ferais !
— Il serait beau comme tout ce que vous imaginez, cher père, — dit Thierry. — Que je serais curieux d'en avoir seulement une idée! Ne pourriez-vous du moins en composer un de ces tableaux qui excitent l'admiration de tout le monde ?
— Les peintures sont de peu do durée, mon fils, et souvent elles ne serventqu'à inspirer le regret de no point posséder ce qu'elles représentent.
— Bien des gens envient notre petit jardin, dont tu as tracé le plan toi-même, — dit Claudine; —il ne ma semble point qu'il soit possible de composer rien de plus joli ni do plus agréable.
— Fais attention, Claudine, qu'ici j'étais empri.=onnô dans un étroit lorrain, tandis que, en formant le souhait d'être riche, il va sans dire qne j'avais en vue de ne mé-
BEUNAUD LE POTIIÎR DE TEURE.
na^er à mon imaginntion ni l'air ni l'espace. Mais jo rêvions au désir de Thierry : en y réfléchissant bien, je ne suis pas trop éloigné de m'y rendre. Il se pourrait qu'un jour, à l'aspect de la peinture, quelque grand seigneur se prît de passion pour un tei jardin, et me donnât l'ordre de me mettre à l'œuvre pour lui en procurer la réalité. Ce serait, vous devez le comprendre, un vrai coup de fortune ; et certainement je puis sans être déraisonnable en concevoir l'espérance. Tenez, jo veux, pour que vous en sovez juges, vous en faire la description. — Claudine avait une main dans les mains de son mari, et dans lo regard qu'elle attachait sur lui se lisait une admiration anticipée de tout ce qu'il allait dire. Thierry, joyeux, se tenait prêt â écouter de toutes ses oreilles. Bernard commença (1) :— Figurez-vous, au pied d'une montagne, uno plaine arrosée d'un ruisseau ; c'est là que je veux établir mon jardin, un jardin aussi beau qu'il en fut jamais sous lo ciel, hormis celui du Paradis terrestre. Je commence par y tracer deux grandes alléesqui, en se croisant, la divisent en quatre parties égales; puis je construis quatre grottes aux angles du jardin et quatre cabines de verdure aux eitrémiiés des deux grandes allées. Je distribue enfin mon cours d'eau de manière à en conduire une portion dans chacune de ces huit retraites, et à former au centre du jardin une petite île sur laquelle j'élèverai une nouvelle retraite en forme de pyramide. Telle est la conception générale de mon plan ; mais vous n'en auriez ainsi qu'une idée très imparfaite ; c'est par les détails que je veux vous mettre à même de juger. — Bernard fit une pause, puis il continua : — Occupons-nous d'abord de la montagne, qui abrite mon jardin contre les vents du nord et de l'ouest. J'y fais creuser, au niveau du sol, des serres pour les plantes sujettes à geler en hiver, des chambres oîi les bons jardiniers pouriont se livrer à divers travaux en temps de pluie, des caveaux destinés aux provisions de légumes et de fruits. Au-dessus de ces caveaux et de ces serres règne une plate-forme, le long de laquelle d'autres salles, creusées également dans le roc, deviennent, celleci une bibliothèque, celle-là un laboratoire pour les eaux de senteur. Une rampe borde la plate-forme. Au-dessus des portes et des fenêtres des salles croissent et grimpent une foule d'arbrisseaux qui se groupent en voille sur la galerie, et attirent par leurs fruits un grand nombre d'oiseaux dont le gazouillement réjouit !e promeneur. La rampe est garnie dé vases où sont plantées la violette, la marjolaine, le basilic et mille autres fleurs odorantes dont l'air est tout embaumé. De chaque côté de la plate-forme on descend dans le jardin par un escalier taillé dans le roc, et l'on peut ainsi aller visiter nies cabinelsde verdure et mes grottes. Commençons par le cabmet du milieu. C'est une île circulaire dont la rive est plantée d'un rang de peupliers, dirigés de manière que leurs tiges, courbées à la partie supérieure, aillent se rejoindre en forme de pyramide. Les troncs, demeurés droits, composent ainsi la colonnade d'un c^abinct rond au milieu duquel est une table, et qu'entourent des volières où s'éballent et chantent des milliers d'oiseaux de toute espèce. Quel plaisir de dîner sous cette pyramide d'Egypte, au chaut des oiseaux, au murmure de l'onde, à la fraîcheur de l'air ! On arrive à ce lieu de délices par quatre petits ponts corrcs[iondanl aux allées du jardin. Ces allées nous conduisent, vous le savez, aux cabinets de verdure.
— Ah 1 mon père, — s'écria Thierry, — qu'ils doivent être beaux, s'ils ressemblent à votre pyramide!
