‹ Bernard le potier de terreChapitre 6 sur 23 · LE SIECLE · texte numérisé non relu

LE SIECLE

MOLERI.

et d'autre ; à peine avaiMl la force de se jeter sur son lit, où la douleur qui lui aiguillonnait toutes les parties du corps et le chagrin des perles nouvelles qu'il venait d'essuyer le tenaient jusqu'au jour dans une cruelle insomnie. , .

Pour construire une couverture a son fourneau, Bernard obtint à crédit du bois de charpente d'un marchand, d'un aulre des lalles, de celui-ci des tuiles, de celui-là des clous. Quelquefois les matériaux que l'on consentait à lui fournir étaient insuffisans; il employait alors pour remplir les vides ce qui lui tombait sous la main, sauf à défaire pour refaire lorsqu'il parvenait à se procurer d'autres malériaux.

Les petits marchands et les vieilles femmes du voisinage le taxaient de folie, alléguant comme preuve qu'il se refusait jusqu à la nourriture pour se donner le plaisir de bâtir, de démolir et de rebâtir.

Ce n'était pas assez pour Bernard d'avoir trouvé le secret de la composition de l'email et les moyens de l'appliquer; son ambition visait plus haut, et il parvint à composer des éniaax de diverses couleurs. Ces émaux, entremêlés et formant une espèce de jaspe, ne pouvaient manquer d'augmenter la beauté et le prix de ses vases.

Enfin il crut le moment arrivé d'aborder la partie véritablement artistique de son œuvre, celle dont toutes les opérations précédentes n'avaient été, pour ainsi dire, que le prélude.

Il fit ce qu'il appelait dos bassins rustiques.

Ces ouvrages, d(mt nos musées possèdent quelques précieux échantillons, étaient des corbeilles, des plats, des médailles, des poteries de formes diverses, sur lesquelles il plaçait des reptiles, des poissons, des coquillages en relief et peints avec les couleurs naturelles. C'était là ce qu'il regardait comme son dernier mot, comme ses colonnes d'Hercule, et aussi comme le véritable fondement de la gloire et de la fortune qui devaient récompenser lui et les siens de tant de privations, de tant do souffrances.

Quelle source nouvelle et féconde de tourmcns, d'ennuis et do douleurs 1 que d'expériences sans résultat ! que de journées manquéesl

Les matières dont se composaient les émaux étaient fusibles à divers degrés, il arrivait que le voit des lézards était b'ûlé avant que la couleur des sorpens fût fondue, et que la couleur des serpens était fondue avant que le blanc eût acquis tout son éclat.

Mais en vain se dressaient sur sa route obstacles sur obstacles, en vain les dangers succédaient aux dangers; Bernard marchait toujours en avant ; on eût dit qu'il oliéissait à une puissance mécanique et intérieure, qu'il était mu par un de ces ressorts qui, une fois montes, no peuvent plus s'arrôlcr avant que la chaîne ne soit déroulée jusqu'au bout.

Le temps marchait aussi, et il marchait avec une effrayante rapidité. Bernard touchait à sa cinquantième année. C'étaient cinq années encore, et cinq des plus belles de son existence, qu'il venait de sacrifier à la reprise de son œuvre.

Le moment était proche où allait être exigible le remboursement de la somme avancée par Marcadau. De celle somme répartie selon les besoins, avec une modération qui aurait pu passer pour de la parcimonie, il restait à peine de quoi vivre quelijucs jours. Lorsqu'il se trouvait par hasard dans une fournée une pièce qui n'avait point 616 endommagée. Bernard, il est vrai, trouvait aisément à la vendre : misérable ressource qui faisait rentrer dans son épargne la centième partie de la dépense ; aussi s'étonnait-on de toutes parts qu'on no fît pas enfermer un homme assez fou pour pr.iliquer un commerce où l'on ne recevait qu'un éru sur cent qu'on avait déboursés. Bernard, à force d'imporlunilcs, était parvenu à se faire un cotnpte chez quolqucs fournisseurs et marchand^ de matériaux ; ce crédit, accordé comme une aumùne, était si insuffisant que, pour se procurer les choses les plus né-

cessaires, il fallait sans ce.sse recourir à de nouveaux expédions, et, de même que le crédit, l'invention des expédions s'usait.

Le gouffre béant sous les pas de Bernard allait toujours s'élargissant ; mais Bernard ne le voyait pas ; il n'avait des yeux que pour son œuvre ; son œuvTe absorbait ses regards, sa pensée, sa raison.

11 ne tenait plus compte du dépérissement de son corps, qui allait empirant tous les jours. Quelques lignes écrites par lui-même donneront une idée de l'état où il était arrivé :o J'ai cuidé, » dit-il, a entrer jusques à la porte dusépulchre : aussi en me travaillant à tels atTaires je me suis trouvé l'espace de plus de dix ans si fort escoulé de ma personne qu'il n'y avoit aucune forme ny apparence de bosse au bras ny aux iainbes : ains estoyent mesdites iambes toutes d'une venue : de sorte que les liens de quoy j'attachois mes bas de chausses estoyent, soudain que je cheminois, sur mes talons avec le résidu de mes chausses... je recevois tousjours ennuis et tristesse. Toutesfois, l'espérance que j'avois me faisoit procéder en mon affaire si virilement, que plusieurs fois, pour entretenir les personnes qui me venoyent voir, je faisois mes efforts de rire, combien que intérieurement je fusse bien triste. »

Cependant il arriva qu'un jour la fatigue et la souffrance l'emportèrent; Bernard avait passé trois jours et trois nuits devant ses fourneaux, où cuisaient en grand nombre ces pièces rustiques sur lesquelles il fondait sa plus belle espérance; en vain il s'efforçait de lutter : le sommeil apposanii.'isait sa paupière, et sa tête retombait à chaque instant sur sa poitrine; il eut peur d'être vaincu.

La moindre négligence aurait suffi pour tout perdre, et quel terrible désasire ! et surtout quel coup cruel dans une circonstance où l'art, la prévoyance, les précautions avaient élé poilssés si loin que, à moins d'une pusillanimité ridicule, il n'était pas permis de supposer la possibilité d'un accident.

La tâche qui restait à remplir était simple et facile d'ailleurs ; elle consistait à surveiller le feu, à l'alimenter, à l'augmenter graduellement jusqu'à parfaite cuisson de laXournéo. Le premier venu pouvait s'en acquitter, pourvu qu'il no fût pas tout à fait un idiot.

Bi'rnard, convaincu qu'il finirait par succomber, résolut de ne, point persister dans une lutte imprudente ; il fit venir Thierry pour le suppléer; puis il ail»» se jeter sur son lit, afin de se rafraîchir le sang par quelques heures de sommeil.

HAimiE.

Nos lecloiirs savent déjà que Marcadau avait une fille qui se nommait Marthe.

Celte fille aurait dû être l'orgueil de son père.

i:ile était grande et svelto ; la souplesse de sa taille imprimait à chacun do ses mouvemens une grâce infinie. Ses grands yeux bleus respiraient la candeur et la bonté. Une longue et soyeuse chevelure blonde, roulée et nattée avec goût, encadrait son front blanc et poli comme l'ivoire Un léger carmin colorait ses joues; ses lèvres roses ne s'ontr'ouvraient que pour laisser apercevoir deux admirables rangées de perles. Elle avait le cou et les mains d'une blancheur éblouissante. Enfin l'ensemble de sa jiersonno était si ravissant, il y avait tant de charme dans le son de sa voix, et la bonté de son âme se révélait si bien dans son regard et dans son sourire, qu'il était difficile do la voir sans l'aimer et impossible, quand ou l'aimait, de ne pas l'aimer toujours.

Mais Marcadau ne paraissait nullemont s'apercevoir ilos mérites do sa fille, et il lui témoignait la même indifférence qu'il avait eue pour sa femme.

L'enfance de Marthe avait été abandonnée aux soins d'une vieille domestique. Celle-ci, par bonheur, avait un cœur, un esprit au-dessus de sa condition ; elle remplaça par la sagesse de ses leçons, par la prudence de ses conseils et la vivacité de son aflection, la mère que Marthe avait perdue. Puis elle s'éteignit un jour avec la consolation d'avoir si bien rempli sa lâche que son élève était devenue le modèle de toutes les jeunes (îlles de la ville.

Marthe, après la mort de sa gouvernante, avait pris la direction de la maison de son père. Marcadau ne s'y était point opposé : il y trouvait son compte, mais, quelque zèle et quelque intelligence qu'elle déployât dans Tcxercice de ses nouvelles fonctions, jamais il ne lui adressait un éloge ni même une simple parole d'encouragement..

Le cœur aimant de Marthe devait, on le conçoit, se trouver souvent mal à la maison paternelle. Celte froide atmosphère la glaçait et l'oppressait.

La pauvre enfant se serait consumée d'ennui et de chagrin, si le voisinage de la famille Palissy n'avait semé de quel()ues éclaircies son ciel toujours sombre. Bernard et Claudine l'aimaient autant que si elle avait été leur fille, et les enfans avaient pour elle l'afTection qu'ils auraient eue pour une sœur. La justice veut pourtant que nous en exceptions Thierry, qui semblait craindre de la regarder en face, et qui perdait comme par enchantement, aussitôt qu'elle paraissait, sa gaieté, son assurance et sa vivacité. Ajoutons, pour l'excuser, que Marthe se montrait auprès de lui plus réservée et plus sérieuse qu'elle ne l'était avec aucun autre membre de la famille.

