‹ Bernard le potier de terreChapitre 8 sur 23 · LE REPAS DES FIANÇAILLES · texte numérisé non relu

LE REPAS DES FIANÇAILLES

Marcadau alla ouvrir un malin la porte de la chambro où il tenait Marthe renfermée depuis une quinzaine rie jours. Ce n'était point, cette fois, pour lui donner, assai-

BERNARD LE POTIER DE TFRTtE.

sonnés de grossiers reproches, comme à l'ordinaire, le pain et l'eau qui faisait toute sa nourriture. Il avait l'air joveuï, et ce fut d'un ton presijue amical qu'il dit à sa fille :

— Voici l'heure du déjeuner; vous pouvez descendre. La captivité, les'Iarmes, le régime insuffisant auquel

son père l'avait rudement condamnée avaient pâli le visage de Marthe et abattu ses forces physiques sans lui rien enlever de son énergie morale.

— Je ne mérite pas plus aujourd'hui qu'hier, — dit-elle, — la faveur que vous voulez bien m'accorder ; mes sentimens n'ont point changé, mon père.

— Bien ! bien ! — fit Murcadau du ton assuré d'un homme qui n'a plus de résistance à craindre, — c'est ce dont nous allons causer tout à l'heure à table avec maître Camus. Venez !

La résistance ne paraissait pas commandée par la gravité de la situation ; Marthe obéit.

Peut-être ne s'y fût-elle pas aussi aisément résignée si elle avait pu deviner dans quel but son père avait invité ce jour-là le marchand de bois à déjeuner.

A la vue de Marthe, qui entrait dans la salle à manger suivie de Marcadau, Camus se leva, essaya de donner par un sourire un air gracieux à sa physionomie, et bégaya deux ou trois fois le commencement d'un compliment préparé, dont il fut impossible à sa mémoire rebelle de retrouver la fin.

Les grâces de Camus étaient probablement restées en route avec la fin de son compliment, car l'effort qu'il venait de faire pour sourire n'avait abouti qu'à une assez laide grimace.

Sa tête chauve, sa face plate, son nez bourgeonné, l'ampleur de sa protubérance abdominale, ses petites jambes cagneuses, plantées sur de larges pieds, composaient en somme un ensemble fort peu séduisant. De plus ' il touchait à la cinquantaine.

Mais il avait un beau côté de la médaille : il était veuf et riche.

Marcadau, voyant que Camus se perdait de plus en plus dans le fil embrouillé do ses idées, jugea à propos de couper court à une harangue qui menaçait ainsi de se prolonger indéfiniment.

— Par le sangl — dit-il, — voilà bien des cérémonies! La nappe est mise, asseyons-nous. Prenez place, ma fille, à côté de l'homme que je vous destine pour mari.

La brusquerie d'une communicatien aussi imprévue fit faire à Marthe un mouvement peu flatteur pour le galant marchand de bois.

Celui-ci rougit jusqu'aux oreilles, ce qui ne le rendit pas plus beau.

— Que faites-vous donc, maître Marcadau? — dit-i] d'un air contrarié; — ef-t-ce que de semblables nouvelles s'annoncent ainsi sans ménagement à une jeune fille? Je crois qu'il eût mieux valu ne pas m'interrompre.

Marthe avait recouvré sa présence d'esprit ; elle se tourna vers Camus.

— Votre recherche m'honore, — lui dit-elle ; — mais, je dois être franche : il m'est impossible de l'accepter. Je ne consentirai jamais à donner ma main sans mon cœur, et mon cœur ne m'appartient plus.

Cette réponse fut prononcée d'une voix si ferme que le pauvre Camus, décontenancé, ne savait de quel côté faire rouler les prunelles de ses gros yeux.

Marcadnii partit d'un éclat de rire.

'-Allons donc, mon gendre , — dit-il, — vous avez l'air d'un de ces mauvais soldats qui, au premier coup de feu, cherchent dans quel trou de taupe ils vont s'aller cacher 1 Quelle importance pouvcz-vous attacher aux discours de cette péronnelle ?

