‹ Bernard Palissy et les débuts de la Réforme en SaintongeChapitre 4 sur 8 · RAR BERNARD PALISSY · texte numérisé non relu

RAR BERNARD PALISSY

Mais l’œuvre d’un homme ne s’arrête pas à sa mort, sur- : tout l’œuvre d’un martyr; c'est plutôt alors qu’elle commence véritablement à porter ses fruits. Tous ceux quiavaient connu Hamelin, apprenant avec quelle constance il était mort, furent merveilleusement fortifiés dans leur foi.

Les documents ne nous permettent pas de mesurer l'influence qu’il a exercée, mais Palissy nous apprend ce que lui doit l’église de Saintes. Il en est le véritable fondateur. La recommandation qu'il avait faite à ses sept ou huit auditeurs avant de se rendre à Arvert, fut promptement mise à exécution. Palissy nous raconte en effet qu’un artisan, « pauvre et indigent à merveille », avait : un si grand désir de l’ayvancement de l'Evangile, qu’il démontra à un autre artisan aussi pauvre que lui et d'aussi peu de savoir, que s’il voulait « s’employer à faire quelque forme d’exhortation, ce serait la cause d’un grand fruit ».

Palissy, car c'était lui, quoique se sentant « totalement dénué de savoir », eut le courage d'assembler, quelques jours plus tard, un dimanche matin, neuf ou dix personnes et de leur lire quelques passages du Vieux et Nouveau Testament qu’il avait mis par écrit. Tous ces passages reviennent souvent dans ses deux ouvrages, ils devaient occuper une grande place dans sa pensée. Il voulait montrer, et ses citations étaient parfaitement appropriées au but visé, que tout homme a le droit de parler des statuts et ordonnances de Dieu : que chacun fasse part aux autres des dons qu’il a reçus ; — Tout arbre qui ne porte pas de fruit, sera coupé et jeté au feu, etc. Il termina en exhortant ses auditeurs à suivre l'exemple qu’il venait de leur donner. Séance tenante, ils convinrent de se réunir tous les dimanches et six d’entre eux promirent d'écrire une exhortation et de la lire devant l'assemblée. « Tout cela fut fait par le bon eXemple, conseil et doctrine de Maitre Philibert Hamelin. Voilà le commencement de l’église réformée de Saintes ». Palissy ajoute que les assemblées étaient souvent de cinq personnes seulement. C'était peu en apparence, mais c'était le grain jeté en terre, qui germe lentement dans l'ombre avant d'élever sa tige et de s'épanouir au soleil.

C'est dans ces circonstances qu’on apprit l’arrestation de Philibert Hamelin; bientôt on put le voir dans les prisons de Saintes. La petite communauté n’en fut pas découragée ; nous avons vu le plus convaincu et le plus dévoué de ses membres, Bernard Palissy, faire une tentative hardie auprès des juges pour la libération du prisonnier. Il échoua. Cela ne ’empêcha pas, quand le ministre de la Place passa à Saintes, dans l'intention de se rendre à Arvert, où Hamelin l'avait appelé, de le retenir pour pasteur. À Arvert en effet, on le pria de ne pas venir, les grosses amendes imposées par l’évêque ayant produit leurs fruits.

On voit que la communauté, après avoir adopté la théorie du sacerdoce universel esquissée par Palissy, et l'avoir mise en pratique, reconnaissait néanmoins l'utilité et la

nécessité du sacerdoce spécial. Mais les membres de l’église

étant peu nombreux et peu fortunés, il leur était extrêmement difficile de subvenir aux frais de leur ministre. Par goût personnel ou par nécessité, de la Place fut entretenu en grande partie par des gentilshommes des environs de Saintes. Mais cela ne faisait pas l'affaire de la petite église qui ne le garda pas longtemps. Le 28 mai 1558, Claude Boissière, gentilhomme du Dauphiné, fut envoyé de Genève à Saintes pour le remplacer.

