‹ Bernard le potier de terreChapitre 7 sur 23 · LA REFORME A SAINTES · texte numérisé non relu

LA REFORME A SAINTES

Revenons un peu sur nos pas.

Nos lecteurs n'ont sans doute point oublié frère Robin, ni son arrestation, ni son éva.sion,ni l'asile que lui accorda Bernard, ni la manière dont il parvint à quitter Saintes pour regagner la Rochelle.

Frère Robin demeura quelque temps dans celte dernière ville, où il se dépouilla définitivement de la robe de .son ordre et reprit son nom de Philibert Hamelin. Puis il réussit à se rendre à Genève, où il passa plusieurs années, étudiant les nouvelles doctrines et se fortifiant dans sa foi.

L'âge, l'élude, les prati'jues d'une vie austère avaient apporté quelque changement dans le caractère de Piiilibert ; sacourluite passée ne lui paraissait pas sans reproche ; il regardait comme une làche.té sa fuite d(^ S;iinles ; il regrettait vivement de s'être soustrait aux sou fl'r.i nées glorieuses d'un martyre qui cijl été prufilahle h la propagation de la foi nouvelle ; celte pensée lui était si amère qu'il résolut enfin de tout ri-quer pour réparer sa faute.

Un jour donc il rentra en France avec une provisiou de bibles et de livres sortis d'une imprimerie qu'il avait fondée lui-même.

Il alla de ville en ville, prêchant sa doctrine, distribuant ses livres, établissant des églises, instituant des ministres, édifiant chacun par la parole et par l'exemple. Il ne se i:onte[ilait point de recommander la piété, l'humilité, l'austérité; il les pratiquait avec zèle et à la vue de tous. Quoiqu'il frtl d'une faible santé, on le voyait cheminer seul et sans crainte sur les routes, à pied, avec un simple bâton à la main ; et pourtant l'argent ne lui aurait pas manqué pour avoir une épée et des chevaux.

Arrivé dans une petite ville voisine de Saintes, il y trouva pour le recevoir un si grand nombre de prosélytes, que ses prédications se firent au son des cloches et qu'on Itii apporta un enfant à baptiser. Ce lut l'occasion d'un grand scandale à Saintes; les magistrats et révê(|ue se transportèrent avec une suite nombreuse dans la ville où le fait avait eu lieu ; l'enfant fut rebaptisé avec de grandes cérémonies, et Philibert, arrêté, se vit conduit comme un mall'aUeur dans la prison criminelle de Saintes.

La nouvelle do cet encpri.sonnement ne fut pas plus tôt parvenue aux oreilles de Berna d, que, touché de compassion [>our un homme qu'il avait déjà une fois sauve et dont il connaissait la vie irréprochable, il courut .solliciter en sa faveur les principauxjugesetmagistrals.il poussa le zèle et la hardiesse jusqu'à leur dire qu'ils avaient emprisonné un prophète, un ange envoyé pour annoncer la parole de Dieu; que, depuis nombre d'anné€\s, la piété de Philibert lui éiait connue, et que les autres hommes, comparés à ce saint, ne devaient être considérés que comme dee enfans du démon.

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MOLERr.

Les magi'îtrats, ébranlés par les remontrances chaleureuses de Bernard, firent traiter Philibert avec assez de douceur; on lui permit de rester dans l'appartement du geôlier, dont la table devint aussi la sienne.

M;iis la perte de Philibert n'en était pas moins résolue, et un arrêt, fondé sur ce qu'il avait été prêtre de l'Eglise romaine, porta qu'il serait transféré à Bordeaux pour y être juge par le parlement.

Cet arrêt était à peine prononcé qu'une somme considérable fut secrètement otterte au gf(Mier pour le décider h laisser son prisonnier s'enfuir pendant la nuit. Le gei^lier ne voyait pas sans elfroi les risques auxquels il s'expo>;ait en acceptant, mais l'importance de la somme lui donnait de furieuses tentations. Presque résolu à tenter le coup, il s'ouvrit à Philibert, qui lui répondit par ces noblfS et simples paroles: a Mon snlut serait voire perte ; ma perte S'-ra le salut de plusieurs d'eniri' mes frères, a

Philitiert, conduite Bordeaux et condamné à la potence, mourut en héros.