A présent que, fidèle à notre devoir d historien, nous avons fait connaître Marthe à nos lecteurs, nous [irierons ceux-ci de vouloir bien revenir avec nous aux fourneaux de Bernard, où nous avons laissé Thierry suppléant son père.

Les fourneaux marchaient à merveille. Thierry mettait le soin le plus scrupuleux à suivre les recommandations que lui avait faites minutieusement Bernard avant de le quitter. Un fagot consumé ne laissait pas une place vide qu'elle ne fût aussitôt comblée par un fagot plus fourni. L'ardeur du feu croissait ainsi suivant la progression voulue... Bernard lui-même n'aurait pas mieux fait.

Le soleil s'était levé splendidc dans un ciel sans nuages; ses rayons, traversant la tôle feuillue des arbres, semaient la terre d'ombres et declartés capricieuses, et faisaient briller comme tous les feux du diamant les gouttes de rosée .sur l'herbe. Lesoiseaux gazouillaient, volelantsurlesLuissons et sautillant de branche en branche. L'air se parfumait des émanations des plantes, dont les corolles s'ouvraient à la lumière et à la chaleur. C'était une belle et riante matinée, inspirant à l'âme des pensées joyeuses et d'aimables rêveries.

Sous cette douce et bienfaisante influence, Thierry ne trouvait sans doute dans sa jeune et fraîclie imagination que des rêves d'or et de soie, car il avait le regard brillant, ses lèvres souriaient, et ses mouvemens avaient cette rapidité, cette légèreté que donne le bonheur ou l'espérance, ce qui est presque la même chose.

Dans un de ces voyages qu'il faisait si lestement do la pile de bois aux gueules du fourneau, il s'arrêta tout à coup, se troubla et rougit.

A deux pas de lui était Marthe, non moins rougo et non moins troublée.

Depuis que Marthe passait 'pour la plus jolie fille et Thierry pour un des plus beaux garçons de Saintes, c'était la première fois qu'ils se trouvaient en présence l'un do l'autre.

Tous deux gardaient le silence, également interdits.

Cependant Thierry ne pouvait laisser passer Marthe sans lui adresser au moins une parole, et Marthe ne pouvait

continuer son chemin sans répondre à Thierry, ne lût-ce que par un signe de tôle.

— Bonjour, Marthe.

— Bor'jour, Thieny.

Paroles bien innocentes, qui furent prononcées h distance et d'une voix aussi basse et avec autant de confusion que si elles avaient renfermé le plus grave et le plus dangereux des secrets.

Mais la glace était rompue.

— Bladame Claudine n'est pas chez elle , — dit Marthe; —je voulais lui parler, et, croyant la trouver au jardin, je suis venue jusqu'ici.

— Il n'y a point de mal, certainement, — répomlit Thierry, qui ne trouva pas cette sottise sans avoir lait un grand eflb'i-l d'imagination. Mais, ayant levé sur la jeune fille un regard timide, il recouvra soudainement la parole et la présence d'esprit : ■• Mon Dieul qu'avez-vous, Marthe? vous paraissez toute triste.

— Je suis inquièle, Thierry, et c'est à ce sujet-là que je venais trouver votre mère.

— Seriez-vous menacée de quelque malheur ?

— Non ; ce n'est pas moi.

— Voire père, peut-être?

— Je n'ai rien à crainiire pour mon père... Quene puisje dire même chose pour le vôIre !

Thierry se rapprocha de Marthe.

— 0 ciel ! vous m'elfrayez 1 Expliquez-vous. Marthe fit, de son côté, un pas vers Tliieriy.

— Est-il vrai que monsieur Bernard soit tout près de sa ruine?

— Mon père! Qui peut répandre de pareils bruits?

Des envie,ux ! des méchaus J

— Ses amis mêmes.

— Ils ont tort.

— Puissiez-vous ne pas vous tromper I Cependant mon père paraît connaître les affaires du vôtre presque aussi bien que les. siennes propres.

— Quoi ! Marthe, c'est votre père qui prétend...?

— Voici, Thierry, ce que j'ai entendu (iire hier au soir, et c'était mon père qui parlait à monsieur Camus, le marchand de bois : « Oui, » lui disail-il.« Bernard a le pied sur le bord du gouffre, et, avant huit jours, le pied lui aura manqué. Vit-on jamais entèloment pareil au sien ? Poursuivre une œuvre que le ciel réprouve, car toutes ces tentatives sans résultat sont autant d'averlisscmens du ciel I Et, dans cette poursuite aussi impie que folle, il dévore non-seulement ce qui lui appartient, mais encore le bien de sa femme. Je puis vous confier ce secret qui bientôt n'en sera plus un pour personne : la maison do madame Palissy est grevée d'une forte créance ; la somme doit être remboursée ces jours-ci, et, comme elle ne pourra l'être, voilà le père, la mère, les enfans, toute une famille de neuf personnes jetée sur le pavé, sans pain, sans abri, sans un lit où reposer leur fête!... » Je ne vous rapporte pas, Thierry, toutes les paroles de blâme dont s'est servi mon père ;, vous savez qu'il est loin de partager les opinions du vôtre. Je n'ai d'ailleurs pris garde qu'à ce qui m'intéressait le plus vivement. Oh ! répondez-moi, car, à votre âge, il ne serait plus possible de vous dissimuler la situation de la famille; répondez-moi avec franchise : est-il vrai que vous en soyez réduits à cette extrémité?

— C'était là le sujet de votre inquiétude, Marthe?— fit Thierry avec un sourire.

— Je le croyais assez sérieux, — répliqua la jeune fille d'un ton piqué, — pour ne pas le traiter légèrement, et 1 me semblait que mon affection pour votre père, juste retour de relie qu'il me témoigne, m'autorisait suffisamment à m'en affliger.

— Je no mérite pas celte remontrance, — dit Thierry ;

— si vous me voyez calme et souriant, c'est que je puis vous répondre: Marthe, cessez de vous inquiéter; les craintes do votre p^ro tiennent à ce qu'il ne veut pas démordre de son opinion ; elles sont purement imaginaires.

— En parlant ainsi, il jetait à l'entrée du four le bois

MOLËRI.

qu'il avait sur les bras au moment où Marthe avait paru. — Il y a là, — poursuivit-il eu s'animant, — de quoi répondre aux craintos de ceux qui bous aiment et aux médians propos de nos ennemis; il y a là cent pièces plus belles les unes que les autres, cent chefs-d'œuvre, toute une fortune.

— Êtes vous bien sûr, Thierry, de ce que vous avancez?

— Pour en douter, il faudrait que je n'eusse point foi dans le génie de mon père.

— J'y ai foi comme vous, mais je me déûe de son étoile.

— Marthe, ce serait méconnaître la justice de Dieu, qui doit un salaire au courage et à la persévérance.

— Et ce salaire, nul mieux que votre père n'a su le mériter; vous avez raison, Thierry, vos dernières paroles ont dissipé ma frayeur, et je craindrais aussi, moi, d'offenser Dieu si je ne partageais pas votre coniiance. Ah ! je suis bien aise de vous avoir rencontré, — ajoula-t-elle avec un gracieux sourire ; je vais rentrer un peu moins agitée que je ne suis venue.

— Merci, Marthe, pour cette nouvelle preuve de l'intérêt que vous porlez à mon père.

— Ce n'était pas pour votre père seulement que je craignais, mais encore pour madame Claudine... pour vos frères... pour vos sœurs... pour vous aussi, Thierry.

— Pour moi 1 vous vous intéressez à moi?

— Est-ce que je n'aime pas votre famille autant que si elle était la mienne? Je m'intéresse à vous comme à un frère.

— Et moi, Jlarthe, je vous aime comme une soeur... Oh ! non... plus qu'une sœur, — fit-il en se reprenant. Et il s'arrèla, effrayé d'avoir eu tant de hanliesse. La jeune fille était aussi rouge que la cerise qui brillait comme un rubis aux branches de l'arbre sous lequel elle se trouvait en ce moment. Thierry, tout déconcerté du silence qu'elle gardait, s'imagina qu'il l'avait otïensée. — Pardor.nezmoi, Marllie, —dit-il en balbuliant ; — ce que je viens de vous dire efl un secret que je tenais renfermé depuis longtemps dans mon cœur... Ma crainte de vous déplaire était si forte que, ce malin encore, avant de vous avoir vue, j'é:nis bien décidé à ne jamais vous le révéler... et... s'il m'est échappé tout à l'heure... c'est bien involontairement, je vous le jure... Pardonnez-moi.

Marthe avait eu le temps de se remeltre.

— Je ne sais pas feindre, — lui répondit-elle ; — vous n'avez pas do pardon à me demander, Thierry; puis-je in'oiïi'nser do vos sentimens ijuand je 1rs partnge?

Thierry, U'S yeux tout grands ouverts et fix^'S sur Marthe, restait immobile et muet, comme s'il n'élait pas bien sûr d'avoir compris le sens des paroles qui venaient d'èlro prononcées.