Marthe reprit avec le même ton décidé :

— Mon père, je ne serai jjimsis la ftnme d'un autre que Thierry, .le suis résignée du reste à ce qu'il vous plaira d'ordonner de moi.

— Soyez-le donc à écouter ce que je vais vous dire, —

fit Marcadau avec le plus grand calme. L'emportement lui paraissait inutile, tant il se croyait fort dans cette occasion. — Marihe, — reprit-il, — pensez-vous que je vous eusse délivrée tant qu'il aurait subsisté quelqueraison pour motiver votre résistance à ma volonté? Or» vous êtes libre, et ce ne sera pas seulement pendant la durée de ce repas : voici la clef de votre chambre. — Marthe prit la clef machinalement; ses yeux interrogeaient avec anxiété les yeux de son père. Marcadau poursuivit :

— Vous devez me connaître assez pour comprendre que je n'ai à craindre désormais de votre part aucun acte de folie, d'oii il faut aussi conclure que celui qui vous les eût fait commettre n'est plus à redouter pour wo\.

— Grand Dieu ! quoi malheur allez-vous m'apprendra?

— s'écria Marthe efl'rayée.

La tournure que prenait l'entretien paraissait mettre Camus fort mal à son aise : la tôle penchée sur son assiette, il portait coup sur coup les morceaux h sa bouche, pain ou viande indistinctement; il ne mangeait évidemment que faute de pouvoir se donner une autre contenance.

Il lui était permis, en oSTpt, de trouver que Marcadau lui faisait employer d'une singulière façon les momens d'une entrevue destinée à des préliminaires de mariage.

Il avait été bien prévenu que Marthe ne se rendrait pas sans quelque opposition ; mais cela lui avait été dit d'une manière si indifférente qu'il en avait conçu peu d'inquiétude. Croyant donc n'avoir à comtialtre qu'un caprice de jeuue fille trop léger pour résister au son des écus, il avait préparé tout un arsenal de petites phrases à effet, dans le genre de celles-ci : a J'ai fait remettre h neuf les tentures de ma maison. J'ai renouvelé avantageusement les baux de mes fermiers. J'ai trois armoires pleines de pièces de velours et de soie, de dentelles et dn rubans : c'est une surprise que je ménage à la femme que j'épouserai. »

Au lieu de cette agréable escarmouche dans laquelle il comptait bien demeurer vainqueur, il voyait se préparer entre le père et la fille une lutte ayant les proportions d'une bataille, et dont l'issue lui paraissait devoir être la ruine de ses espérances.

Il eût souhaité de grand cœur être à cent lieues ; mais ne pouvant plus songer à la retraite, il se faisait petit autant que possible, afin do laisser passer les boulets pardessus sa tête.

Aussi fut-il médiocrement flatté de voir le potier, par une manœuvre inattendue, se tourner de son côté et l'interpeller directement.

Son étonnement égala sa contrariété lorsqu'il entendit Marcadau commencer, en s'adressant à lui, un récit circonstanrié de faits (pii lui étaient parfaitement connus.

— Figurez-vous, maître Camus, que ce mécréant de Bernard avait réuni, sous cette espèce de hangar qu'il lui plaisait d'appeler son atelier, une vingtaine d'anciens : c'est le nom qu'ils donnent à leurs dignitaires, je crois, dans leur prétendue Eglise réformée. C'était au milieu de la nuit, et il va sans dire que le but do la réunion était de tramer quelque horrible complot contre la religion et le roi...

— C'est une affaire si récente que je n'ai pas encore eu le temps do l'oublier, — hasarda timidement le marchand de bois ; — le récit m'en paraît assez inutile.