— Tu vas en juger, mon fils. Represente-toi une colonnade d'ormeaux cultivés et dressés suivant des procédés que je connais, ayint. les formes et les ornemens exigés par les règles de l'architecture; chapiteaux, architrave, frise et corniches, et supportant un dôme épais de feuil-
(1) Cette description est un ri^sumi^ que doi ne Bernard Palissy dans son ouvrage intitulé : Iieccpte véritable par laiivclle tous Us hommes de la France pourront apprendre a multiplier et augmenter leurs thrésors.
lage. Sous ce dôme, un rocher en terre cuite, do forme bizarre et tapissé de mousse, est adossé contre la muraille, et de ses flancs jaillissent des filets d'eau qui vont se, jeter dans un réservoir, où s'agitent par centaines des petits poissons aux reflots d'or et d'argent.
— J'aimerais, — dit Claudine, — à rêver au bord d'uno de ces fontaines.
— Tu ne te plairais pas moins à te rafraîchir sous mes grottes pendant les chaleurs énervantes de l'été, - reprit Bernard ; — elles sont construites en briques et revêtues de grosses pierres qui ne sont ni taillées ni polies, de sorte (ju'on croirait voir des rochers creusés sur place. Au-dessus règne une couronne d'arbustes, de fleurs des champs et d'herbes aromatiques. A l'intérieur est une ceinture de bancs, séparés de distance en distance par d'élégantes colonnes. Au dehors, on voit sourdre, dans les anfracluch sités du rocher, de nombreux et abondans filets d'eau qui rendent ainsi l'illusion complète.
— Jamais, — fit Thierry, — jamais nos yeux n'auront le spectacle de tant do merveilles; pour les réaliser, il faudrait des trésors.
— Il y a en Franco mille jardins qui ont cofito plus cher, et je ne serais pas embaiTassé de trouver quatre mille maisons nobles à qui ne manqueraient pour une telle œuvre ni le terrain ni l'argent; mais on emploie ses écus aujourd'hui à se gorger de dignités et d'honneurs. Ah ! je le répète, si j'étais riche... je le créerais à mon usage, ce beau jardin, et je m'y retirerais pour contempler les œuvres merveilleuses de la nature, pour m'y oc- C'.iper do mes mains aux travaux do la terre , travaux aimés de Dieu, et pour y repaître mon esprit des sages devises du Psalmiste, dont je ferais un des principaux ornemens de mes cabinets de verdure et de mes grottes .. Cependant, vous me regardez tous deux d'un air ébahi d'admiration, et il se trouve que moi, en vous racontant mon rêve, je ne suis pas encore complètement satisfait.
-— Tu es difficile, Bernard I — dit Claudine en riant.
— Non, je ne suis satisfait ni lie mes cabinets ni de mes grottes : il manque quelque chi se à leur décoration.
— Eh ! mon père, que voudriez-vous y ajouter? — demanda Thierry.
— Je voudrais... je voudrais... Qae\ dommage que le ciel ne m'ait pas pris en pitié quand j'étais à la recherche do l'émail blanc... Ah I Claudine, ah ! Tliierry, que je tirerais un riche parti de cette découverte! — Et se laissant emporter à toute l'ardeur d'une imagination qui s'éveille: — Je ferais polir la surface intérieure do mes grottes, je la couvrirais d'une couche d'émail, du sommet de la votlte à la base, et j'allumerais un grand feu jusqu'au moment où l'émail serait fondu. Aloi's, les jointures des briques ayant disparu, la grotte semblerait au dedans avoir été faite d'une seule pièce ; la muraille en serait si polie que les lézards viendraient s'y regarder coiiimo dans un miroir, et d'une si éclatante beauté que nul ne songerait à la revêtir do tapisseries, fussent-elles d'un travail aussi précieux que celles qui décorent le cabinet du roi... — Et s'animant de plus en plus : — Mais ce n'est pas tout, — poursuivit-il ; — l'émail blanc trouvé, je possédciais le lendemain le secret des émaux de couleur. Et alors que de merveilles dont vous ne sauriez avoir l'idée! Une autre do mes grottes semblerait avoir été creusée dans le jaspe, une troisième dans le porphyre. Et que serait encore tout cela comparé aux rochers de mes cabinets de verdure? Voyez tout ce monde d'animaux dont je les peuple : sur le bord des bassins ce sont des coquillages, des écrevisses, des tortues, des grenouilles .si bien imitées, qu'on les confond avec des grenouilli-s naturelles accroupies au fond de l'eau ; du pied des rochers s'élèvent des branches de corail ; au-dessus sont couchés dans les anfractuosités ou enlacés au pointes du roc l'aspic, la vipère, des reptiles de toute espèce ; au-des.sus encore et sur des lits d'herbes ou de mousses sculptées, d'autres reptiles et une foule de lézards, les uns grimpant, les autres des-
MOLÈRI.
cendant, et si vrais de forme et de couleurs, que les lézards et les serpens naturels s'arrêtent surpris devant eux pour les admirer. — Il s'interrompit, inclina un instant sa ti'te sur ses deux mains, puis la releva vivement, comme s'il s'ecouait une pensée importune. — A quoi bon tous CCS rêves? — fit-il d'une voix sourde ; — des lézards, des serpens avec leurs couleurs naturelles I... — Il se prit à rire de ce rire étrange où parfois il y a plus de douleur que dans lés larmes... — Ah 1 ah ! aii I ah ! pauvre fou !... et l'émail blanc est encore à trouver !