Mats quand il vit se tendre vers lui la main de la jeune fdle, il se .«.lisit de celU' main avec transport, il la pressa contre ses lèvres, il la serra contre son cœur, pleurant et riant à la fois; il était ivre de joie et de bonheur.

La parole no tarda pas à lui revenir, et l'on peut croire qu'il en fil un assez bon usage pour se dédommager de la longue contrainte où l'avait tenu la crainte du respect.

Assis l'un près de l'autre au fiied du cerisier, tout près de l'appenlis sous lequel était le fourneau, mais occupant leurs yeux à se regarder cux-ni(^mes beaucoup trop pour les tourner .souvent de ce côté-là, Thierry et MàrlIie so mirent à parler do leur amour, do leurs espérances, des félicités que leur prouiellait l'avenir.

Doux et cliarmant entretien, le mi^me toujours et partout, et que nos lecteurs connaissent trop bien pour que nous le reproduisions ici ; entretien abondant et diffus, quoi(]ue un seul mot en fasse pour ainsi dire tout lo fond ; enireticn inlcrniinablc, bien qu'd paraisse trop court h ceux (|ui y sont intéressés.

Combien de temps avait dure celui de nos deux jeunes gens, ils eussent été fort embarrassés de le dire, lor.squ'un

cri terrible vint les arracher tout à coup à cet oubli des choses extérieures.

Ils se levèrent avec efîroi et demeurèrent pétrifiés à la vue de Bernard qui, les jeux hagards, les cheveux hérissés, se Iprdait les mains de désespoir devant les gueules refroidies de son fourneau.

Thierry, en devisant d'amour, avait oublié d'alimenter le feu, qui s'était éteint.

Toute la fournée était perdue t

lA FILLE ET LE PÈRE.'

Il s'était opéré un triste changement dans cette m.iison, que nous avons autrefois présentée au lecteur sous un aspect si séduisant et si gai; elle était encore habitée et bruyante; mais ses habilans ressemblaient à des spectres, et le bruit qui s'y faisait déchirait le cœur : on eût préféré le silence et la solitude.

Claudine, si brillante de santé, de confiance et de vivacité, n'élait plus que l'ombre d'elle-même. Ses yeux étaient caves, son regard était morne; les soucis et les larmes avaient creusé de leurs sillons son front pâle et ses joues amaigris; lo sourire n'entr'ouvrait plus ses lèvres décolorées. Elle errait d'une chambre dans l'autre, s'asseyait et se levait, changeant de place à tout moment, comme on voit se tourner et se relourner entre les draps de son lit un malade qui ne se trouve bien dans aucune position. Quelquefois une idée semblait éclairer sa physionomie; elle rajustait son unique vêlement : tous les autres avaient élé vendus à vil prix ; elle sortait avec précipitation ; elle rentrait après une ou deux heures de courses à travers la ville : démarches perdues ou suivies d'un mince résultat ! Elle avait élé chez des bourgeoises de sa connaissance, chez d'anciennes amies, et jus(|ue dans les aniicliambres de dames d'un rang plus élevé, mendier du travail, comme on mendie une aumône. Le plus soiLvent, on l'avait renvoyée avec un refus; lorscjuc, par hasard, elle rapportait qm^hpie ouvrage à faire, on avait profité de sa détresse pour lui marchander, denier à denier, le prix de son travail.

A peine étail-ello rentrée que venait .s'agiter autour d'elle un groupe d'enfans mal vêtus, mal chaussés, se poussant l'un l'autre et criant la faim.

La malheureuse mère allait ouvrir toutes grandes les portes du buffet; elle considi-rait avccefi'roi ce désert, que sondait dans ses profondeurs les plus cachées le regard avide des enfans; elle en brait un morceau de pain noir, qu'arrosait une larme de douleur pendant qu'elle le parlajjiait en pcliles |)ortions; et ils s'éloignaient, les pauvres affamés, dévorant à belles dents ce pain dont n'eût pas voulu, l'année d'auparavant, le chien do la maison, et se disputant les morceaux, si la main tremblante qui les avait coupés n'avait pas fait les parts d'une égalité parfaite.

Claudine, ce triste devoir rempli, tombait accablée sur un siège. Quelle pensée donnait à sa physionomie celte sombre expression de désespoir? Sans doute elle gémissait sur ses enlaiis niangeanl un pain noir et sec? Non : elle s,' demandait avec anxiété si demain elle aurait le bonheur de pouvoir encore leur en donner.

Et puis elle songeait à celle fatalité opiniâtre, implacable, qui frappait d'mi|iiiissance tous les efi'orts tentés par son mari pour la réalisation d'une idée démontrée. Elh' songeait à cet homme qu'elle aimait [dus que jamais, ào: héros dont elle admirait la constance, et qu'elle voyait s'affaiblir, se consumer au point ipi'il eût suffi d'un souffl ' pour le précipiter dans la tombe. Elle soutirait plus de sa

DERNARD LE POTIER DE TEKUE.

misère, à lui, que de sa propre misère. Elle soulTrait surtout de voir qu'on le méconnaissait, d'entendre qu'on le calomniait. « 11 se croit un homme de génie, et il n'est qu'un insensé. — Il meurt de faim, c'est bien fait; pourquoi laissc-t-il son métier? — Sa poterie n'est qu'un prétexte; ce qu'il cherche à faire, c'est de la fausse monnaie. — Il a vendu son Ame au diable, et le diable nie sa dette.» Tels étaient les propos qui frappaient à chaque instant son oreille et lui allaient percer le cœur.

Un matin, c'était quelques jours après la catastrophe occasionnée par la négligence do Thierry, Claudine était Sortie, et il ne restait à la maison que les petits enfans attendant avec impatience le morceau de pain qu'elle avait promis de leur donner à son retour ; ils n'avaient mangé, la veille, qu'une seule fois, et nous savons la misère de leurs repas.

Tout à coup les enfans se mirent à sauter en poussant des cris de joie.

C'était Marthe qui venait d'entrer. Elle avait, avant de franchir le sf uil, jeté un premier regard dans la rue pour s'assurer qu'elle n'était ni suivie ni vue do personne, et un second dans l'intérieur de la maison, où la présence de Bernard et même celle de Thierry l'eussent vivemen contrariée dans cette circonstance.

Certaine que tout allait comme elle le désirait au dehors et au dedans, elle referma la porte et vint poser sur une table, au milieu de la salle, un large pain doré et une corbeille pleine de viandes froides, qu'elle avait apportés cachés sous sa mante. Puis elle prit un couleau dans le tiroir du buffet et se mit à couper do longues tranches de viande et de pain.

Les enfans devinèrent bien vite pour qui se faisaient ces préparatifs; il y avaitsi longtemps qu'ils ne s'étaient trouvés à pareille fête que, dans l'élan de leur joie, ils se prirent par la main et dansèrent autour de la table, avec . toutes sortes de folles démonstrations.

Mais, la distribution faite, danses et cris cessèrent comme par enchantement.

— Pauvres pelils! ont-ils dû souffrir! — pensait Marthe, dont le cœur se serrait en voyant avec quelle rapidité disparaissaient les morceaux.

Elle sortit ensuite d'une poche de sa jupe une petite bourse, qu'arrondissaient ses économies de plus d'une année, et s'approcha d'un meuble où elle savait que Claudine serrait son ouvrage. Elle y plaça la bourse dans un tiroir qu'elle referma aussitôt. Mais, quelque vivacité qu'elle eût mise dans ce mouvement, il n'échappa point à Claudine, qui £n cet instant même ouvrait la porte.

— Que fais-lu là, chère onfantî Marthe tressaillit et se retourna.

— Moi? Rien, — répondit-elle aussi confuse que si elle venait de commettre une vilaine action.

Claudine courut au petit meuble et n'eut pas de peine à y découvrir la bourse; puis son regard tomba sur les enfans qui mangeaient encore et sur la table où étaient les restes du pain et de la viande.

Alors tant de sentimcns divers l'assaillirent à la fois que les expressions et la voix lui manquèrent.

Elle tomba, suffoquée par les sanglols, dans les bras de Marthe, dont les larmes se mêlèrent aux siennes.

— Mordienne! — cria une voix rude, — j'aurais dû me douter (lu'elle était ici à faire étalage de sa sensibilité.

Cette voix était celle de Marcadau, qui croyait pouvoir SP di3(ienser désormais d'affecter le ton doucereux.

— Mon père ! — dit Marthe, d'un air su[)pliant.

— C'est bon! c'est bon! — reprit Marcadau; — si vous trouvez du plaisir à verser des larmes, je n'ai pas la prétention de vous en empêcher; sculiunent veuillez commencer par retourner au logis; là, vous serez libre de pleurer tant que cela vous conviendra.

Marthe, au lieu d'obéir, s'approcha de M.jrcadau et fléchit le genou devant lui.

— Mon père, — dit-elle, — madame Claudine est ma seule amie. Elle est plus qu'une amie pour moi, car elle

me porto l'afl'ection d'une mère, et j'ai pour elle la tendresse d'une fille. Permettez, lorsqu'elle est dans le malheur, que je remplisse mon devoir auprès d'elle, comme je l'eusse fait auprès de ma mère que j'ai perdue au berceau.

— Vous lassez ma patience, Marthe! vos simagrées de respect ne m'empêchent point do voir dans vos instances une véritable tentative de rébellion.