— J'ai du plaisir à le faire, — dit Marcadau d'un ton qui ne permettait point de réplique, — et Je vous sais trop fidèle serviteur du roi et de la religion pour que vous n'en ayez pas à l'entendre. — Camus prit un air de martyr résigné. Le potier continua de s'adresser à lui, sans paraître s'inquiéter aucunemont de Marthe : il savait bien qu'elle ne perdait pas un détail. Elle écoutait en effet do toutes ses oreilles, et, à mesure (pie parlait son père, sa pliysionomie exprimait le trouble, l'inquiétude, l'effroi. — Heureusement, — reprit Marcadau,— j'avais remarqué, dans la journée, des allées et venues mystérieuses, des gens qui s'arrêtaient et causaient à voix basse ; j'avais

MOLERl.

surpris des clifrnemens d'yeux suspects et saisi des paroles imprudentes. Je fis de tout un rapport aux magistrats, jo leur appris que le rendez-vous était chez Bernard, et j'offris de conduire moi-mêitieà ce nid de rébellion ie prévôt des maréchaux et ses gens.

— Oh 1 — fit Marthe avec un accent douloureux.

Elle se couvrit le visage des deux mains, comme pour dérober à l'étranger qui était là le sentiment d'horreur que lui inspirait celte conduite do Judas dénonçant et livrant Jésus.

Marcadau \it et comprit ce mouvement.

— Nauriez-vous pas fait comme moi? — demanda-t-il à Camus. Celui-ci hocha la tête. — Je dois ajouter, — reprit le potier, — qu'on voulut me donner de l'argent et que je le repoussai.

— Alors le cas est différent, — dit le marchand de bois, qui tenait à ne se mettre mal ni avec la fllle, ni avec le père; — si l'action en elle-même n'est pas, ne paraît pas... strictement conforme aux lois... les plus sévères... de la délicatesse, elle prend une certaine couleur de... de dévouement, étant inspirée par le seul amour de la paix et de l'ordre.

— Et aussi de légitimité, maître Camus, lorsqu'elle entre dans les combinaisons d'une lutte implacable, d'une guerre à mort... Il était donc minuit : nous nous approchâmes sans bruit du jardin de Bernard ; je savais que nous trouverions entr'ouverte une petite porte par laquelle avaient dft entrer les personnes convoquées ; nous arrivâmes par là jus ju'à l'atelier, et nous y pénétrâmes juste au moment où Bernard prenait la parole en qualité de président. Toute la nichée fut arrêtée et conduite aussitôt dans la prison criminelle... Ah ! j'oubliais de vous dire, — poursuivi! Marcadau en jetant un reu:ard oblii|ue sur sa filie,— qu'il se trouvait parmi ces rebelles un certain Thierry, fils de Bernard, lequel avait une arme à la main, et s'acharnait si fort à défendre son père qu'on fut obligé de le lier et garrotter comme le dernier des malfaiteurs. — Marthe s'était découvert la figure: la tête penchée en avant, les yeux attachés aux lèvres de îlarcadau, elle respirait à peine, attendant avec impatience et anxiété la lin d'un récit dont il semblait prendre plaisir à lui prolonger la tOi iiire. — Celte expédition terminée, — reprit-il toujours du même ton lent et calme, — je songeai qu'il me restait à remplir un devoir dont l'accomplissement pouvait m'assurer un jour la rémission de mes péchés. Aidé de quelques gens de la ville qui m'avaient accompagné, je démolis les fourneaux que Bernard avait élevés avec le secours du diable, et je mis le feu au hangar qui les couvrait... Vous étiez de la partie, je crois, maître?

— Oh ! pour cela, — dit vivement le marchand de bois, — j'avouerai que, poussé par un juste motif de ressentiment contre Bernard. ji\.. je regardai faire, — se reprit-il en voyant l'indignation étinceler dans le regard deMarthe.

Il y eut un moment de silence, mominl d'angoisse pour Marthe, qui redoutait et brûlait h la fois de connaître le sort de Bernard et de Thierry.

— Mais, — dit-elle d'une voix tremblante et en se tournant du côté de Camus, — j'espère que les prisonniers, interrogés, auront pu donner des explications satisfaisantes, et qu'aujourd'hui ils sont libres.