Le ministère de Boissière fut plus long que celui de son prédécesseur. Sa charge n’était ni des plus faciles ni des plus attrayantes. Il ne jouissait pas de son entière liberté. Dès son arrivée, il dut promettre de ne pas quitter la ville sans autorisatio1, pour aller servir la noblesse. Il est vrai

que la tâche fut bientôt plus que suffisante ; les honoraires,

eux, n'étaient pas suffisants. « Nous n'avions pas de quoi lui payer ses gages, avoue Palissy, parce qu’il y avait bien peu de riches dans notre assemblée. Le pauvre homme était reclus comme un prisonnier, et bien souvent mangeait des pommes et buvait de l’eau à son diner, et par faute de nappe, il mettait son diner sur une chemise! »

Mais Boissière n'avait pas le temps de penser à se plaindre. Les assemblées étaient toujours mieux suivies. Comme elles avaient lieu la nuit, les ennemis de la petite

église lançaient contre elle les calomnies les plus grossières : ils s’assemblent pour païllarder; ils vont au sabbai; si leur doctrine était bonne, ils prêcheraient publiquement. Mais un jour, Boissière et les siens, profitant de l’absence des deux juges les plus acharnés contre la Réforme, s’emparérent de la halle et y célébrèrent leur culte publiquement. Là-dessus, grande émotion dans la ville. Le maire, le grand vicaire accourent et demandent au ministre qui lui a donné l’autorité de prêcher. Boissière répond qu'il a été élu par le peuple et approuvé par les pasteurs de l'église de Dieu pour annoncer l'Evangile. On lui défendit avec menaces de continuer, mais se sentant suivi par la. majorité du peuple, il se garda bien d'obéir; au contraire, il se mit à prêcher dans la halle tous les jours, et son succès fut considérable.

Le 6 mars 1561, dans une lettre à Calvin !, il nous apprend que « Dieu a tellement augmenté son Eglise que, en cette province nous sommes aujourd'hui par la grâce de Dieu plus de trente-huit pasteurs, mais tous chargés de tant de bourgs et paroisses que, quand nous en aurions encore cinquante, à peine pourrions-nous satisfaire à la moitié des charges qui s’y présentent». La même lettre nous apprend que, sur le conseil de Calvin, Boissière a envoyé des jeunes gens à Genève pour se préparer au ministère, et qu’un synode provincial s’est tenu à Saintes le 1er mars 1561.

Claude Boissière fut chargé de représenter les églises de Saintonge au colloque de Poissy, qui s’ouvrit le 9 septembre 1561. Il est encore pasteur à Saintes en 1565, car le 17 septembre de cette année, il écrit à Th. de Bèze? que «le roi a passé en cette ville et par ce pays et a vu par expérience partie des fruits qu’apporte la Parole de Dieu. Car en tout son royaume il n’a point trouvé une plus grande tranquillité, qui a causé qu’il a amplifié sa facon d’édit, donnant l'exercice de la religion en trois lieux outre celui qui était contenu par son édit. À Saintes, on est toujours

! Crottet. Histoire des Eglises réformées de Pons, ete., p. 57. ? Crottet. Petite Chronique protestante. Appendice, p. 104.

en même peiné que par le passé, mais (comme nous somà mes faits pour servir Dieu ou être retirés à lui), je ne me puis persuader que ce corps d'église, ce corps de notre Seigneur, lequel il à mis si longtemps à bâtir et dresser en ce lieu, doive être déchiré et confus par la privation de son service ». Et il demande deux ou trois pasteurs de plus . pour la province.