Et d'un geste impérieux i! fit signe à la jeune fille de se relever.

Elle resta à genoux.

— Mon père, — reprit-elle, — Thierry et moi nous nous aimons ; Dieu a entendu notre serment d'être l'un à l'autre ou de n'êlre à personne; cette maison est donc pour moi celle d'une seconde famille. Lorsqu'on y est dans la douleur et que je peux y apporter un peu de consolation, je vous en conjure, ne me forcez pas d'en sortir.

A celle révélation imprévue d'un amour qu'elle avait deviné, Claudine leva tristement les yeux vers le ciel.

Mais Marcadau, qui n'avait rien soupçonné jusque-là, et sur qui cette nouvelle tombait comme un coup de foudre, devint pourpre de fureur.

— Malheureuse! — s'écria-t-il, — oses-tu dire que tu t'es engagée sans mon aveu? — Sa colère, à la vue do Thierry qui entrait, prit un autre cours. — Ah! te voilà, misérable gueux! — dit-il en dardant sur le jeune homme son regard enflammé; — c'est donc toi qui détournes les filles de leur devoir et qui leur apprends le mépris des volontés paternelles? Tu te crois bien fort avec la promesse que lu as soutirée à cette imprudente; et mon consentement à moi, crois-tu par hasard pouvoir t'en passer? crois- tu...?

Thierry ne le laissa pas poursuivre, et, fléchissant un genou à côté de Marthe :

— Vous me prêtez, — dit-il à Marcadau, — des sentimens qui ne sont pas les miens. Croyez que, sans le déplorable accident dont j'ai été cause et qui a ruiné les espérances de mon père, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous faire l'aveu de mon amour. Pardonnez-moi un tort qui n'est qu'apparent, et laissez-moi l'espoir qu'un jour vous ne me refuserez pas la main do votre fille.

— Toi tu serais l'époux de ma fille! — fit Marcadau avec une insultante expression de mépris; — voilà, par ma foi! un plaisant rêve de ton orgueil... Depuis quand les filles d'honnêtes artisans sont-elles faites pour des fils de mendians? c'est une bohémienne qu'il te faut.

A ces paroles, Thierry se releva, l'œil menaçant. Marthe et Claudine se jetèrent entre lui et Alarcadau.

— Mon fils, par pitié pour ta mère 1 par pitié pour toimême !

— Mon père, il est le fils d'un homme que vous appeliez votre ami !

Marcadau fit entendre un long éclat de rire saccadé.

— Ahl ah 1 ah! ah! mon ami!... Bernard mon amil.. Ah! ah! ah! ah! — Puis, saisissant l\larthe par le bras: — Hors d'ici, effrontée 1 — cria-t-il, — et n'y remettez jamais les pieds, ou je vous briserai sans plus de miséricorde que si vous n'aviez pas une goutte do mon sang dans les veines.

Et, l'ayant poussée dans la rue, il referma violemment la porto sur elle.

Thierry, entraîné par sa mère vers le jardin, avait consenti à s'éloigner.

Claudine, lorsqu'elle se vit seule avec Marcadau, eut un de ces amers sourires où la douleur quelijuefois se révèle plus poignante que les larmes.

— Vous devez être satisfait, — lui dit-elle; — il ne manque plus rien à votre vengeance.

— Le ciel me la devait ainsi, — dit-il d'une voix sombre.

— Ah ! je vous avais deviné sous le masque d'amitié dont s'était couvert voire visage. Vous n'all'ectiez l'oubli que pour ne pas perdre de vue votre proie. Toutes vos marques d'intérêt n'étaient que mensonges ou pièges; vous flattiez d'une main pour déchirer de l'autre. Et te-

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MOLÉRI.

nez, j'ai eu longtemps un soupçon; je le repoussais comme une injustice; il était fondé, j'en ai la conviction ; l'ennemi secret qui avait desservi Beruai'd auprès du curé de Saint-Eutrope, c'était vous.

— Pourquoi le nierais-je ?

— Sans doute le masque est devenu inutile, à bas le masque! Pourquoi nierez-vous que votre empressement à prêter sur cette maison soit venu de la certitude où vous étiez que mon mari ne réussirait point? Votre joie n'était point celle d'un ami obligeant un ami, mais du vautour qui voit sa proie se jeter d'elle-même dans ses serres.

— Et je l'y tiens en effet.

— Pourquoi nierez-vous encore que vous ayez été ravi intérieurement de cet amour, dont vous avez tout à l'heure entendu l'aveu, comme d'un surcroit d'affliction et de désespoir pour vos victimes ?

— J'avoue que, sans cet amour, ma vengeance n'eût pas été complète.

— Et je combattais comme de mauvaises pensées mes soupçons qui étaient des avcrtissemens de Dieul et parce que Bernard, plein de franchise, me faisait un crime de n'avoir point foi dans la vôtre, j'imposais silence à la voix intérieure qui me disait : « Prends garde! » Bonté divine! comment aussi ne pas reculer devant l'idée qu'il existe des cœurs aussi fourbes que lo vôtre, des monstres impitoyables comme vous l'êtes !

— Impitoyablel — s'écria Marcadau; — eh bien! oui, je le serai. Avez-vous eu pitié de moi, vous, Claudine, quand la présence de Bernard vint dans nos montagnes faire évanouir toules mes illusions de bonheur? Avez-vous eu pilié quand, séduite par la langue dorée de ce maudit, vous repoussâtes du pied mon amour, l'amour d'un homme qui se serait jeté pour vous dans lo goufl're le plus profond des Pyrénées? Vous est-il venu seulement à l'esprit que vous me condamniez à un éternel supplie, h un supplice plus horrible que toutes les tortures de l'enfer? bh ! tenez, Claudine, ne parlez point do pitié ; qu'est-ce que ce mot do pitié pour un cœur endurci par vingt anpéos de souffrances? Dieu sait que pour oublier j'ai fait tout ce qui était humainement possible; je me suis éloigné de vous, vous êtes venue vous replacer sur mon chemin; je me suis marié, mon ménage m'a été insupportable; le souvenir de mon affront a empoisonné pour moi jusqu'aux douceurs de la paternité... et vous vous étonnez que je sois impitoyable! Oh! je vous le répète, je le serai jusqu«au bout envers cet homme, pour qui ma haine est au-dessus de ce que je puis exprimer : jo le serai envers vous, puisque je ne puis l'atteindre sans vous frapper vous même ; jo le serai pour vos enfans qui sont aussi les siens!... Demain, si je no suis payé aujourd'hui, celte maison où vous êtes m'appartiendra ; c'est votre dernière ressource, c'est votre unique asile ; hors de ces murs, vous n'êtes plus qu'une famille de meudians et de vagabonds; eh bien! le terme expiré, n'essayez point de me fléchir; vos prières et vos larmes glisseraient sur mon cœur comme sur une lame d'acier... Votre mari, vous et vos enfans, vous serez chassés de cette maison, vous en serez chassés impitoyablement! Voilà, Claudine, voilà ce que j'étais venu vous dire.

Mnrcadau sortit les poings crispés et le regard plein do menaces.

Claudine gagna en chancelant un fauleuii, où elle s'affaissa, pâle et sans voix.

tE DOCTE.

Pendant que se passaient, îi l'intérieur de la maison, les scènes que nous venons de décrire, Bernard était dans le jardin, où il surveillait, poussait et alimentait le feu de son fourneau avec la même ardeur que s'il en eût été encore à ses premières tentatives : exemple sublime de persévérance et de foi.

Après lo premier échec, impossible à prévoir, qui, en ruinant les espérances les mieux fondées, l'avait laiss^ dénué do tout moyen de recommencer, Bernard était reste une journée entière dans la prostration du découragement.

Le lendemain, un peu remonté par les réflexions de la nuit, il s'était dit qu'un homme tombé dans le fossé avait pour devoir de tâcher de s'en relever.

— La peinture et l'arpentage m'ont une fois déjà tiré d'un pas aussi difficile que celui où je me trouve arrêté aujourd'hui, revenons à l'arpentage et à la peinture. — Au moment de sortir pour aller voir les personnes dont l'aido lui était nécessaire, il s'était écrié en se frappant le front : — Mais tout n'est pas fini !

Il s'était souvenu que, en disposant sa fournée, il avait été contraint de mettrede côté une vingtaine de bassins rustiques et de vases qui n'avaient pu tenir dans le four.

Ces pièces avaient subi lépreuve de la première cuisson ; elles étaient prêles à recevoir I émail, et il restait encore à Bernard assez d'émail préparé pour les en couvrir.

Il ne s'agissait donc plus que de procéder à la dernière opération, qui consistait dans la fusion do cet émail : c'était l'affaire de quelques jours seulement.

Et alors tout pouvait être sauvé; car, si le dommage précédent n'était pas matériellement réparé, Bernard n'en fournirait pas moins une preuve irrécusable qua sa découverte n'était point une chimère, et ceux qui le dénigraient le plus seraient les premiers à lui venir faire leurs offres de services.

Bernard n'avait point hésité.

Mais, l'émail étendu sur les vases et ceui-ci prêts à être enfiurnés, il élait survenu un grand cmtiarras : le bois manquait ! à peine restait-il de quoi chauffer le four pendant quelques heures!

B riiard, au moment où brillait à ses yeux le phare qui lui indiquait le port, pouvait-il se laisser rebuter par cette misérable difllculté?