Bernard tomba dans une profonde rêverie.
Claudine et Tliierry attristés gardaient le silence,
— Quel dommage ! — pensait Claudine, — il serait heureux.
— Que de belles choses perdues! — pensait le jeune homme.
Quelques minutes s'écoulèrent.
Beruard se leva brusquement comme réveillé en sursaut.
— Et pourtant je le tenais ! — s'écria-t-il.
— L'émail blanc, mou père? — demanda vivement Thierry.
— Oui, je le tenais! — répéta Bernard. — Sais-tu, Claudine, sais-tu à quoi il a tenu que nous fussions riches et honorés? A une misère! — Claudine regardait son mari avec étonnement et inquiétude. — A une misère, te dis-je : dans la composition de mon émail, je n'avais pas mis assez do la matière qui devait faire fondre les autres.
— Crois-tu que ce soit cela, mon ami ?
— Si je le crois !... Depuis mon dernier mécompte, je n'ai pas un instant cessé de travailler h la solution du problème, et, tu peux l'en rapporter à moi, je l'ai trouvée. Ah I si c'était à recommencer !...
— Pourquoi ne recommenceriez-vous pas, mon père, — dit Thierry.
— Pourquoi?... Les impressions, à ton flge, sont bien fugitives, mon fils!... neuiandcà ta mère, qui ne l'a point oublié, ce que nous ont valu de souflrances tant d'essais inutiles, tant de sacrifices perdus.
Claudine paraissait réfléchir.
— Bernard, — dit-elle après un moment de silence, — n'es-lu pas sur le point d'achever les plans qui te sont commandés?
— Ils .sont achevés de ce matin, — rc[)ondil-il.
— Toutes nos dettes sont payées?
— Toutes.
— Il nous reste quelque argent?
— Assez pour vivre une année, s'il fallait attendre jusque-là de nouvelles commandes.
— Eh bien ! mon ami, fais une dernière expérience. Bernard tressaillit.
— Y.snnges-tu? Et si, comme les autres, elle venait à man(|nei-?
— Uoutevais-lu do mon courage? — fit Claudine en lui pressant la main.
— Mais nos amis, nos voisins, toute la ville dira que j'ai perdu la raison ; mais si je suliis une nouvelle déception, il me faudra renoncer à l'affection, à l'estime, à la protection de tous.
— Il te restera ta femme pour t'aimer.
— Voire fils pour vous aider.
Bernard était en proie à une lutte intérieure qui se trahii.sait par le trouble do .sa [ihysionomie.
— Mon ami ! mon père ! — firent en même temps Clau. dine et Thierry.
— Ah ! — s'écria Bernard, — pourquoi me tant presser quand mon cœur est de moitié avec vous et que je brille moi-même du désir de me rendre?... Cher enfant! épouse bien-ainiée!— El les pressant tous deux contre son cœur: — Eh bien! OUI, une tentative encore! Dieu ne saurait laisser votre dévouement sans récompense.
VICTOIBE ET DESASTRE.
Bernard reprit donc l'œuvre abandonnée, et la reprit avec l'ardeur d'un esprit convaincu.
Il commença par un essai de peu d'importance, et dans un ancien fourneau qu'il n'avait pas encore trouvé le temps de démolir.
O bonheur! l'essai réussit, l'émail avait fondu! Il y eut fêle, ce jour là, pour toute la famille, qui, dans les dernières années, s'était accrue de trois enfans.
L'essentiel était désormais de frapper un grand coup.
Il fallait pour cela façonner un grand nombre de vases, de formes variées. Bernard en fit d'abord les dessins, et il employa près d'un mois à ce premier travail.
Mais, pour cuire une telle fournée, l'ancien fourneau était trop petit; l'expérience avait en outre démontre h Bernard qu'il était en plusieurs points défectueux dans sa construction.
Il devenait indispensable d'édifier un autre fourneau.
C'était un travail d'Hercule et qui demandait non-seulement de la force, mais encore beaucoup de temps, plus de temps que la situation financière de Bernard et son impatience ne lui perniellaient d'en donner.
Pour trancher la difficulté, Bernard prit un aide, unouvier en poterie.
— Pendanl qu'il façonnera lesvases, — dit-il, — moi je bâtirai le fourneau.
L'ouvrier ne pouvait travailler sans manger, et ce nouveau commensal menaçait d'une forte brèche la réserve de la famille.
Bernard trouva dans son voisinage un honnête tavernier qui consentit a lui ouvrir uu crédit pour la nourriture de son ouvrier.