…. - Il faut lire dans la Recepte de Bernard Palissy les résul- | tats obtenus par les prédications de ce fidèle serviteur. de À Dieu : « Déja les jeux, danses, ballades, banquets et superfluités de coiffures et dorures avaient presque tous cessé; | il n’y avait plus guère de paroles scandaleuses ni de meur- - tres. Les procès commençaient grandement à diminuer. | Car soudain que deux hommes de la religion étaient en __ procès, on trouvait moyen de Jes accorder, et même bien £ souvent, devant que commencer aucun procès, un homme n’y eut point mis un autre que premièrement il ne l’eût fait exhorter à ceux de la religion. Quand le temps approchait de faire ses Pâques, plusieurs haines, dissensions et querelles étaient accordées ; il n’était question que de psaumes, cantiques et chansons spirituelles, et n'était plus

question de chansons dissolues ni lubriques.

« L'Eglise avait si bien profité que même les magistrats avaient policé plusieurs choses mauvaises qui dépendaient de leur autorité. Il était défendu aux hôteliers de tenir jeux, ni de donner à boire et à manger à gens domiciliés, afin que les hommes débauchés se retirassent en leurs familles.

« Vous eussiez vu en ces jours-là, les dimanches, les compagnons de métier se promener par les prairies, bocages et autres lieux plaisants, chantant par troupes psaumes, cantiques et chansons spirituelles, lisant et s’instruisañt les uns les autres. Vous eussiez vu aussi les filles et vierges assises par troupes aux jardins et autres lieux qui, en cas pareil se délectaient à chanter toutes choses saintes. D'autre part vous eussiez vu les pédagogues qui avaient si bien instruit la jeunesse que les enfants étaient tellement enseignés que même il n’y avait plus de geste puéril, mais

PSE

une constance virile. Ces choses avaient si bien profité que : les personnes avaient changé leurs manières de faire, même jusques à leurs contenances.….

«Même les ennemis de l'Eglise, à leur três ou regret, étaient contraints de dire bien de nos ministres et singulièrement de Monsieur de la Boissière, parce que sa vie les rédarguait et rendait bon témoignage de sa doctrine. » ;

Les ennemis de l'Evangile avaient bouche close et quoiqu’ils eussent en haine les ministres, ils n’osaient médire d'eux à cause de leur bonne vie. sr

Quand un membre de l'Eglise faisait quelque tort à un adversaire, on savait très bien lui dire: « Votre ministre ne vous a pas conseillé de faire ce mal.»

Des prêtres commençaient à assister aux assemblées, à étudier, à se renseigner. On leur reprochaiïit de ne point faire de prières comme les ministres. Et le théologien du chapitre se décida à prendre des moines à gages pour la prédication. « S’il y avait un fin frère, mauvais garçon et subtil argumentateur de moine en tout le pays, il fallait l'avoir en l’église cathédrale, »

On le voit, la liberté de conscience la plus entière s'était établie toute seule, et de la liberté naissait la vie religieuse la plus intense : « En ces jours-là, il y avait prières en la ville de Saintes, tous les jours, d’une part et d'autre. »

Palissy accuse les ecclésiastiques romains d'avoir fait ces prières par hypocrisie et malice, et la preuve qu'il en donne est assez convaincante : ils n'en font plus à présent ni n’en faisaient avant la venue des ministres. Ils n’en ont donc fait pendant un temps que pour dire: je sais faire cela aussi bien que les autres. : |

Le mouvement se propagea hors de la ville. Dans certains villages, on refusait de payer les dîimes tant qu’on n'aurait pas de ministres. Il paraît que les bénéficiers trouvaient cela.-très dur. Il se passa des faits assez curieux. Des ennemis de la nouvelle religion allaient supplier les ministres de venir exhorter le peuple. Quand les ministres n'étaient pas disponibles, on S’adressait aux anciens, tant

on avait hâte de « toucher les gerbes et fruits des laboureurs » ! £

En se rappelant ces beaux jours, Palissy se sent plein d'espérance pour l'avenir de l'Eglise: «Puisque Dieu la garantie lorsqu'ils n'étaient que trois ou quatre pauvres gens méprisés, combien plus aujourd’hui aura-t-il soin

d’un grand nombre ? » Oh! il s'attend à des persécutions, « puisque cela est écrit», mais il sait qu'elle ne périra jamais.

