‹ Bernard Palissy et les débuts de la Réforme en SaintongeChapitre 5 sur 8 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Observateur de la nature et des caractères

La Recepte est une œuvre des plus curieuses. En la lisant, on croit assister à une causerie très simple, très libre d’allures entre deux amis. L'auteur laisse sa pensée et sa plume suivre l'inspiration du moment. C’est une excursion qu'il nous fait faire, et on abandonne bien vite la large route

départementale avec ses poteaux indicateurs et ses bornes

kilométriques, pour suivre l’étroit sentier qui se plait à zigzaguer, monte ét descend, tourne à droite puis à gauche, se perd dans les bois pour se retrouver au sommet d’une colline. On n’est pas pressé d’arriver puisque la promenade n’a de but qu’elle-même; aussi s’arrête-t-on pour cueillir une fleur, pour écouter le chant d’un oiseau, pour suivre dans leur course les nuages blancs dorés par le soleil. C'est -ainsi que Palissy touche tour à tour à tout ce qui l’intéresse et nous révèle, sans y penser, le fond de son âme. Suivons-le, regardons-le agir, écoutons-le parler.

Le trait le plus caractéristique de cette noble figure appartient à tout le xvi° siècle : On se sentait dans la nuit et on attendait la lumière, on la désirait, on la cherchait avec passion, on l'accueillait avec enthousiasme, on la répandait avec ardeur. Bernard Palissy est avant tout un chercheur de vérité, un ami de la vérité; il a fait des découvertes importantes, il a accueilli avec joie les découvertes d'autrui, il a souffert et il est mort pour la Vérité.

Cette vérité, il l’a demandée, non à une autorité extérieure, mais à l’observation personnelle, patiente et passionnée.

L'observation a été la grande œuvre de sa vie, et il est tout entier dans ses observations.

Au milieu du xvi° siècle, quelques poêtes regardaient déjà la nature avec leurs propres yeux, mais les savants empruntaient encore les besicles d’Aristote et des anciens. Palissy, l’un des premiers, suivit la méthode moderne et pratiqua l'observation et l'expérience avec le plus grand succés. Il faut reconnaitre qu'il n'avait pas le choix. Les livres lui étaient fermés, puisqu'il ignorait la langue latine; mais ilne s’est pas donné la peine de l’apprendre, la nature lui était ouverte, il l’a explorée magnifiquement. D'ailleurs, même après avoir écrit des livres, il les tient en fort mé-

diocre estime. Pour lui, rien ne vaut l'expérience person-

nelle, lente, douloureuse; c’est la grande éducatrice qui forme tout ensemble l’homme et le savant.

Aussi faut-il l'entendre parler de l’érudition, de la « théo-

rique », de la coutume! Partout il ne voit qu'ignorance et

désordre, parce qu’on suit le « trot accoutumé », parce

qu’on marche sur les traces des prédécesseurs, parce qu’on prend pour une loi et pour une vertu toute folie dont on a contracté l'habitude. Pour lui, il veut imiter Dieu et non pas l’homme. Il prendra la nature « pour patron et exemplaire, car il n’y a chose en ce monde où il y ait perfection qu’ès œuvres du Souverain ».

« Les Anciens étaient aussi bien hommes comme les Modernes, et ils peuvent aussi bien avoir failli comme nous.» Et Palissy cite des erreurs manifestes des Anciens. Ce qu'il y a de curieux, c’est que ces erreurs lui paraissent manifestes surtout parce qu’elles vont « directement contre les autorités de l’Ecriture Sainte.»

Il conseille aux lecteurs des Discours admirables de se garder des sciences écrites aux cabinets, « crochetées » de quelque livre. Ce n’est pas la théorie qui engendré la pratique, c'est la pratique qui engendre la théorie. On lui demande : Comment sais-tu ces choses, et sur quoi te fondestu pour entreprendre de parler à l'encontre de tant de Savants philosophes qui ont fait de si beaux livres, toi qui ne sais ni le grec, ni le latin, ni même très bien le français ?

— Il répond : «Je fis bouillir une livre de.salpêtre dans un

chaudron plein d’eau, je ie mis refroidir et je vis.....»I11 pensait ainsi fermer la bouche à ceux qui disaient : « Os ment est-il possible qu'un homme puisse savoir quelque chose sans avoir lu les livres latins des Lhee0bnes ?» Mais sa réponse n’a convaincu personne.