Il avait couru chez Camus, lo marchand de bois.

— Maître Bernard, — avait dit celui-ci en l'apercevant, — soyez le bienvenu si c'est do l'argent que vous m'apportez, j'en ai grand besoin.

— De l'argent, vous en aurez bientôt ; je viens pour l'instant vous demander du bois.

— J'attendrai donc encore pour les fournitures faites, quoique cela me porte grand dommage et pourvu que lo délai soit court. Mais j'espère que vous allez me payer au moins le bpis que vous me demandez aujourd'hui.

— Hélas'l comment le ferais-jo? je n'ai pas un sou vaillant.

— J'en suis désolé : point d'argent, point de bois.

— Voijs no voudriez pas me refuser un crédit de quelques jours?

— J'aurais dû, depuis longtemps, répondre par un refus bien net à toutes vos demandes de même nature. J'avaîs pourtant juré de no m'y plus laisser prendre; vos sollicitations m'ont vaincu, je m'en mords les doigis pour vous comme pour moi; c'est une faute où je ne reloniberui point.

— Cette fois, je vous lo jure, vous n'aurez pointa vous en repentir; je touche au but.

— Refrain qui no saurait plus me sérfuire, maître Bernard ; vous me l'avez trop souvent chanté.

— Vous vous faites plus dur que vous n'êtes; songez que votre refus, en m'arrètant au milieu du succès, consommerait ma ruine.

— Que parlez-vous do votre ruine? C'est vous qui causez la mienne.

— Mon Dieu ! mon Dieu I mais il n'est pas possible que vous me refusiez... Mais je vous dis encore une fois que je touche au but, que Je suis sûr de réussir... Mnis quelles paroles faut-il employer pour vous convaincre? Tenez, je vous fais une offre : nous passerons un acte par lequel je TOUS associerai à mes bénéfices, sans que vous ayez à courir aucune chance de perte. Oui, je consens à vous abandonner une partie, la moitié de mes bénéfices, pour un peu de bois! Voyons, maître Cnmus, ne repoussez pas ma demande. Je jure, foi de chrétien! que je ne vous importunerai plus... Rendez-moi ce dernier service; je le sollicite comme une grâce, comme un bienfait, comme le salut de ma femme et de mes enfans.

— Votre femme et vos enfans ne mourraient pas de faim, comme ils font, si l'on n'avait pas enrouragé vos fo- Ifes; j'y ai trop contribue pour ma part, et c'est un crime que je ne veux plus avoir sur la conscience.

•'Bernard, terrassé par cette innexibilité de Camus, était rentré chez lui dans un état difficile à décrire. L'œil hagard, le pas précipité, il avait passé près de sa femme sans la voir; il n'avait pas entendu la voix de ses enfans qui se pressaient autour de lui et demandaient s'il ne leur apportait point quelque chose à manger. Il s'était réfugié dans le jardin, dont il parcourait les allées à grands pas, faisant des gestes convulsifs, poussant des sons inarticulés, le sang au visage, étouffant, suffoquant.

Dans un de ces mouvemens do rage où l'on éprouve le besoin de briser et de détruire, il avait saisi et arraché de terre un étai qu'il avait ensuite rompu sur son genou. Comme il en avait jeté au loin les morceaux, d'autres étais avaient frappé sa vue; et, comme le jardin en était semé, partout où ses yeux étaient tombés il en avait aperçu.

— Je suis sauvé! — s'était-il écrié.

Enlever tous les étais, les transporter sous l'appentis, enfourner les bassins et les vases préparés et allumer le feu aux gueules du four, tout cela avait été pour Bernard l'affaire de quelques heures.

C'était donc de cette précieuse fournée que Bernard dirigeait et surveillait la cuisson, comme nous l'avons dit en commençant ce chapitre.

Jusque-là tout s'était bien comporté, le front do Bernard se rassérénait; son sang rafraîchi circulait plus librement dans ses veines: l'espoir commençait à renaître dans son cœur.

Mais les étais, faits d'ur bois vieux et sec, brûlaient rapidement, et la provisiôri en diminuait à vue d'œil. La cuisson, il est vrai, s'avançait; cependant il n'était guère permis de supposer qu'elle pût être achevée avant la fin au jour, et midi seulement venait de sonner lorsque Brrnard s'aperçut avec terreur que le combustible allait lui manquer.

Ce fut alors une sorte de folie furieuse qui s'empara de lui. Armé d'une hache, il abattit quelques frêles charpen tes sous lesquelles on resserrait les fruits, les graines et les instrumens de labourage.

Cette re-sourco épuisée, et elle le fut promptement, démancha !>s instrurnens et en jeta au feu'îe bois, qui fut presque aussitôt dévoré.

Du jardin il passa dans la maison, frappant à coups redoublés sur les meubles, mettant en fuite les enfans effrayés, démolissant les sièges, les tables, les armoires, et courant porter au feu cette nouvelle proie que le feu consumait en un instant.

Il n'y avait plus de meubles à dc'ruire, ■: s'attaqua aux planchers; le délire avait décuplé ses forces : il en arra-

chait d'un coup des portions qu'il avait peine ensuito à charger sur ses épaules pour les porter jusqu'au fourneau.

Il arriva ainsi jusqu'à la salle où nous avons laissé Claudine après le départ de Marcadau,

Bernard, la hache levée, allait continuer son œuvre de destruction, lorsqu'un soupir douloureux frappant son oreille alla remuer les libres les plus profondes de son cœur.

La hache lui tomba des mains; un frisson lui parcourut tout le corps ; il se rédressa et regarda autour de lui d'un œil hébété.

Ce soupir avait éteint comme par enchantement le transport de sa fièvre.

Claudine, les yeux noyés de pleurs, s'était laissé glisser sur ses genoux et levait avec ferveur ses mains jointes vers le ciel.

En présence de cette douleur muette mais si éloquente, Bernard sentit naître en lui un trouble inexprimable.

Il s'approcha de la pauvre femme et la regarda un moment en silence, comme s'il appréhendait de l'interroger.

Il lui tendit' une mairi qu'elfe saisit; sur cette main elle inclina son front brûlant. Bernard tressaillit en sentant ses doigts inondés de larmes. '

— Ou'as-lu donc? — lui demanda-t-il d'une voix attendrie; — quelle peut-être la cause de ton chagrin? —Claudine essaya de parler; les sanglots la su fi'oquaien t.— Veuxtu me faire mourir d'inquiétude?— reprit Bernard.

— Pardonne... pardonne-moi ! — dit-elle enfin après bien des efforts.

— Te pardonner 1 que veux-tu que je te pardonne, Clnudine?

— Je ne suis plus digne d'être ta compagne : la foi m'a quittée, le découragement m'a saisie; le désespoir est dans mon ûme, Bernard.

— Que dis-tu? Toi si forte, qui me soutenais près de défaillir, tu douterais aujourd'hui?

Claudine leva sur lui son pâle visage.

— Ce n'est pas sans lutter que j'en suis venue là, mais la lutte a épuisé mes forces.

Bernard essaya de sourire.

— Rassure-toi, amie; le ciel est cette fois pour nous.

— Le ciel nous abandonne. J'ai, ce matin, couru toute la ville pour trouver de l'ouvrage : on ne m'a répoiidu que par des refus humilians.

■ — On ne te refusera plus, Claudine ; car tu ne renouvelleras point ces pénibles démarches désormais inutiles.

— Inutiles! Mais tu ne songes donc point, Bernard, qu'en ce moment où tu jettes au feu de tes insatiables fourneaux les morceaux de nos meubles brisés, nos enfans sont là qui manquent de pain et qui pleurent?

— Tout marche au gré de nos vœux, je te le répète : ce soir nos maux seront finis.

— Que de fois ces paroles sont sorties de ta bouche depuis seize ans! et l'événement a toujours démenti ta prédiction, et il en sera de même encore ce soir. Je ne te crois plus, Bernard, je ne te crois plus!

En parlant ainsi, elle se tordait les mains, moins désespérée peut-être de l'état misérable de sa maison que de l'incrédulité qu'elle venait d'exprimer.

Bernard était immobile de stupéfaction.

— Elle aussi 1 — murmura-t-il d'une voix sourde ; — ce que m'a dit Pajot, ce que m'a dit Courtin, ce que m'a dit Camus, ce que m'ont dit vingt autres, elle aussi vient de mcledire!... Elle no croit plus!... Ont-ils donc tous raison! et ne suis-je, moi, qu'un fou dont l'entêtement fait lemalheiirdo ce qui m'environne?... Oh 1 voilà que le doute me saisit à mon tour !... Seize années do travaux, seize années de déceptions!...» Et, ce soir,Ba-t-elle ajouté, «il arrivera encore ce qui est arrivé tant de fois déjà !...» Est-ce à dire que j'aie fait un rêve désagréable à Dieu, et que chacune do mes tentatives soit punie par lui comme un acte de rébellion ?... Mais où sont donc mes forces? Je les sens qui m'abanuonnent, de même que m'a abandonné celle qui était mon bon gjuie... Je n'y vois plus, mon es^

T.IOLERI.

prit se perd dans les lénèbrps. Oli ! qui viendra me iror Oe celle iiorrible obscurité du doule? Qui me donnera la lumière, mon Dieu! qui me donnera la lumière!