Cet idyllique tableau mérite notre attention. Ce qui a le plus frappé Palissy dans la Réforme, c’est la transformation des mœurs qu’elle opérait. Le cœur changé, toute la vie se trouve changée. En lisant ces lignes qui pourraient s'appliquer à tant d’autres communautés sorties du grand

réveil du xvi° siècle, on se croit transporté aux plus beaux jours de l'Eglise primitive. Simplicité, austérité, pureté, fraternité, enthousiasme, c’est l'idéal réalisé. Dieu permet ainsi que l'idéal prenne corps sur la terre, de temps en temps, pour que les hommes n’oublient pas qu’il existe et marchent vers sa réalisation parfaite et définitive.

Jamais encore il ne s’est établi nulle part d’une façon quelque peu durable. I1 ne triomphe un instant que pour voir se coaliser contre lui toutes les puissances du mal, et toutes ses apparitions sont noyées dans le sang. Il en fut ainsi pour l’église de Saintes. Le récit de Palissy est très bref, il semble qu'il ait honte de raconter les horreurs commises ; il avoue que, rien que d'y penser, tous ses cheveux se dressent sur sa tête.

Le signal une fois donné, tous montrèrent « ce qu’ils tenaient caché dans leurs misérables poitrines. » Les prêtres trouvèrent plus simple de chasser les ministres que de lutter avec eux par la parole ; la populace se souleva, poussée par l’envie et par la haine. « Pour obvier à leurs tyrannies horribles et exécrables, je me retirai secrètement en ma maison pour ne voir les meurtres, reniements et détroussements ; il m'était avis que l'enfer avait été défoncé et que tous les esprits diaboliques étaient entrés en la ville de Saintes. Car, au lieu que j'entendais un peu au-

paravant psaumes, cantiques et toutes paroles honnêtes d’édification et bon exemple, je n’entendais que blasphèemes, batteries, menaces, tumultes, toutes paroles misérables, dissolutions, chansons lubriques et détestables, en

telle sorte qu’il me semblait que toute la vertu et sainteté / de la terre était étouffée et éteinte. Car il sortit certains

diabletons du château de Taillebourg qui faisaient plus de mal que non pas ceux qui étaient diables d'ancienneté. Eux entrant dans la ville, accompagnés de certains prêtres, ayant l'épée nue au poing, criaient: Où sont-ils, il faut couper gorge tout à main! sachant bien qu'il n’y avait aucune résistance, car ceux de l'Eglise réformée s'étaient

tous absentés. Mais ils trouvèrent un Parisien dans la rue

qui avait bruit d’avoir de l'argent ; ils le tuëêrent sans qu’il fit aucune résistance, et usant de leur métier accoutumé:;

le mirent en chemise, avant qu’il eût achevé de mourir.

Après cela, ils s’en allêrent de maison en maison prendre, piller, saccager, gourmander, rire, moquer et gaudir avec toutes dissolutions et paroles de blasphèmes, contre Dieu et les hommes... Quand les: pages des chanoines passaient devant les prisons, ils criaient en se moquant: le Seigneur vous assistera ! — et encore: dites maintenant: : « Revenge-moi, prends ma querelle ! »

ou frappant d’un bâton, ils disaient : le Seigneur vous bénisse !

«Je fus grandement épouvanté l’espace de deux mois voyant que les portefaix et bélitraux étaient devenus seigneurs aux dépens de ceux de l'Eglise réformée. Je n'avais tousles jours autre chose que rapports de cas épouvantables qui se commettaient. Certains petits enfants de Ja ville se venaient journellement assembler en une place près du lieu où j'étais caché (m'exerçant toutefois à faire quelque œuvre de mon art); ils se divisaient en ‘deux bandes, et jetant des pierres les uns contre les autres, juraient et blasphémaient le plus exécrablement que jamais homme ouït parler. Car ils disaient: par le sang! mort! tête ! double tête ! triple tête let des blasphèmes si horribles que j'ai quasi horreur de les écrire. 11 me prenait souvent envie de

hasarder ma vie pour en faire la punition, mais je disais en mon cœur Île psaume LXXIX qui se commence :