— Aujourd'hui, — dit Marcadau, qui ne laissa point h Camus l'embarras de la réponse.— monseigneur le connétable de Montmorency est arrivé à Saintes pour chSiier les rebelles; demain, les prisonniers seront envoyés à Bordeaux, et, avant huit jours, le gibet ou le bûcher en auront fait justice.

Marthe [wussa un cri déchirant; puis sa tête se renversa sur If (losiir de son siège : elle était évanouie.

Camus s'i'mpressa de lui porter des secours.

ïiiut on humectant la tempe de la jeune fille arec sa serviette iuitiibée d'euu froide, il disait d'un ton de reproche à M.in<idiiu :

— Vous avez gâté nos allaires: elle ne voudra jamais dire ma femme.

Lorsque Marthe eut repris ses sens, Marcadau lui dit t

— Vous voyez, ma fille, qu'il vous faut renoncer à des espérances désormais sans fondement. Ce que vous avez de mieux à faire, croyez-mui, c'est do m'obeir. — Marthe baissa la tête et ne répondit point. Marcadau lui prit la main, qu'elle abandonna sans résistance et qu'il plaça dans celles du marchand de bois.— Ah I ah 1 — fit-il d'un air de triomphe, — avec des ménagemens on n'obtiendrait rien de ces caractères-là : il faut les briser. Croyezvous, à présent, maître Camus, que vous serez mon gendre?

Marthe, redevenue par son apparente soumission maîtresse de ses mouvomens, alla voir quelques personnes du voisinage, qu'elle questionna. Elle apprit que le connétable de Montmorency, arrivé la veille, avait accepté l'hospitalité que le sire de Ponts lui avait offerte en sou hôtel. Ce fut pour la pauvre jeune fille une heureuse nonvelle et qui lui fil entrer au cœur un peu de consolation et d'espérance. La dame de Ponts était sa marraine et lui témoignait beaucoup d'affection, par souvenir de celle qu'elle avait portée à la mère de Marthe, qui avait été à son service.

Avec cette résolution que donne aux plus timides l'imminence du danger, Marthe se rendit à l'hôtel de Ponts. L'agitation y était grande. Les cours et les escaliers étaient encombrés de domestiques et de pages qui se croisaient, se poussaient et se heurtaient. Le sire de Ponts était un seigneur généreux et magnifique ; il avait voulu faire à son hôte une réception digne de l'envoyé du roi, et surtout d'un Montmorency.

Si les détours et les passages de l'hôtel n'avaient pas été familiers à Marthe, elle eût, dès les premiers pas, été obligée de renoncer à son entreprise. Mais plie oarvinl en peu d'inslans, en se glissant à travers la foule, Ju^lîu'à la partie de l'hôle! où étaient les apparleniens de sa marraine. Là elle chercha et finit par renconirer une des femmes de la dame de Ponts, qu'elle connaissait parlicuUèrenient. Celle-ci se récria : sa maîtresse avait bien le temps, un jour comme celui-là, de donner des audien^-esl...

(ependani elle consentit, vaincue par les instances de la jeune fille, à faire une tentative en sa faveur, et revint avec l'ordre de l'introduire.

Anne de Parthenay, dame de Ponts, était imc des femmes les plus remarquables de son siècle par son esprit et son savoir; elle était aussi une des plus aimables parson caractère. La bonté de son cneur respirait dans sa physionomie, of, lorsqu'elle rendait un service, ce à quoi l'on pourrait presque dire (ju'elle eu.ployait sa vie, c'était toujours avec une grâce parfaite qui en doublai! le prix.

— Que me veux-tu, petite? — dit-nlle à Marthe après l'avoir embrassée; — ne nap retiens pas trop longtemps, je ne m'a()parliens pas aujourd'hui.

— Ah ! mailame, — ré|iondit Marthe, — on les a livrés indignement; ils sont en prison, leur mort est résolue ; mais vous êtes bonne, vous les sauverez I

— Do qui parli's-lu donc, chère enfant? — demanda la dame de Ponts, tout émue déjà du trouble et de la douleur de sa filleule.