En ce momcn*, les enfans envahirent la salle.

— Maman, — criaient-ils, — nous avons faim! Il est bien tard, nous n'avons rien mangé d'aujourd'hui ! Quand dînerons-nous, maman? — Ils pressaient les mains de leur mère, ils se pendaient à ses vêtemens. — Quand dînerons-nous? — répétaient-ils ; — maman, nous avons faim.

■ — Laissez-moi, — dit Claudine ; — mes enfans, laissezmoi ! attendez encore un peu... je ne puis ni'occuper de vous maintenant... je n'ai rien à vous donner.

Sa voix tremblait; elle détournait les yeux pendant que de sa main elle essayait de repousser les pauvres petits.

Ils se mirent à pousser des cris déchirans.

A ce navrant tableau qu'il prit pour une vision, à ces cris qui lui semblèrent autant de voix accusatrices montant vers le ciel, Bernard tomba dans un état voisin de la folie. Les yeux fixes comme ceux des visionnaires, il gagna à reculons la porte de la salle, et s'enfuit à travers les rues de la ville, sans direction, insensible au bruit et no YOjanl personne.

XY

LE TRIOMPnB.

Une heure ne s'était pas éroulée que dans cette m?mc salle se irouvaieiil réunis une foule d'hommes et de femmes qui avaient l'air de s'empresser beaucoup auprès de Claudine et de ses enfans, mais qui s'occupaient bien plus en réalité do se communiquer les uns aux autres leurs réflexions, leurs commentaires et leurs suppositions.

Dans le nombre se trouvaient nos anciennes connaissances, le bnquelier Courlin, le boucher Clément, le marchand de bois Camus, le boulanger Guérin et l'apotliieairc Pajol ; ce n'étaient ni les moins animés, ni les moins dbondans en paroles.

— Chère petite femme! — disait une grosse commère en se livrant à une de ces énumérations peu faites pour consoler les personnes qui en sont l'objet ; — voyez donc comme sa pauvre personne est presque réduite à rien ! quelle taille fluette! quels yeux tirés! quelles joues saillantes! quelles mains et quels bras décharnés! C'est à peine si ses jambes desséchées ont la force de la soutenir... Ne dirait-on pas d'un vrai sqiielctte?

Il est certain que le corps amaigri de Claudine faisait piteuse mine à côté de l'auguste rotondité de la dame.

Une autre avait pris sur ses bras le plus petit de ses enfans, qui pleurait, et le portait d'im groupe à l'autre.

— Pauvre cher être, souffrir si jeune de la misère, quelle pitié ! Ri'gardez, madame Simonne, est-il intéressant avec ses grands yeux bleus tout baignés de larmes !... Ce serait un amour, un chérubin, s'il avait les membres potelés de votre petit, madame Taboureux.... Comprenezvous, madame Michaud, qu'on laisse périr d'inanition un innocent qui ne demande qu'à vivre?... Vous devriez vous en charger, vous qui n'avez point d'enfans, madame Gcrvais; ce serait une bonne œuvre.

— Allons I allons I laisez-vous, mes petits anges, — disait une troisième, qui s'était emparée des autres enfans, leur essuyait les yeux, les mouchait et appli(iuait do bruyans baisers sur leurs joues; — taisez-vous, séchez vos pleurs; nous avons des connaissances en haut lieu, des amis qui ont le bras long; nous chercherons et nous finirons par trouver quelque ûmo charitable qui voudra bien s'occuper de vous.

Le moindre morceau de pain eût mieux valu dans celte circonstance que les plus belles promesses du monde; mais qui se serait avisé de songer à cette bagatelle?

— Enfin , — s'écriait une quatrième, — si maître Bernard a véritablement perdu la raison, et Dieu le veuille! ce sera bientôt constaté ; on le renfermera, et voilà une malheureuse famille bien débarrassée!

Ce qni avait atliré tout ce concours de monde, c'était qu'on avait vu Bernard sortir de chez lui en courant, le.'» yeux égarés, et traverser la ville dans toutes les directions, passant et repassant dans les mêmes rues en homme qui n'a plus conscience de ce qu'il fait ni de l'endroit oïl il va.

Pendant que. d'un côté, les femmes usaient largement de celte occasion de mettre en évidence la volubilité de leur langue et l'exubérance de leurs smtimens, les hommes, de l'autre, ne demeuraient pas en reste.

— J'avais prévu que cela finirait ainsi, —«disait sentencieusement un chaussetier à la-voix grave, aux paupières à demi baissées, un de ces devins profonds qui ne prédisent jamais ce qui arrivera, mais qui ont toujours prédit ce qui vient d'arriver.

— C'est donc un accès de folie bien réel? — demanda le briquetier Courtin, qui allait de groupe en groupe, yeux ouverts et bouche béante, écouter les nouvelles.

— Si réel, — réponditPajot l'apothicaire, — quejel'aivu, comme je vous vois, aller droit devant lui sans regarder de côté, se frapper le front de la main par intervalles', et remuer les lèvres comme s'il parlait à quelqu'un , bien qu'il fût seul, ce qui, au dire du docle médecin monsieur Misère, à qui je dois mes meilleures pratiques, est un signe infaillible d'alTaiblissement, d'aberration et de détraquement des facultés mentales.

— Pauvre Bernard ! — fit un des auditeurs attirés par la savante démonstration de l'erudit Pajot.

Une voix s'éleva.

— Vous allez le plaindre peut-être! Un songe-creux qur mangeait le bien d'autrui à faire ce qu'il ne savait pas, quand il aurait pu gagner plus gros que lui en faisant ce qu'il savait!

— Un mauvais mari ! — ajouta une autre voix.

— Un père dénaturé! — renchérit un troisième.

— Jlaîlre Bernard n'a que ce qu'il mérite.

— Il a moins qu'il ne mérite; nous voyons tous les jours brûler par arrêt du parlement des gens qui valent mieux que lui.

— Cet homme, dans le fait, se moquait de tout : de sa femme et de ses enfans, qu'il laissait mourir do faim; de ses créanciers, qu'il dépouillait ; du bon Dieu, qu'il oubliait de prier, et du diable, dont il cherchait à surprendre le secret... Mais le diable s'est bien vengé en lui enfonçant sa griiïe dans la cervelle.

Un petit homme à large face, à mine béate, qui n'était autre que le bedeau de Saint-Eutrope, jugea à propos de faire intervenir ici son opinion personnelle.

— Bon ! bon ! — dit-il en secouant sa grosse tête chauve, — maître Bernard ne se moquait pas plus du diable qu'il n'a perdu la raison à l'heure qu'il est. Quand vous l'avez rencontré courant, il allait au contraire, soyez-en convaincus, à quelque rendez-vous où le diable l'attendait. Il est furieux, voyez-vous, de ne pouvoir arriver à trouver ce qu'il cherche; et, comme il ne veut pas en avoir le démenti, il est en ce moment occupé à signer de son sang un pacte avec l'esprit des ténèbres. Aussi ne tardercz-vous point à avoir de ses nouvelles, et je no serais pas étonné qu'à son retour il vous montrât des poteries comme vous n'en avez jamais vues. Permis à vous do les regarder, quoiqu'il fût plus sage de s'en abstenir; mais, je vous en préviens, malheur à qui aura l'imprudence d'y toucher 1

— Laissons ces contes aux nourrices pour endormir les enfans, mon brave homme, — dit le boucher Clément, qui était un esprit fort ; — voulez -vous connaître ma façon de penser, qui vaut bien la vôtre? Eh bien ! quand maître Bernard a vu sa ruine consommée et ses illusions détrui-

tes, le désespoir s'est emparé de lui, et il s'est allé jeter tout bonnement dans la rivière.

— Je le pensjiis aussi, moi, mais jen'osai.s le dire, — fit un vieillard en indiquant du doigt Claudine.

Heureusement pour la pauvre femme, elle élait tellement absorbée dans sa douleur qu'elle n'entendait rien de tous ces propos, qui arrivaient à son oreille comme un bounionneinent confus.

— Ah ! ce serait un peu fort, par exemple! — s'écria Guérin le boulanger; — et mon pain, qui le payerait?

— Et mon bois '? — fit Camus. — En vérité, il n y a plus de sécurité pour les marchands. On emprunte à droite, on achète à crédit à gauche, et, lorsqu'on a pressuré tout un chacun, on en est quitte pour se noyer ou se pendre; bonsoir la compagnie ! Voilà qui est commode.

— C'est-à-dire qu'on ne saurait faire preuve d'une indélicatesse plus révoltante, — dit Clément ; — car enfin, en contractant des dettes, on perd le droit de disposer de sa vie : la vie d'un débiteur appartient à ses créanciers.

Tout à coup une voix criarde se fit entendre par-dessus les autres.

C'était Marcadau qui arrivait.

— Eh bien ! j'en apprends de belles ! On brise tout ici, on démolit les planchers, on détériore mon gage ! — Ouvrant l'une après l'autre les portes qui donnaient dans la salle, il reconnut qu'on ne l'avait point trompé, et (ju'en eiïet les planchers des pièces voisines étaient aux trois quarts enlevés. Il se mit alors à crier connue un forcené :

— C'est un acte déloyal, c'est un abus de confiance, c'est un vol ! Je poursuivrai Bernard au criminel.