« Les gens entrés sont en ton héritage, »

Tel est le récit de Palissy. Il dit l'avoir composé en passant, comptant que plusieurs historiens décriraient les choses plus au long. Il n’en a rien été, et il faut lui savoir gré de nous avoir donné ces quelques détails. S'il n’en dit pas davantage, c'est surtout parce qu'il ne veut pas se mettre en avant en nous parlant de son emprisonnement. Mais nous sommes renseignés par deux lettres qui précédent sa

.Recepte.

Dans celle qu’il adresse au duc de Montmorency, il s'excuse de n’avoir pas été le remercier après son élargissement. Et pourquoi l’avait-on mis en prison ? Ah! parce qu’il avait oublié le conseil de Jésus: «Ne semez pas les marguerites devant les pourceaux. » (Matthieu vir, 6.) Il avait commis l’imprudence de remontrer plusieurs fois aux ecclésiastiques romains certains passages des Ecritures saintes où il est écrit : Malheureux et maudit quiconque boit le lait et prend la laine des brebis sans leur donner pâture! Il croyait faire une bonne œuvre, il s’imaginait naïvement que ces prêtres profiteraient de ces bons conseils et l’en remercieraient, et voilà que bien au contraire ils ont voulu le « faire détruire comme malfaiteur ! »

Quoique le sachant occupé à une œuvre d’art pour le duc,

ils n’ont pas hésité à le livrer aux juges.

Cela était très humain si ce n’était pas très chrétien, et Palissy n’a pas été aussi étonné qu'il veut le paraitre. Il savait à qui il avait affaire et à quoi il s’exposait. Il nous dépeint le clergé en quelques pages piquantes qui montrent en quelle petite estime il le tenait.

Ainsi, il suppose qu’un ami lui conseille de se faire donner quelque bénéfice et de le faire tenir par quelque « cuisinier de prêtre.» C'était la coutume. Mais Palissy n’a jamais été l’homme de la coutume, et le voici qui s'élève avec véhémence contre cette pratique :. < Tu m'as conseillé

de crocheter quelque bénéfice que je ferais tenir par un cuisinier de prêtre; tu me conseilles done d'être méchant, simoniaque et larron, et tu sais que le revenu des bénéfices ne doit être donné, sinon à ceux qui fidèlement administrent la Parole de Dieu ; les autres sont maudits, damnés et perdus, car il est écrit au prophète Ezéchiel, ch. xXXIv : Malédictior sur vous, pasteurs, qui buvez le lait et vêtissez Ja laine, et laissez mes brebis éparses sur les montagnes, je les dermanderai de votre main! Voilà une sentence qui. devrait faire trembler ces simoniaques. Ils sont cause des troubles que nous avons aujourd’hui en France, car s'ils ne craignaient de perdre leur revenu ecclésiastique, ils accorderaient tous les points de l’Ecriture sainte. Mais je puis, aisément juger par leur manière de faire qu’ils aiment mieux et ont en pius grande révérence leur propre ventre que la divine majesté de Dieu, devant lequel il faudra qu'ils rendent compte au jour de son avênement. Alors ils désireront mourir et la mort s’enfuira d'eux. Ils diront aux montagnes : tombez sur nous et nous cachez de la face de ce grand Dieu vivant ! Et penses-tu que ces pauvres misérables aient quelque repos en leur conscience ? J’ose dire qu'eux et leurs complices craignent plus de mourir que ceux qui n’ont pas leurs consciences cautérisées. Toutefois ils ne sont jamais rassasiés ni de biens ni d'honneurs, mais si quelqu'un leur désobéit, ils crieront jusqu'à ce qu'ils soient vengés. Et ainsi les pauvres misérables n’ont repos ni en leur esprit ni en leur corps, quelque grasse cuisine qu’ils puissent avoir. Aussi je n’ai trouvé rien meilleur que de fuir le voisinage et accointance de telles gens. » |