Michel, c'était le nom de ce dernier, était un homme plein de conscience ; il entama .«a besogne avec zèle.
Par mesure d'économie, Bernard, aidé de Thierry, se mit à démolir l'ancien four, dont les matériaux pouvaient entrer ilans la construction du nouveau.
Travail pénible et doidoiirenx I Ce four avait été .si fortement chaufle dans la dernière expérience, que le mortier et la brique s'étaient liquéfiés et vitrifiés ; chaque morceau n'en était arraché qu'au prix d'une coupure ou d'une déchirure.
Cependant Michel, en dépit de son bon vouloir, avançait peu dans l'n-^uvre qui lui était confiée. Ses doigts, habitués aux formes grossières de la poterie comnitme, se trouvaient dépaysés au milieu des finesses et des élégaiices des ilessins de Bernard.
Celuw^i, elfrayéde la lenteur de .son aide et comprenant l'inutilité', l'injuslice même d'un reproche, prit l'héroïque parti de suspendre l'exécution de .son premier plan pour se mettre à façonner les vases les plus difficiles.
Au bout de six mois, Bernard put contempler avec orgueil une collc-ction d'amphores, de corbeilles à fruits, si belle et si bien réussie que jamais atelier de poterie n'en avait renfermé de pareille.
Mais la joie qu'il ressentit de ce premier résultat fut singulièrement troublée par le calcul du temps écoulé et de ce (]u'll lui restait h faire.
A peine était il à moitié chemin, et déjîi il commençait à voir le fond de son épargne.
— Comment ai-je donc fait mon compte? — se dis.iit-il avec effroi ; — je me croyais parfaitement tranquille au moins pour une année.
Il avait fait son compte au point de vue de ses désirs et
de ses illusions plutôt qu'à celui de la réalité. C'est ainsi que les artistes font généralement leurs calculs.
Bernard espéra trouver son salut dans une réforme, moyen dont on s'avise d'ordinaire lorsqu'il n'a plus que la vertu de prolonger une agonie.
Au lieu d'employer Michel à la construction du nouveau four, comme il en avait eu l'intention, il résolut do le congédier.
; Lo pauvre homme, à cette nouvelle, faillit tomber à la renverse :
— Je m'étais attaché à vous, maître.
— Crois bien, Michel, que je ne me serais point décidé à cette séparation sans un motif puissant.
— Peut-être ne vous ai-je pas rendu tous les services que vous attendiez de moi?
— J'ai toujours été content de ton zèle, et si j'ai eu d'abord quelque peine à te former, je dois convenir que tu en remontrerais aujourd'hui à tous les potiers du monde, y compris ceux qui ont la prétention d'èlre des artistes,
. Les yeux de Michel rayonnnèrent, .^ — Merci ! maître, merci 1 Avec des paroles comme celleslà, je me consolerais de tous les malheurs... excepté pourtant de celui de vous quitter, — ajouta-t-il en souriant. — Grâce à vos leçons, j'aurais uni par avoir du talent; j'en suis sûr... Ah ! je vous aurais payé cher pour me les continuer, SI le sort envoyait les biens de la terre à ceux qui ont besoin d'être riches.
— Hélas! mon nauvre Michel, c'est précisément parce que le sort se montre aveugle à mon égard que je me vois forcé de te renvoyer.
— Il serait po:„siLile! — s'écria Michel. Et, au nuage de tristesse qui obscurcit soudainement la physionomie de Bernard, il reconnut que la chose n'était que trop vraie. Alors le digne homme se prit à réfléchir, tournant et retournant son bonnet entre ses doigts. Ses réflexions ne le conduisirent sans doute pas à une conclusion satisfaisante, car il poussa de nouveau un gros soupir. — Oh ! non, — dit-il enfin, — je ne puis faire cela; que deviendraient pendant ce temps mes deux petits eufans et ma vieille mère?
Bernird le comprit et secoua cordialement la main. Michel répondit avec etlusion à celte marque de sympathie et s'éloigna les paupières humides.
Bernard le rappela.
— Que fais-tu donc? Et ton salaire?
— Vous m'avez nourri pendant plus de six mois, — répondit Michel.
— Je ne l'entends pas ainsi, — dit Bernard. Et, se parlant à lui-même, Palissy reprit : — Il ne me reste pas une çbcle de l'argent que je pris h Claudine la semaine dernière... lui en demander encore... je vais reffiayer... Que faire? — Il hésita quelques instans. — Attends-moi là, — dit-il à Michel. Il courut vers la maison et reparut bientôt un paquet à la main. — Prends ceci : c'est mon meilleur vêtement ; tu le mettras en gage, tu le vendras, tu eu tireras le meilleur parti que tu pourras.
— Y pensez-vous? — dit Michel tout attendri ; — vous dépouiller pour moi!
— Je ne saurais faire mieux, mon pauvre Michel.
— Me prenez-vous pour un juif, pour un Turc? Je n'accepterai point ce sacritice...
— Tu l'accepteras!