— Mais qu'a-t-il donc pu faire de ces planchers? — demanda Courtin.

— Il en a fait ce qu'il a fait de mon bois, — répondit Camus.

— Il a jeté le tout à dévorer à son four, — fit Marcadau.

— C'est le four du diable ! — fit Guérin ; — tout y entre, rien n'en sort.

— 6i l'on n'y prend garde, la ville entière y passera, — ajouta Clément.

— Quelle belle œuvre ce serait faire que le jeter bas !

— reprit Courtin.

Cette parole du briquetier ne fut pas une parole perdue.

Vingt voix s'élevèrent presque à la fois.

— Ce serait un acte de justice.

— Ce serait le châtiment mérité de Bernard.

— Ce serait le salut de sa famille.

— Ce serait pour la vilie de Saintes un grand débarras.

— Et un bon tour joué au démon.

Cette dernière observation était du bedeau de Saint- Eulrope.

Dans ce concert de voix discordantes et cherchant à dominer les uns sur les autres, les têtes s'étaient échauffées. On vit bientôt, sous l'impulsion des défis et des encouragemens des femmes, une douzaine d'ITommes, Marcadau en tê'c, se précipiter dans le jardin, où ils s'armèrent, qui d'un pieu, qui d'un marteau, qui d'un levier de fer, puis se ruer vers l'atelier do Bernard.

— A bas le four I à bas 1 — criaient-ils en s'excitant du geste et de la voix.

— A bas l'œuvre d'iniquité !

— A bas le laboratoire de Satan 1

— Qu'il n'en demeure pas pierre sur pierre!

— Suivez-moi ! suivez-moi !— criait plus haut que tous les autres Marcadau en se portant en avant.

Il était déjà sous l'nppentis, le bras levé, lorsque, laissant retomber à terre le marteau qu'il tenait à la main, il recula plus vite qu'il ne s'était avancé.

— Malheurà qui approche, je l'élends mort à mes pieds!

— s'était écrié un jeune homme bran lissant une hache et se jetant au-devant de lui.

Ce jeune homme était Thierry.

Thierry, depuis le moment où Bernard avait disparu, s'était tenu constamment auprès du four; il avait alimenté le feu des débris des planchers. Il en avait surveillé la marche [irogressive ; puis, averti par certains signes que son père lui avait précédemment indiqués, il avait laisiô le feu s'éteindre et le fourneau refroidir.

Dans la cruelle situation d'esprit où l'avaient mis les indignes procédés de Marcadau, c'était une noble et touchante réparation de la faute qu'il avait commise quelques iours au[iaravant.

L'attitude énergique de ce défenseur qu'elle ne .s'attendait point à rencontrer fît hésiter un instant la bande furieuse, qui exécuta même, à l'exemple de Marcadau, un mouvement rétrograde.

Mais, rougissant bientôt d'avoir lâché pied devant un obstacle que leur nombre rendait si misérable, les démolisseurs revinrent à la charge en poussant de nouveaux cris.

Au même instant, à travers leurs rangs violemment écartés, et accourant de la maison vers l'appentis, passa un homme qui s'élança sur Thierry et lui arracha la hache des mains.

— Arrière, mon fils!— cria-t-il. C'était Bernard.— Arrière, mon fils ! Ce qu'ils ont résolu de faire doit être fait. Ils avaient raison lorsqu'ils disaient que j'étais un insensé, un aveugle, un mauvais père de famille. Mais la lumière s'est fait jour dans mon esprit, mais la nature a parlé à mon âme, j'abjure mes erreurs !... — Se tournafit alors vers les assaillans, iiui s'étaient arrêtés et le regardaient fout interdits : — Oui, mes amis, — poursuivit-il, oui, qu'il tombe ce four maudit, cause de tant de misères, qu'il tombe anéanti sous vos marteaux! Je veux être le premier à frapper !

Et, courant au four, il déchargea sur la maçonnerie un si furieux coup de hache qu'il y fit une énorme brèche.

Déjà son bras levait une seconde fois l'arme de destruction, lorsque tout à coup il recule d'un pas, ses mains laissent échafiper la hache, qui tombe sur le sol; ses traits espriment à la fois la surprise, l'admiration, le doute ; il se frotte les yeux comme s'il craignait d'être le jouet d'un rêve.

11 penche la tête par la brèche et la retire en poussant un cri de joie.

Les assistans, étonnés, immobiles, suivent d'un regard curieux chacun de ses mouvemens.

Enfin, il plonge les mains dans l'intérieur du four, et il en retire un bassin rustique... une pièce réussie cette fois, une œuvre parfaite.

On prendrait pour des êtres animés ce's lézards, ces poissons, ces reptiles aux couleurs si vives et si vraies, qui semblent se jouer entre eux, s'attaquer et se poursuivre.

Bernard triomphant élève le vase en l'air, afin que chacun puisse le voir.

— Vive Bernard 1 — s'écrient alors tous ces hommes qui l'auraient lapidé un quart d'heure auparavant.

Tous?... Non; il y en eut deux qui s'éloignèrent furtivement et disparurent : Marcadau, pourpre de rage, et la bedeau de Saint-Euirope, qui s'en allait marmottant :

— Quand je disais (|ue maître Bernard était à un rendez-vous avec le diable I

La nouvelle du succès do Bernard s'était en qiielipies instans répandue dans toute la ville. Les curieux et les admirateurs afiluèrent dans la maison ; on n'y enfiMidait que félicitations et louanges; celui qu'on avait traîné dans la boue était un grand homme, et si on ne le porta |ims en triomphe par les rues ce fut parce que sa modestie refusa de se prêter à cette ovation.

■ La joie et le bonheur avaient reparu comme par enchantement dans cette famille naguère si désoléf. De riches bourgeois, et môme des gentiMiommes, avertis par la rumeur publique, étaient accourus se disputer les premiers produits de l'art nouveau créé par Palissy;les vingt pièces furent enlevées en un clin d'œil, à des prix fabu-

LE Siliev t. — XXIX.

MOLËRI.

leux, sauf une, pourtant : celle qui avait été tirée la première du four, et qui par hasard se trouvait Aire aussi la plus belle. Bernard voulut qu'elle fût conservée dans sa maison comme un trophée et un souvenir.

Les enfans, comblés par les voisins de caresses et de chatteries, sautaient, riaient et chantaient. Claudine était rayonnante de plaisir et d'orgueil. Thierry, proclamé comme un héros d'amour filial, recevait avec une délicieuse émotion sa part d'admiration et d'éloges.

Guérin, Clément, Pajot, Courlin, Camus, qui s'étaient montrés les plus acharnés à poursuivre Bernard de leur réprobation et de leurs injures, faisaient en ce moment assaut d'enthousiasme et de flagorneries.

Camus surtout y mettait une ardeurqui le distinguait entre les autres. Tout le monde s'était retiré qu'il était encore lît, félicitant Claudine d'avoir pour époux un homme d'un aussi haut mérite, tapotant les joues aux enfans et prédisant un bel avenir à Thierry. Lorsqu'il eut reconnu qu'il n'y avait plus que lui d'étranger dans la maison, il prit Bernard sous le bras et l'entraîna dans un coin du jardin.

— J'avoue humblement que j'ai eu de grands torts envers vous, maître Bernard, et je vous prie de les oublier.

— Ne parlons point de cela, maître Camus.

— Si fait, parlons-en; je veux que vous compreniez bien le sentiment dont j'étais animé en repoussant votre dernière demande de crédit.

— C'est inutile.

— J'y tiens pour ma satisfaction personnelle. La vérité est que je ne croyais point à la possibilité du résultat où vous êtes arrivé...

— J'en ai bien douté moi même au dernier moment.

— Si bien que, vous voyant sur le bord d'un abîme...

— Vous vous êtes fait un cas de conscience de me tendre la main, dans la peur de m'y faire tomber ; vous me l'avez déjà dit.

— Donc, tout en mo trompant, jo le reconnais, j'agissais encore en ami.

— Eh ! qui en doute ! Est-rc un grand merci que vous voulez? je vous le dis, ma foi ! de tout mon cœur.

Bernard fit uu mouvement pour retourner du côté de la maison ; Canms l'arrPta, et, de l'air embarrassé d'un hommi. qui ne sait comment arriver au fait :

— A propos, maîirc Brniard... — reprit-il.

Et, comme probablemeul les mots no se présentaient pas tels qu'il les désirait, il demeura quelques iustanssans continuer.

— Je comprends, — Ot Bernanl.— Eh bien ! vous avez vu, maître Camus? on s'est arraché mes pièces rustiques; c'a été chez moi une pluie d'urgent. Dieu merci ! Préparez votre mémoire et veuillez me l'apiuirter demain.

— Mon mémoire 1 qui songe à cela, bon Dieu 1 Ne vous tourmentez point de cette bagatelle. Mon mémoire ! C'està-dire que nous le douhl(!rous, (jue nous le triplerons, que nous le grossirons aillant qu'il vous conviendra; tout mon chantier est à votre service.

— Je vous suis fort ol>ligé, je n'en ai plus besoin.

— Eh ! eh 1 qui peut savoir? Vous avez des créanciers k satisfaire ; il vous faut songer ii remonter votre maison; il se passera du temps avant que vous ayez priparé de nouvelles fournées, cl l'argent glisse vite entre les doigts, vous eu avez fait l'expérience.