C'est ainsi que Palissy sans doute exhortait la petite communauté de Saintes; c’est peut-être une partie de sermon qu'il nous donne là. Aïlleurs, il prie Dieu, mais sans grande espérance, d'amener les prêtres à la tolérance. H s'attend à des persécutions sans fin : « Les pervers, iniques, simoniaques et avaricieux seront toujours prêts à persécuter ceux qui par lignes directes voudront suivre les Statuts et ordonnances de notre Seigneur. »

Et ce ne sont pas des paroles en l'air, elles lui sont dictées par son éxpérience personnelle. Il nous fait faire connaissance avec un chanoine et un président de chapitre

qui nous diront eux-mêmes l’état de leur conscience.

Il faut espérer que son président de chapitre était une exceplion, car il le charge de tous les défauts : il est orgueilleux, ambitieux, colère, méchant, etc. « Ne veux-tu pas laisser tes folies, n’est-il pas temps de te convertir?» lui demande Palissy. À quoi le président répond : « Quoi! folies ? il n’y a homme en cette paroisse plus sage que moi. Je suis de la nouvelle religion quand je veux et entends la vérité aussi bien qu'un autre; mais je suis sage, je chemine selon le temps et fais plaisir à ceux que j'aime, et me venge de ceux que je hais; j'ai femme et enfants, mais il n'y a pas de mal; je l’ai épousée secrètement! Je ne suis pas méchant, j'ai sauvé plusieurs protestants ;-il est vrai que

‘ceux que je haïssais, je n’ai épargné de les poursuivre ! »

Et Palissy nous avoue que quelque chose qu'il pût dire, jamais il ne sut faire accroire à ce président qu’il ne fût homme de bien et «age !

Son chanoine n’est pas moins curieux. Il confesse que

«n'était qu'on le voulait contraindre d’aller prêcher en ses : bénéfices, il tiendrait le parti des protestants ; mais à cause

qu’il n'avait appris à prêcher et qu’il avait accoutumé d’avoir ses aises dês sa jeunesse, il était obligé de soutenir l'Eglise romaine! » Palissy réplique : « Tu es bien méchant et tu fais l’hypocrite devant tes frères les autres chanoines qui pensent que tu soutiens et que tu crois les statuts de l'Eglise romaine. » Mais le chanoine lui apprend qu’il n’y à pas un de ses compagnons qui ne confesse la vérité, seulement ils ont peur de perdre leurs revenus, ainsi, tous mangent de la viande en carême, et quelque mine qu'ils fassent, ils ne vont à la messe que pour conserver la cuisine. Leurs revenus les obligent à faire tous leurs efforts pour bannir les ministres qu’ils auraient aisément soufferts sans cela.

Voilà à quels hommes et à quels intérêts avaient affaire les petites églises évangéliques qui essayaient de se cons-

tituer un peu partout en France à cette époque. Les reproches que Palissy adresse au clergé nous révèlent ce qu'il était lui-même. C’est ce clergé qui demanda aux juges de Saintes de les débarrasser de Palissy, cet adversaire trop en vue et trop hardi.

Les juges, soit parce qu'ils étaient parents de quelque membre du chapitre, soit parce qu’ils craignaient de perdre leurs bénéfices (les laboureurs commençant à gronder de payer les dimes à qui ne les méritait pas) firent jeter Palissy en prison, sans tenir compte d’un ordre du duc de Montpensier qui leur avait interdit d’ CHROPIQEE quoi que ce soit contre lui et contre sa maison.

Palissy connaissait assez les juges de sa ville pour s'attendre quelque peu à être traité ainsi. Il les prend souvent à partie dans son livre et on s’aperçoit vite qu’il ne les aime guère.