— Non, maître, nonl
— Je le veux 1
— Jamais !
— Malheureux! Et ta vieille mère , et tes deux petits enfans, veux-tu donc qu'ils meurent de faim?
Et, lui mettant de force le paquet sous le bras, il le poussa hors du jardin.
Bernard se conlenta de l'aide de son fils pour bâtir son fourneau; il en vint à bout avec beaucoup de fatigues, ce à quoi il regardait peu, mais aussi en y consacrant beaucoup de ce temps dont il était si avare.
Il avait raison de la redouter, cette dépense de temps.
toujours et pour chaque chose plus considérable qu'il ne 1 avait prévue : ce qu'il restait d'argent à Claudine était si peu de chose qu'il n'osait plus y recourir.
Que de génies, que de grandes entreprises, que de belles découvertes, cette misérable question d'argent n'a-t-elle point fait avorter!
Qui peut dire où serait arrivé l'art aujourd'hui si le ciel, en douant certains hommes de la puissance do l'invention, leur avait aussi donné celle de l'argent?
Enfin le four était prêt, Bernard alla trouver le marchand de bois qui déjà lui en avait fourni, et qui se fit beaucoup prier, quoiqu'il eût été payé entièrement. Les vases, soumis à une première cuisson, supportèrent l'épreuve avec un plein succès.
Les forces de Bernard et de Thierry avaient à grand'peine suffi à la construction du four, et pourtant il restait Témail à préparer, et, pour en broyer les matières, il fallait tourner à bras un moulin qui eût exigé la vigueur de deux hommes frais et dispos.
Bernard tourna le moulin.
« Le désir qu'il avoit de parvenir à son entreprinse lui » faiàoit faire des choses qu'il eust estimé impossibles. »
Quand l'émail fut broyé, il en couvrit ses vases; puis, ayant rangé ceux-ci dans lefouioeau, il commença à faire du feu.
C'était le malin ; il comptait que toute l'opération serait terminée le jour suivant.
Avec quelle anxiété il demeura sous l'ardeur do ce four durant vingt-quatre heures, alimentant de bois les deux gueules et augmentant le feu suivant une gradation calculée!
Ni la longueur de la nuit, ni la chaleur dont il était accablé, ni l'épuisement de ses forces, ne parvinrent à lui fermer les yeux, tant il avait l'esprit surexcité.
Vers le matin, au moment où le feu était dans sa plus grande ardeur, un bruit étrange fit tressaillir Bernard.
C'était une suite rapide de détonations; on eût dit une arquebusade.
Ce bruit était parti de l'intérieur du fourneau.
Bernard, effrayé, jeta, autant que la chose lui fut possible, un coup d'œil sur sa fournée; il reconnut qu'elle était dans un état parfait, et il put même se convaincre que l'émail commençait à fondre.
Mais d'où venait donc ce tonnerre et quelle en était la cause?
L'esprit do Bernard était fait de telle sorte qu'il ne pouvait rien voir ni rien entendre sans chercher aussitôt à s'en rendre compte.
Ce fut inutilement cette foisqu'il se creusa la cervelle.
Le bruit recommença.
— Oh ! oh ! — fit Bernard, qui cédait malgré lui à un vaç^ue sentiment d'inquiétude. Une troisième décharge se fit entendre, — Eh I quelle folie, — dit-il, — de me morfondre à l'étude d'un problème dont la solution m'échappe 1 Mes vases sont intacts, voilà l'essentiel.
Puis vinrent des détonations isolées, très rapprochées d'abord, s'éloignant ensuite graduellement à mesure que diminuait l'ardeur du feu ..
Enfin le bruit cessa tout à fait.
Bernard, jugeant à certains signes que la fusion de l'émail était complète, et pensant que le moment était venu de laisser refroidir le fourneau, avait cessé d'en alimenter les gueules.
Tout préoccupé de son succès, dont la fusion de l'émail avait été un indice certain, il r.e tarda point à oublier l'incident qui l'avait un instant alarme.
Pendant que le fourneau refroidissait, il rentra chez lui.
Nous avons omis de dire que, faute d'un emplacement suffisant à l'intérieur, il avait établi son atelier au fond du jardin, atelier à peine entouré et manquant de toiture. Les moyens do Bernard ne lui avaient point permLs de songer à ce détail,
Claudine et Thierry étaient alors occupés à faire ce que
MOLERI.
le bon Lafonlaine, un sièclp pins tard, fit faire à Perreltfi, la lailière, et au curé Jean Cliouard : des châteaux en Espagne.
Thierry saluait le nom de son père élevé jusqu'aux nues.
Claudine souriait à l'abondance renaissant dans la maison.
— Et vous avez raison tous deux, — fit Eernarri, qui enlrait en se frottant les mains. — Oui, je pourrai, Thierry, te léguer mon nom avec orgueil ; oui, Claudine, nous allons être riches, car déjà cette fournée, qui me coiitesix vingts écus, ne saurait me rapporter moins de quatre cents livres.