— Pour qui viendrais-je implorer voire secours, si ce n'était pour Thierry et son père?

— Thierry !

— Le fils de maître Bernard Palissy.

— Ah ! oui... j'ai entendu parler de maître Bernard

Fâcheuse afi'aire, mon enfant... Mais c'est le fils que tu as nommé d'abord... Tu t'intéresses donc bien à ce Thierry?— Marthe, encouragée parle Ion bienveillant de sa marraine, lui ouvrit son cœur. Puis elle lui fit le récit de la persécution dont elle avait été l'objet, du mariage auquel on voulait la contraindre, de la haine que son" père avait conçue pour Bernard, et de la lâche dénonciation dont celui-ci avait été victime avec son fils et ses amis. La dame de Ponts avait écouté Marthe avec tous les signes du plus vif intérêt; mais son front, en même temps, était deronu soucieux. — Pau\Te chère petite I — dit-elle

en pressant affectueuspmont sa fillculo dans ses bras, — jp voulais te donner de l'espoir; mais pourquoi doubler la peine plus tard par une déception?

— 0 madame!... madame 1 -• s'écria Marthe avec un accent décliirant, — ne me dites pas que vous ne pouvez rien .. ce serait me faire mourir I

La dame de Ponts rénénliit quelques instans; mais elle secouai! tristement la lùle par inlervalles, comme si, à mesure que !a réflexion lui faisait imaginer des moyens, elle en reconnaissait l'impuissance et l'mulilité.

Marthe avait les yeux fixés sur elle avec anxiété ; elle attendait toujours sur le front de sa marraine une éclair- Cie qui ne s'y faisait point.

— Je ne trouve rien ! — dit enfin la dame de Ponts «vec découragement; — le temps nous manque. Il y a une grande réception en ce moniens chez le connétable. Après la réception, un dîner d'apparat doit réunir à sa table les principaux de la noblesse de Saintonge. Un conseil sera tenu à l'issue du dîner, et l'on pense qu'aussitôt après ce conseil, où il sera question des prisonniers, ceuxd seront dirigés sur Bordeaux. Tu le vois, pas un moment, pas une occasion favorable pour parler au duel Et puis OD arriverait à lui parler que, peut-être... je ne veux point l'abuser... oui, peut-être ce serait aggraver la position des malheureux auxquels tu t'intéresses : le duc est un homme qui n'a jamais connu la pifié.

— Il connaît au moins la justice? — fit Marthe vivement.

— La justice des grands !

— Il est brave et doit avoir horreur do la lâcheté?

— Pour cela, je te répondrai hardiment : oui, ma fille, C'est un Montmorency.

Marthe, à qui ces paroles rendaient un peu d'espoir, reprit :

— Alors, madame, je ne vous demande qu'une grâce.

— Laquelle, chère enfant?

• — Permettez-moi de venir ici ce soir, au moment où monseigneur le connétable tiendra ce conseil.

— Quel est ton projet?

— De solliciter une audience.

— Y songes-tu? Mais si le duc te l'accorde, oseras-tu «eulement lui parler?

— Pour sauver Thierry j'oserai tout, madame.

— Allons ! il ne sera pas dit que je n'aurai rien tenté pour toi,— fit la dame de Ponts;- viens donc ce soir, et, s'il m'est possible de te venir en aide, je te promets que je le ferai.

— Oh ! merci f

• — Que diras-tu au duc?

— Je ne sais encore... Dieu m'inspirera.

En quittant l'hôtel de Ponts, Marthe courut à la maison de Bernard.

Elle y trouva Claudine dans les larmes.

Leur émotion à toutes deux fut si vive qu'elles se tinrent longtemps embrassées avant ne pouvoir prolérer une parole.

— Pauvre mère I — dit enfin la jeune fille, — il no m'a pas été possible de venir plus tôt mêler mes larmes aux vôtres.

— Je le sais, — répondit Claudine, — et je ne t'eusse point accusée d'ailleurs : ton cœur m'est trop connu.