Il nous apprend que plusieurs achètent Lie charges pour se faire craindre et se venger, pour embplir leurs bourses de présents, et il se demande comment ils peuvent vivre en repos de conscience, car les Ecritures défendent aux juges de prendre des présents qui corrompent le jugement; mais tout le monde n'a pas les scrupules de} austère eue élevé à l’école de la Bible. |

Comme il a peu de goût pour les remontrances collectives qui généralement n’atteignent personne, il va trouver ceux à qui il a quelque chose à reprocher et il nous rapporte les conversations qu'ils ont eues ensemble. Elles sont intéressantes et nous révèlent son caractère aussi clairement qu'on peut le désirer

S'imaginant sans doute trouver les femmes plus sensibles à ses exhortations, il essaie de faire comprendre à celle d’un officier royal l’inconvenance de sa tenue, mais il ne réussit qu'à se faire appeler « huguenot!» Il se tourne alors du côté du mari et lui reproche de chicaner et piller les uns et les autres. Celui-ci s'excuse : Il faut dérober pour entretenir ses états ! ma femme ne me laisserait pas tranquille si je ne lui donnais des accoutrements nouveaux ! Palissy pris de pitié plus que de colère lui dit : « O fol, ta

femme te fera-t-elle mordre à la pomme comme fit celle de notre premier père ? Il te vaudrait mieux avoir épousé une bergère; tu n’auras point d’'excuse sur ta femme quand il faudra comparaitre devant le siège judicial de Dieu. »

Un autre jour, il va demander à un juge présidial pourquoi il persécute les « chrétiens » et favorise les vicieux, pourquoi il fait la guerre à l’évangile et à ceux qui veulent le mettre en lumière. Il finit par découvrir que ce juge « s'était engraissé d’un morceau de bénéfice. » Il comprend alors qu’il est inutile d'essayer de le corriger : « Je le laissai là comme un fol, sachant bien que je n’eusse eu aucune raison de lui puisque sa cuisine était engraissée d’un tel potage. » | |

Mais s'il ne « prêche » pas celui-là, il fait un beau sermon à un Conseiller de Parlement qui se trouvait dans un cas semblable ou même pire, puisque « plusieurs morceaux de bénéfice l’avaient tellement engraissé que son

- ventre ne pouvait plus tenir dedans ses chausses!» Palissy

l’apostrophe en ces termes : « Viens çà, es-tu pas fol ? C’est pour le profit de tes bénéfices que tu fais le procès des chrétiens ? Confesse par là que tu es un fol, je dis plus fol que non pas Esaü avec son écuelle de légumes; il ne donna qu’un bier temporel, mais tu donnes un rêgne éternel et prend peines éternelles pour le plaisir et délectation de ton ventre. Confesse donc que ta folie est sans compa-

raison plus grande que celle d’Esaü. Esaü pleura son péché

mais il ne fut pas exaucé. Je ne veux pas dire par là que si tu confesses ton iniquité, tu ne sois pardonné, mais j'ai grand peur que tu n’en feras rien, attendu que tu batailles directement contre la vérité de Dieu que tu connais bien ».

Malheureusement l'honorable Conseiller est complètement endurci et il se moque du sermon comme du sermonpaire : « En êtes-vous encore là ? Si je suis fol pour tenir des bénéfices, le nombre des fols est bien grand ! » Palissy ne se reconnaît pas battu, il appelle l’Ecriture à son aide, menace le Conseiller de la malédiction divine. Mais au lieu de s’humilier, celui-ci se redresse superbement : « Quoi ! selon ton dire il y en aurait un bien grand nombre de dam-

nés et maudits de Dieu, car je sais qu’en notre Cour souveraine et dans toutes les Cours de France il y a bien peu de Conseillers et Présidents qui ne possèdent quelque morceau de bénéfice qui aide à entretenir les dorures et accoutrements, banquets et menus plaisirs dela maison, voire pour acheter avec le temps quelque place noble ou office de plus grand honneur et autorité Appelles-tu cela folie ? C'est une grandissime sagesse, mais c'est une grande folie que de se faire pendre ou brûler pour soutenir les autorités

de la Bible ! »