Cependant la jo'e de Claudine et de Bernard, formée à l'école de la déception, n'était pas sans être mêlée d'une secrète inquiétude ; on aurait môme pu croire, à certaines hésitations, qu'ils eussent volontiers retardé plutôt que rapproché l'instant qui allait décider de leur sort. Thierryseul, avec la confiance et l'ardeur do son âge, se livrait franchement à la vivacité de ses transports et de son impatience.
Le fourneau refroidi, Bernard s'occupa enfin de retirer les vases.
Ce fut alors qu'il eut la triste et cruelle explication dere bruit d'arquehusade qui lui avait causé une alarme trop facilement oubliée.
Tous les vases étaient plus ou moins parsemés, à leur surface extérieure, d'éclats de cailloux aussi désagréables au toucher qu'à la vue. Ces cailloux étaient si adhérons à l'émail qu'on ne pouvait les en arracher, et si aigus qu'ils coupaient comme des rasoirs.
La fournée entière était perdue.
Bernard se souvint qu'il s'était servi, pour maçonner son four, d'un monter plein de cailloux. La violence du feu les avait fait éclater avec bruit au moment où l'émail cuirait en fusion, et les éclals, jaillissant de toutes pnris, étaient allés s'attachera la matière lii|uéfiée, où le refroidissement avait ensuite consolidé leur adhérence.
Quant à l'émail, il était parfait dans toutes les parties que les railloux avaient respectées.
C'était à la fois un désastre et une victoire.
— Oh 1 que tout sela serait beau sans ce maudit accident !— s' écna Thierry avec une admiration mêlée de regret.
-- Et moi qui, dans la pensée que mon mortier serait plus solide, ni'élais bien gardé d'en ôter les cailloux, — fit Bernard avec un geste de dépit. — Mon Dieu 1 que de faux pas et que de leçons avant d'atteindre au but I
— Pourquoi te désoler? — lui dit Claudine ; — si je t'ai compris, lu peux une autre fois prévenir l'accident d'aujourd'hui.
— Sans doute, si j'avais à construire un autre fourneau, je ne retomberais point dans la même faute; il y a plus : le fourneau que voici a maintenant prod'ilt son etfet, et j'y pourrais cuire une seconde fournée a l'abri do la catastrophe qui me consterne.
— Eh bien! donc, — reprit Claudine,— remercions Dieu: ce n'est que partie remise.
— Les vases que tu vois m'ont coûté six mois de travail, et j'avais un aide, — dit Bernard d'un ton grave et triste; — j'ai, pour les faire et les couvrir d'émail, dépensé six vingts écus; à quelle somme se sont élevés pendant ce temps les frais de noire maison, je l'ignore, mais tu dois le savoir. Maintenant, réponds-moi, femme : combien te reste l-il dans ion épargne? — Claudine baissa la tête et ne répondit point. — Partie remisel — s'écria douloureusement Bernard ; — dis donc que c'est partie perdue !
Des larmes de rage coulaient le long des joues du bouillant Thierry.
Manadau survint en ce moment, et les surprit tous trois dans l'attitude du désespoir.
— Ah I ah I il y a du nouveau, — pensa-t-il. Et son instinrt de méchanceté lui fil sur-le-champ diriger son regard sur les vases piteusement étalés sur le sol. Une joie mali-
gne brilla dans ses yeux. Le motif de celle affliction dont il venait être le témoin lui était expliqué. — Encore une disgrâce, pauvre ami ! —dit-il ens'approchant de Bernard ■ avec un faux air de compassion.
Les joues de celui-ci devinrent pourpres; était-ce de confusion ou de colère?
Q lant à Claudine, il n'était point permis de s'y méprendre; c'était bien la colère qui élincelait dans son regarde! qui frémissait sur ses lèvres.
— J'admire, — dit-elle à Marcadau, — l'à-propos qui vous amène toujours ici poury repaître vos yeux de quelque malheur.
— Ma mère! ma mère!... — fit Thierry avec un accent de reproche.
Thierry croyait à la sincérité de Marcadau ; il avait pour cela des raisons qui lui paraissaient irrécusables et que • nous ne tarderons peut-être pas à connaître.