Toules les circonstances de ce drame, répandues parmi le peuple de Saintes, y produisirent une vive impression. On vénéra Philibert comme un martyr, et sa mort, comme pour justifier sa réponse au geôlier, servit, plus encore que n'avaient l'ait ses prédications, à étendre les progrès de l'Eglise réformée. Des réunions eurent lieu tantôt dans un lieu, tanti'it dans un autre; on y piait en commun, on y lisait des passages du Vieux et du Nouveau Testament . on s'y exhoi'lail à mener une vie régulière. Le mouvement s'étendit dans tout le diocèse et avec une grande rapidité. Bernard fut des premiers à y prendre part, et son esprit élevé lui valut en peu de temps une grande autorité parmi ses coreligionnaires. On lui doit un tableau naif et curieux de la ville de Saintes durant cette première elTervescpuce de la réforme; en voici les traits principaux, que nous rendons presque fidèlement, le laissant parler lui-même et rajeunissant le moins po.-sible l'expression : (( Notre Eglise, » dit-il, « avait si bien profité en peu d'aimées, que déjà les jeux, danses, ballades, banquets et supeifluités de coifî'ures et dorures avaient presque cessé ; il n'y avait plus guère de paroles scandaleuses ni de meurtres. Les procès commençaient grandement à diminuer, car aussitit que deux hommes de la religion étaient en dirticulté d'intérêt, on trouvait moyen de les accorder. Quand le temps s'approchait de faire ses pâ jues, on oubliait les haines, les querelles. Les magistrats mêmes avaient réformé plusieurs abus : il était défendu aux hôteliers de tenir des jeux, de donner à boire et à manger à des domiciliés, de sorte que les hommes débriuchés se voyaient contraints de rester dans leur famille. Vous eussiez vu afirs les compagnons de métier se promener le dimanche par les prairies, bocages ou autres lieux plai- .sans, clianlaiit par troupes psaumes, cantiques et clian- .sons spiriluelles, lisant et s'insiruisant les uns les autres. Vous eussiez aus-i vu les (illes et vierges, assises [lar groupes dans les jardins, se délecter h chaUter des choses saintes. Les précepteurs instruisaient si bien les jeuiK^s gens qu'on ne leur voyait plus de gestes puérils, mais une conlenance virile. Des prêtres môme assistaient à nos assemt)lées, éluiliaient avec nous et prenaient conseil de l'Eglise; on leur disait : « Vous ne pouvez nier que les prières des ministres ne soient bonnes; pourquoi n'en faites-vous pas de semblables? « Ce que voyani, monsieur le tl:eolo.;ien du chapitre se prit à faire les prières comme les minisires, et ainsi ûrent les moines dans leurs prédications.

» Les habitans des villages voisins demandaient des ministres à leurs curés ou aux fermiers de ceux-ci, les menaçant de ne point payer les dîmes si l'on ne satisfaisait leur demande. Alors se passaient des choses assez dignes de faire rire et pleurer à la fois ; car ces fermiers, qui nalurellement élaient nos ennemis, allaient eux-même» chercher des ministres, tant ils avaient peur que les dîmes ne fussent pas payées, et, faute de ministres, ils demandaient des anciens. Je ne ris jamais de si bon cœur,

. toutefois en pleurant, que le jour où l'on m'apprit que le procureur, qui était greffier criminel lorsqu'on procédait j contre les nôtres, avait fait lui-même les prières dans la paroisse où il était fermier. Etait-il meilleur chrétien lorsijii'il faisait ainsi les prières que lorsqu'il écrivait les procédures contre ceux do la religion ! Certes, aussi bon chrétien devait-il êlre, attendu qu'il ne les faisait que pour avoir les gerbes et fruits des laboureurs. »

Mais ce temps décrit par Bernard fut un temps de tolérance auquel succéda une ère de cruelles persécutions. Les ennemis de la réforme se firent loups, de moutons qu'ils avaient élé; des prêtres fanatiques excilèrcnt leurs mauvaises passions; l'insulte et la menace furent prodiguées aux réformés ; les voies de fait ne tardèrent pas à suivre.

On n'entendait parler chaque jour que de pillage et d'assassinat; les deux partis en venaient aux mains lorsqu'ils se rencontraient', et ce n'était alors dans la ville que trouble et confusion. Les gens vraiment pieux (la piété est tolérante et modérée) se retirèrent de la lutte et restèrent chez eux, attendant des temps meilleurs. Bernard fut de ce nombre. Tel était l'état des choses au moment où seize années de recherches et de travaux étaient enfin couronnées par un succès dont il était arrivé luimême à désespérer.

Le bruit de tant de désordres parvint à la cour de France. Les partisans de la réforme y avaient peu de défenseurs ; on les présenta au pouvoir comme des gens remuans et séditieux. C'étaient eux, disait-on, qui provoquaient, tuaient et pillaient; ils se livraient à des pratiques sacrilèges ; leur but était le renversement de la morale et de la foi ; tant qu'il en resterait un seul, la religion et la Daix du royaume seraient en péril. Il fut en conséquenee décidé qu'on en finirait avec eux d'un seul coup, et le connétable de Montmorency, armé de pouvoirs étendus, fut envoyé en Saintonge pour y rétablir à tout prix l'ordre et la tranquillilé. Les ennemis do la réforme accueillirent ce choix avec transport : nul homme plus que le connétable n'était propre à remplir leurs vues ; le gibet et la roue étaient ses moyens favoris, et si à son nom pouvait êlre accolé le nom d'ange, nous dirions que l'envoyer à Saintes c'était y envoyer l'ange d'extermination.

La nouvelle de la prochaine arrivée du connétable jeta la terreur dans toute la ville. Les catholiques, se sentani .soutenus, devinrent plus provoqunns encore qu'auparavant ; les réformés se virent perdus. Parmi ces derniers, les pbis considérés et les plus sages jugèrent à propos de se réunir afin de .s'entendre sur les moyens de conjurer le péril ou de s'y soustraire. La difficulté principale élaii de trouver un lieu de réunion ; prêter sa mai.son pour un tel objet c'était se compromettre gravement et peutêtre exposer .sa vie ; chacun hésitait. Bernard offrit son atelier. Des mesures furent prises [lour lemr la réunion secrète, et l'on convint qu'elle aurait lieu pendant la nuit.

Lorsqu'un secret est confié à la garde d'un grand nombre de personnes, il est presque impossible qu'il ne .soi' pas éventé; il suffit d'une parole trop prompte, d'un coup d'œil imprudent, pour mettre sur la voie ceux qui ont intérêt à le découvrir. .\. vaut la fin du jour, les magistrats étaient avertis.

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