— Avez-vous vu maître Ueruard 1

— J'ai obtenu cette c<jn.solutioa à force de prières. Ah I mon enfant, quelle âme que celle de Bertiard 1 C'est l'âme d'un héros.

— Sait-il quel sort on lui prépare?

■ ■— Il sait qu'il a des ennemis implacables et que le roi a donné des ordres sévères; et pourtant la crainte n'a pas un seul moment altéré la sérénité de son fiunt. C'est lui qui, dans notre entrevue, a relevé mon courage en m'exhorlant à la résignation. Hélas ! on nous avait à peine séparés que déjà la résigi.,ition n'était plus dans mon cœur et que le courage m'avait abandonnée.

— Vous ne me parlez point do Thierry, ma mère?— ût Marthe après une courte hésitation.

— • Thierry est digne de son père, — répondit Claudine; — c'est la même conslani-e, la même force d'âme. Seulement, lorsque je lui ai dit de quelle nifliiièro ton père to traitait, Marthe, j'ai tiien vu que des pleurs roulaient dans ses yeux, quoKpi'il fît de grands efforts pour Ir's reteuir.

— Pauvre Thierry!.. Je ne voudrais point, bonne mère, vous donner une espérance trompeuse... cepemlant tout n'est peut-être pas encore perdu pour eux et pour nous.

— Serait-il pu.vsibleî — s'écria Claudine, dont cetto lueur fit etinieler li^ regard. — Tout ne serait pas perdu ! Tu as donc toi-même quelque raison d'espérer? Oh! parle, je t'en conjure, parle! c'est la vie que tu vas me rendre !

Marthe fit à Claudine le récit de son entrevue avec madame de Ponts.

Mais, à mesure qu'elle parlait, l'éclair de joie qui avait un instant illuminé les traits de la mère de Thierry s'évanouissait pour faire place aux teintes sombres du découragement.

— Va où ton cœur t'inspire d'aller, ma fdle, — dit cette dernière lorsiiue Marthe eut fini ; — mais ne compte pas plus sur le succès que lu ne me voisy compter moi-même: tu serais la première femme dont les pleurs auraient amolli le cœur du connétable, et ce serait la première fois qu'on aurait entendu sortir de sa bouche des paroles do clémence.

Celte opinion do Claudine était si bien d'accord avec celle de la dame de Ponts, qu'elle parut ébranler la résolution de Marthe.

Elles gardèrent toutes deux quelque temps le silence. ^ Les yeux de la jeune fille, errant autour d'elle, s'arrêtèrent tout à coup sur un objet placé au-dessus de la cheminée et qu'elle n'avait point remarqué d'abord.

On se rappelle que Bernard avait conservé, comme trophée de sa victoire, un des vases de sa dernière fournée, le plus riche et le plus beau de ses bassins rustiques.

C'était sur ce vase d'une exécution remarquable quo venait de tomber le regard de Marthe, et qu'il s'y attachait avec une obstination singulière.

— Oh I que c'est beau ! — s'écria-t-elle. — Voilà donc ce qui a suscité à maître Bernard tant d'envieux et d'ennemis 1 — Et après s'êlre recueillie un moment : — N'estil pas vrai, — demanda-t-elle à Claudine, — que maître Bernard m'aimait autant que si j'avais été déjà sa fille?... Eh bien 1 si je l'avais prié, supplié de me donner co vase en souvenir de lui, croyez-vous qu'il me l'eût refusé?

— Je ne le crois pas, chère enfant, — répondit Claudine surprise de cette question.

— Et vous, bonne mère?

— Jloi ?

— Si j'implorais de vous la permission de l'emporter... sur-le-champ?

— Quoil tu voudrais?...

— Oli ! je vous en conjure, faites ce que vous-même avez dit que ferait maître Bernard : ne me refusez point t

— Quel est ton projet?

— Ayez confiance en moi.

— Prends-le donc, — dit Claudine; — aussi bien ies morts n'ont point besoin de souvenirs, et, je le sens au calme même do ma douleur, quand Bernard mourra, jo mourrai.

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