— Vous êtes injuste, madame Palissy, — dit Marcadau en pinçant ses lèvres minces et blêmes. — Personne ne saurait se dire plus que moi sensible à ce qui vous arrive de bien ou de mal. — Et, se courbant sur les vases, il parut les examiner avec une minutieuse attention. — Quel dommage ! — dit-il en appuyant sur chaque parole comme s'il prenait plaisir à en percer, comme d'autant de traits, le cœur de Palissy • — une si fine poterie !... si belle de formel... si délicatement travaillée!... un émail plus poli que l'acier et qui pourrait tenir lieu de miroir!... Aie! il ne fait pas bon y appuyer les doigts : on dirait d'un buisson d'épines. Cela fait mal au cceur de penser que tant de besogne se trouve perdue !... Si je pouvais... Pourquoi pas?... Dans le fait, ce serait toujours ça de regagné pour vous, et, puisque vous tenez à être potier, ça vous aiderait, corrigé par l'expérience, ainsi que vous devez l'ôlre, à faire de la poterie pour tout le monde... Oui, si j'avais ces rebuls-là dans mon magasin, car ce ne sont plus qiie de-; rebut?, je gage qu'en lesofl'rant aux paysans j'en tirerais encore quelque parti... les paysans n'ont ni le goût difficile ni la peau délicate des grands seigneurs... Tenez," Bernard, cela vous va-l-il î je vous donne huit livres du tout.
Un éclair d'indignation jaillit de la prunelle de Bernard :
— Huit livres, ces vases façonnés avec tant d'amour!... ces produiis, où j'ai mis tout mon art, entre les mains do brutes et d'ignoransl
— Décidez-vous et c'est marché conclu, — reprit froidement Marcadau ; — j'attends votre réponse.
Bernard sauta sur un marteau qu'il avisa dans un coin.
— Ma réfionse la voici I — s'écria-t-il.
Et, frappttnt à droite et à gauche, il flt voler tous les vases en éclat.
Marcadau s'éloigna en haussant les épaules. Claudine s'élança au cou de son mari.
— Ah ! tu as bien fait! — lui dit-elle le regard plein d'enthousiasme; — aie foi dans moi comme j'ai foi dans toi. Bernard, je te jure que demain tu pourras rire à Ion tour de la haine et de l'envie; demain lu auras de l'argent ; comme je te lai dit, ce n'est que partie remise.
i'abgent de marcadau.
Bernard avait, en plus d'une circonstance, appelé Claudine l'ange de la consolation, l'ange du dévouement.
Claudine était peut-être entre toutes les femmes celle ; qui méritait le plus d'être appelée ainsi. I Elle soutenait le courage chancelant do Bernard, elle !•
relevait lorsqu'il était abattu ; et, pour ne pas détruire ensuite son ouvMa:e, elle avait l'art de dérober à son mari ses propres défaillances. Sans elle, Bernard se fût peutêtre arrêté au milieu du rude chemin qu'elle savait lui aplanir.
Que de grands hommes ont éclairé le monde des rayons de leur gloire, dont les noms seraient ignorés si la maia d'une femme ne les avait tirés des ténèbres du découragement.
On est roi avec une couronne au front ; on est soldat si l'on porte une armure; aimé d'une Agnès Sorel on devient un héros.
Claudine alla trouver Marcadau.
— Je vous accuse de prendre plaisir à nous voir malheureux.
— C'est une injustice qui m'a vivement chagriné, madame Palissy.
Il poussa un gros soupir, sans doute pour donner la mesure de son chagrin.
— Si j'ai été injuste, — reprit Claudine, je suis prête à me rétracter.
— Elle vient me demander de l'argent, —pensa Marcadau qui flaira aussitôt sa proie.
— Mais, — poursuivit Claudine, — des paroles ne sont pas des preuves, je veux des actions.
— Exigez des choses possibles, et vous verrez si je suis sincère.
— Non-seulement vous pouvez me rendre le service que je viens solliciter, mais encore vous le pouvez sans courir aucun risque.
Un sourire de satisfaction se dessina sur les lèvres de Marcadau.
— Je devine, — dit-il, — ce que vous allez me demander et m'ofl'rir. Bernard s'entôle dans son entreprise. A -t-il tort, a-t-il raison, j'ai là-dessus ma manière de voir; l'opinion contraire est peut-être la plus raisonnable ; enfin ce n'est pas là ce que nous avons à examiner. Bernard persiste donc et l'argent lui manque. A qui s'adresser? Quelle confiance, si robuste qu'elle soit, aura survécu à tant de mécomptes? Un ami seul peut se laisser toucher. On a douté de l'amitié de Marcadau, mais on s'est trompé peut-'tre, et c'est Marcadau qu'on vient trouver. Puis, comme il n'est pas permise Marcadau de risquer à l'aventure ce qui doit être l'héritage de sa fille, et qu'on a honte de revenir soi-même sur le refus qu'on lui a déjà fait d'une garantie, on s'est décidé à lui envoyer un intermédiaire. Et voilà pourquoi vous êtes ici, madame Claudine; et ce gage refusé avec tant de hauteur par Bernard, ce bien qui lui était sacré parce qu'il était le vôtre, vous allez me l'olïrir, pressée par ses propres instances... Suis-je dans l'erreur?
— Oui, sur un point : mon mari ignore ma démarche.
— Quoi ! c'est à vous qu'est venue l'idée d'un tel sacrifice I c'est volontairement que vous vous dépouillez de l'unique sauvegarde que vous puissiez avoir dans l'avenir! Est-ce là de la sagesse?