Ils ne pouvaient évidemment pas s entendre. En s’en allant tout triste, Palissy confondu par les propos de ce. « misérable simoniaque invétéré en sa malice » se dit en son esprit : « O pauvres chrétiens, où en êtes-vous ? Vous pensiez abattre l’idolâtrie et avoir gagné la partie; je connais à présent que vous n’aviez garde de le faire. Car, selon le dire de ce Conseiller, vous avez toutes les Cours du Par- lement contre vous et même plusieurs grands seigneurs qui prennent profit du revenu des bénéfices, et tandis qu’ils sont repus d’un tel breuvage, il faut que vous espériez qu’ils seront toujours vos ennemis capitaux et mortels. Par quoi, je suis d’avis que vous retourniez à votre première simplicité, vous assurant que vous aurez des ennemis et serez persécutés tout le temps de votre vie, si par lignes directes vous voulez suivre et soutenir la querelle de Dieu; car telles sont les promesses originalement écrites au Vieux et au Nouveau Testament. Ayez donc votre refuge à votre chef, protecteur et capitaine, Notre Seigneur Jésus-Christ, lequel en temps et-lieu saura très bien venger l injure qui lui aura été faite et en cas pareil la vôtre ».

Cela est si vivant que l’on se demande s’il n’y a pas sous la fiction un fonds historique. On dirait que, dans ces derniers mois, Palissy, après avoir raconté à ses amis la mission dont il s'était chargé auprès de quelque juge, relève les courages abattus en leur montrant Celui à qui est promise la victoire finale sur toutes les puissances de l’impureté, du mensonge et de l’iniquité.

Comme on le voit, dans ses satires virulentes contre la

magistrature de son temps, Palissy est poussé par son

attachement à la Réforme. Un amour ardent pour cet Evan-

gile qu’on veut étouffer et dont on persécute les ministres, l'anime sans cesse et on en trouve des traces un peu par-

tout dans sa Recepte. C’est évidemment là sa préoccupation

constante. C'est pour cet Evangile qu'il a parlé, qu'il a lutté, s’exposant à la prison et à la mort, et ilne lui sera pas moins dévoué après sa délivrance qu'avant d’avoir souffert pour lui. ;

Étant donc tombé entre les mains de pareils juges, Bernard Palissy devait se sentir modérément rassuré. Comme

quelques seigneurs qui s’intéressaient à son art les pres-

saient de le relâcher, ils se hâtérent de l'envoyer à Bor-

deaux. Et pendant ce temps, les ennemis qu'il avait dans la

ville se proposaient de démolir ses ateliers. Cela prenait

tout-â-fait mauvaise tournure.

Heureusement, le duc de Montmorency, instruit de ces faits, adressa une requête au roi et à la reine-mère. Il obtint pour l'artiste le titre d’ « inventeur des rustiques figulines du roi »,et ée brevet lui ouvrit les portes de la prison. I] ne garda pas rancune à ses ennemis; à la fin de sa lettre, il demande au duc de Montmorency de leur rendre bien

pour mal, suivant le conseil de Dieu.

Revenu à Saintes, Palissy se remit à ses travaux artistiques. En même temps, il Composa son premier livre, la

Recepte véritable, qu’il publia à La Rochelle en 1568. C'est

dans cet ouvrage que nous avons puisé la majeure partie de nos renseignements sur les rapports de Bernard Palissy avec les amis et avec les ennemis de la Réforme. Nous l'avons placé dans son milieu, dans son cadre naturel, et nous avons vu ses ardentes sympathies pour une grande cause Se traduire par des actes généreux, par un dévouement admirable. Pour achever de le connaître, il nous reste à le voir dans Sa vie ordinaire, dans l'exercice de sa profession. Ici encore, ici surtout, nous ne pouvons qu'interroger son œuvre.

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