— Alors nous aviserons... peut-Olre nit^me les portes s'ouvriront-elles avant que j'y frappe,— ût Bernard avec un sourire.

— Voulez-vous m'en croire? -i- dit Camus, qui sembla ne pas prendre garde à l'allusion, — avisons tout de suite. Jo... j'ai une proposition à vous faire.

— Ah 1 ah t... voyons la pioposition I

— Lorsque vous vîntes nie demander co dernier crédit que jn vous refusai...

— Par charité chrétienne, c'est convenu.

— Vou3 m'olfrîtes do ni'associer pour moitié dans vos

bénéfices ; vous n'avez sans douta point oublié cette circonstance ?

— Je ne savais plus où donner de la tête.

— Eh bien ! je reconnais qu'une moitié c'eût été trop- Je ne suis pas un juif, tant s'en faut ; chacun sait que j'ai toujours été raisonnable et jusie dans mes prétentions. Je me contenterai donc d'un quart, et je vous fournirai à l'avenir tout le bois qui vous sera nécessaire.

— C'est là votre proposition ?

— J'ajouterai, quant à l'arriéré, qu'il n'en sera jamais question entre nous. Que vous en semble? N'est-ce psB vous offrir une loyale réparation de ma faute ?

Bernard ne répondit d'abord que par un éclat de rire moqueur qui déconcerta passablement maîire Camus. Puis, reprenant le ton sérieux, il lui dit :

— monsieur le marchand de bois, qui n'êtes pas juif, vous avez trouvé bon de me laisser jusqu'au bout lutter seul contre la tempête ; vous voudrez bien me permettre, à présent que je suis au port, de garder pour moi seul 1* cargaison.

Et Bernard tourna les talons à maître Camus, qui se retira avec sa courte honte.

Cette scène ne fut pas la seule de ce genre. Les officieux abondèrent dans la maison de Bernard.

Insulteurs do la veille, serviteurs très humbles le lendemain, les hommes sont ce que les fait un mouvement de la girouette. C'est une éternelle comédie : elle s'est jouée de tout temps et se jouera tant que durera le monde.

Si quelques individus font exception, c'est qu'ils sont dominés par un intérêt ou une passion que le changement de vent contrarie.

Tel était Marradau.

Bernard se rendit chez lui dès le matin du jour suivant.

A peine entré, il posa un sac plein d'écus sur une table encore servie, devant laquelle Marcadau était assis seul, regardant d'un air sonibre les restes d'un déjeuner dont il n'avait point pris sa part.

— Voici la somme que vous nous avez prêtée. Je ne crois pas que nous soyons en retard : l'obligation n'échoit qu'aujourd'hui.

— Vous pouviez vous dispenser d'apporter vous-même cet argent, — répondit Marcadau d'un ton sec.

— Une erreur n'est pas impossible, — dit Bernard avec douceur. — Si le compte des écus n'était pas exact, je suis ici pour le com()létcr.

Marcadau, sans proférer ^ne parole, dénoua le cordon du sac et se mil à ranger iCS écus par piles.

— Le couipte est juste, — dit-il lorsqu'il eut fini. Il se leva, passa dans une autre pièce, et revint tenant une feuille de parchemin. — Voici votre obligation.

Bernard prit le parchemin, le déplia, le replia, le mit dans une de ses poches et ne bougea point.

— Nous somnii's quittes, — reprit Marcadau; — nous n'avons, jo pense, plus rien à nous dire?

. — J'ai à vous parler, moi.

— Voyons ! — fit le |iotier avec un geste d'impatience» Bernard prit un siège et s'assit.

— Il paraîi. Mai -adau, i|uc, sous les paroles amicales, sous les manières alfectueuses que vous aviez pour inoi> vous cachiez une inimité que jo croyais éteinte depuis longtemps dans votre CQ?ur?

— Elle a resisié aux ellorts que j'ai faits pour la combattre, et vous voyez que maintenant je ne la dissimule plus.

— Mais elle n'avait aucun fondement raisonnable, — reprit Bernard avec calme. — Si vous aimiez Claudine, si Claudine ne sentait rien en son ûme qui lui permît d'enciuirager votre amour, si, plus heureux, j'ai obtenu son all'ociion en échange de la mienne, je comprends que vous en ayez éprouvé un vif chagrin; quant à votre haine, je no pouvais la miTiter, n'étaut coupable envers vous d'aucun tort volontaire.

— Je ne vous demande point ces explications.

— Vous les écouterez pourtant; il le faut : d'antres que nous y sont intéressés. Je disais doncquo vous n'aviez rien de réel à me reprocher; il n'en est pas do mOme de mon côté, Marcadau. Pendant que vous m'abusiez pur de faux seml)lans d'amitié, vous alliez partout me décriant, m'accusant, me calomniant ; vous (n'enleviez la confiance de mes prolecteurs, vous portiez atteinte à mon crédit; une seule fois vous m'avez tendu la main : c'était dans une pensée et avec une espérance odieuses. Voilà, ce me semble, des griefs positifs, des griefs que vous ne pouvez nier. Qu'avez-vous fait hier encore? Dans la persuasion que ma perte était consommée, vous êtes venu chez moi, ne prenant plus la peine de feindre, torturer et déchirer le cœur d'une femme qui est le modèle des épouses et des mères; vous avez insulté à sa douleur, vous avez ri de ses larmes; sont-ce là des injures et d"s offenses? Vous ai-je, moi, jamais ou offensé ou iniune? — Un brusque haussement d'épaules témoignait du peu de cas que faisait Marcadau de toutes ces récriminations. Bernard poursuivit avec le sang-froid d'un homme qui s'est imposé une mission et qui est résolu à s'en acquitter jusqu'au bout :

— Je n'aurais point fait celte démarche et je n'entrerais point dans ces détails, si j'étais encore, comme vous le disiez hier, le chef d'une famille do mendians et de vagabonds.

— Vous ne l'êtes plus, vous êtes riche ; eh ! mon Dieul tant mieux pour vous ! Je ne vous empêche point de vous en glorifier à votre aise !

— Je ne m'en glorifie point, mais je m'en réjouis ; car si l'événement eût tourné contre moi, peut-être, égaré par le désespoir, je serais venu vous insulter à mon tour et TOUS provoquer, au lieu que, votre égal par la fortune aujourd'hui, je puis vous dire, sans bassesse comme sans honte : Marcailau, jetons dans un même oubli nos tiirls imaginaires ou ré.'ls, et donnons-nous la main. — Bernard joignit le geste à la parole. Murcadau se leva et se relira en arrière. — Vous ne voulez donc pas me comprendre?

— dit Bernard en se levant k son tour. — Quoi ! vous n'avez donc pas devin ^ le sentiment qui me fait agir? Eh ! serais-je le premier k dcmiinder une rofonciliation si cette réconciliation n'importait point au bonheur de mon fils, si le bonheur de votre fille même n'en dépendait point?

— Insensé! — s'écria Marcadau. La haine élincclait dans son regard. — Tn^ensé' Il ne reste plus à ma vengeance qu'une ressource, et tu veu\ ijue j'y renonce !... Ah ! ah ! ah ! ah ! — fit-il avec un rire diabolique, — c'était là ce que tu avais à me dire ! Je suis charmé d'avoir eu la patience de t'entendre... Ah! ton fils aime ma fille!... Ah! tu viens demander pour Thierry la main de Marthe:... Péris.se mille fois ton fils avant de devenir le mien i voilà ma réponse. El maintenant, je te le répète, nos comptes sont justes, nous sommes quittes, va-t'en !

Marthe venait d'entrer : elle avait entendu les paroles de son père , elle courut éplorée se jeter dans les bras de Bernard.

— Chère enfant! — dit celui-ci les larmes aux yeux,— j'aurais été pourtant bien heureux de l'appeler ma fille!

— Et, se dégageant doucement de l'étreinte de Marthi-, il s'éloigna le visage plus irisle qu'irrité.

— Mon père! mon père !— fit la jeune fille, d'une voix suppliante lors(iue Bernard fut sorU, — vous voulez donc que je meure?

— On ne meurt pas pour un amour contrarié, j'en snis quelque chose. — répondit durement Marcadau ; — vous oublierez Thierry.

— Jamais I — dit Marthe.

Marcadau s'élança furieux sur sa Qlle.

— .Malheureuse! — s'écria-t-il en !a secouant rudement par le bras, — un mot eiicore de cet amour, un mot en faveur de ces gens là, et je te maudis.

L'.'îme fière et noble de Marthe se révolta contre cette brutalité.

— Mon père t — dit-elle en se redressant et d'une voix ferme, — maître Boin;ird est un homme dont on peut parler sans rougir, et il n'est aucune violence, à inoirs qu'on ne me tue, qui puisse m'empècher d'aimer Thierry- La rage de Marcadau était au comble; il fit un geste

terrible.

Mais un salutaire sentiment d'horreur retint presque aussitôt son bras prêt à frapper.

Alors, cédant à une inspiration, il traîna !\larthe jusqu'à sa chambre, l'y poussa, et ferma sur elle à double tour la porte, dont il garda la clef.

— Tu apprendras là, — dit-il, — comment on met les filles rebelles à la raison.

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