— La sagesse d'une femme est d'obéir à son cœur, qui lui fait une loi de se vouer au service de son mari avec tout ce qu'elle possède.
— Toujours le même amour pour lui ! — pensa Marcadau. Et il y eut un moment dans sou regard une hideuse expression de haine. Mais, reprenant bientôt son masijue de bénignité et sa parole doucereuse : — Vous êtes une femme dp grande vertu, —dit-il, — et pour vous prouver combien j'ai le désir de vous être agréable, je consens à venir en aide à Bernard, à votre seule cônsi lération... e moyennant garantie sur votre maison, ainsi que nous venons do le dire. — L'affaire fut conclue immédiatement. L'impatience de Marcadau était au moins égale à celle de Claudine. — Les chimères de pornard auront bientôt dévoré cette somme, — se disait-il intérieu'''iment, pendant qu'il nouait le sac où il venait île l'aire glisser quelques piles d écus ; — la maison m'appartiendra ; leur ruine sera
complète; je leur permettrai de ne plus hésiter alors sur la nature des sentiniens que j'ai nourris pour eux dans mon cœur.
Claudine rentra au logis leste et joyeuse; elle trouva Bernard assis au pied d'un arbre, en face du fourneau dont les abords étaient encore encombrés des débris de la poterie qu'il avait brisée la veille. Il avait le visage pâle, et le désespoir oiile jetait le sentiment de son impuissance lui avait sans doute arraché les larmes dont les traces sillonnaient ses joues.
— Tiens, — fit Claudine en jetant le sac d'écus à ses pieds, — tu vois que je suis de parole.
Le regard abattu de Bernard se ranima tout h coup.
— D'où te vient cet argent? — demanda-t il.
— De Marcadau, — répondit Claudine.
— De Marcadau ! — Il se leva et repoussa le sac avec le pied. — Je sais à quel prix, — s'écria-t-il, — je n'en veux point, reprends-le... entends-tu, Claudine? Ote ce sac de devant mes yeux! Je ne dois pas, je ne veux pas y tou^cher.
Mais, il faut bien en convenir, Bernard ne criait si fort que parce qu'il se sentait faible au fond.
Quelques instances de Claudine suffirent pour l'amener à délibérer.
Or, en délibérant, il se dit que le succès n'était plus douteux, que le bien de Claudine ne pouvait en aucune façon être compromis, que la misère s'approchait menaçante, et qu'il serait coupable, au bout du compte, s'il condamnait sa famille à soufïrir, plutôt que de lui procurer l'aisance en usant de cet argent, qui était là sous sa main.
Et il arriva ce qui, en pareil cas, arrive presque toujours : de la délibération à l'acceptation il n'y eut qu'un pas rapidement franchi.
Hélas! Bernard était bien loin de soupçonner ce qu'i lui restait à vider encore du calice amer de la déceptioni
Une nouvelle fournée, fruit d'un travail de plus d'un mois, fut gâtée entièrement, non par des cailloux cette fois, mais par des nuages qui, soulevés par la violence de la flamme, avaient été s'attacher à la surface des vases et se mêler à fémail.
Alors Bernard imagina, pour enfermer ses vaisseaux lorsqu'il lo-s mettait au four, une sorte de lanterne de terre dont on se sert encore aujourd'hui sous le nom de man. . chon ou de cazette, et pour le coup il se crut sauvé.
Mais il n'avait pas plus tôt remédié à un accident qu'un autre survenait qu'il n'avait pas prévu. A peine avait-il corrigé une défectuosité, que l'expérience lui en faisait découvrir une nouvelle.
On ne saurait se figurer, par exemple, combien il perdit do temps et do travail avant d'apprendre à gouverner sûrement le feu de ses fourneaux.
Tantôt la fournée était trop cuite, tantôt elle ne l'était pas assez ; un jour elle était cuite sur le devant et ne l'était point sur le derrière ; un autre jour c'était le contraire qui arrivait.
Il semblait que la fatalité s'en mêlât.
Et comme si la souffrance morale ne suffisait point à terrasser un homme, la souffrance physique venait encore y joindre ses tortures.
Bernard, obligé d'épargner même sur les dépenses de nécessité absolue, avait cru pouvoir se dispenser de couvrir ses fourneaux. Quand la mauvaise saison fut arrivée, il se vit contraint de rosier des nuits entières à la merci de la pluie, du vent et de la gelée, « sans avoir aucun recours, aide ni consolation, sinon des cliats-huanis qui chantaient d'un côté et des chiens qui hurlaient de l'autre. » Il s'élevait parfois des tempêtes si violentes, il tombait de telles averses, la gelée était si saisissante, que ses fournées en étaient perdues avant d'être cuites, et que luimême, ne pouvant y tenir, mouillé jusqu'aux os ou raidi par le froid, il se sauvait du côté de la maison, accoutré comme un homme que l'on aurait traîné par tous les bourbiers de la ville. 11 chancelait, il trébuchait de côté