Donc, au lieu de s’enfermer dans son cabinet, de s’abimer la vue sur de vieux manuscrits, sur des parchemins illisibles, il va sur les bords de la mer ou dans les montagnes pour étudier le grand livre de Dieu : « Je n'ai pas eu

- d'autres livres que le ciel et la terre, lequel est connu de

tous et est donné à tous de lire ce beau livre. » — « Veuxtu que je te dise le livre des philosophes où j’ai appris ces beaux secrets? C’est un chaudron à demi plein d’eau.….,, c’est une pomme d’airain creuse.….., ce sont quelques cail- Aoux cornus, creux en dedans... » Et il ne se contente pas d'observer, il fait des expériences : « L'expérience est de tout temps maitresse des arts. — Les fautes que j'ai faites m'ont plus appris que les choses qui se sont bien trouvées. »

Puis, ces faits si bien observés, Palissy ne se contente pas de les retenir dans sa mémoire, de les classer dans son esprit, il en fait le point de départ de longs raisonnements, il bâtit sur eux des inductions ou des hypothèses, et il a pris tellement l’habitude de vagabonder à travers champs, qu'il ne peut faire tout cela qu’au grand air. On dirait que son cerveau est en ébullition, que son front est brûlant et qu’il a besoin d’être rafraichi par la brise: «J'étais tous les jours tête baissée, craignant de voir quelque chose qui me fit oublier ce à quoi je voulais penser. — Je m’en allais comme un homme transporté dans son esprit, la tête baissée, sans saluer ni regarder personne. »

Il donne libre jeu à une tendance profonde de son être quand il observe ainsi la nature. Il l'aime, elle le fait tressaillir d’admiration à chaque pas. Il est émerveillé, ébloui par les plus petites choses, il a pour elles des mots, des regards, des caresses d’amoureux, il vit, il souffre avec elles, il les adore. Il va jusqu’à leur donner une âme, il s’étonne que le bois ne crie d’être vilainement meurtri, que

la terre ne demande vengeance contre ceux qui la gâtent. Son plus grand désir est de vivre à la campagne, de se retirer au labeur de terre qui est chose juste devant Dieu

et de grande récréation. I n'a pas trouvé de plus grande .

délectation en ce monde que d’avoir un beau jardin. Il se plait à s'y promener, à contempler par exemple les rameaux des pois qui semblent avoir quelque connaissance de leur débile nature, car ne pouvant se soutenir d’euxmêmes, ils jettent de petits bras comme des filets en Pair

pour s’accrocher à quelque branche. Et cela lui rappelle la parole de Jésus : Les oiseaux même ne tomberont point.

sans son vouloir. — Plus loin, il voit certains arbres frui-

tiers qui semblentavoir quelque connaissance : ils soignent

leurs fruits comme une femme son enfant, ils les couvrent de feuilles contre les rayons du soleil, les défendent avec

des épines contre les maraudeurs, etc. « Le Souverain à donné sapience au blé de vêtir son fruit plus excellemment

que Salomon ; il a donné au châtaignier de savoir armer et

vêtir son fruit d’une merveilleuse robe. » Tout cela donne .

à Palissy l’occasion de tomber sur sa face et d’adorer le Vivant des vivants. Plus il entre en contemplation de ces choses et plus il s’affectionne à l’art d'agriculture, en méprisant les grandeurs et les gains deshonnêtes. |

Mais son jardin ne lui suffit pas ; il en sort pour « se pros mener en la prée », et y voir jouer, gambader, penader les agneaux et les chevreaux, ruant, sautelant, en faisant plusieurs gestes et mines étranges. Il s'arrête pour voir lutter à grands coups de corne les moutons et les chèvres, et il se dit : les hommes sont fous de mépriser les lieux champétres et l’art d'agriculture, alors que les Prophètes euxmêmes ont bien voulu garder les troupeaux !

Il se promène aussi sous les « aubarées » !, il écoute murmurer Îes eaux du ruisseau, il entend la voix des oiselets et cela lui rappelle le psaume civ. De là il s’en va dans les bois, sur la‘pente de la montagne, il surprend des lapins qui jouent, sautent, penadent près de leurs trous, prêts à

1 Plantations de saules.

"RONA

s'y réfugigr à la moindre alerte ; ‘il observe le renard qui «se ralle » le long des buissons, le ventre contre terre pour contenter le désir de son ventre. Tout à coup il entend la voix de plusieurs jeunes filles qui gardent leurs troupeaux ei quelques bergers qui jouent mélodieusement de leurs « flaïols ». Et cela lui plait tellement qu’il s'étonne que jamais quelqu'un puisse désirer un autre genre de vie.

En revenant, il passe sous des arbres fruitiers, il regarde les écureuils qui sautent de branche en branche, font plu- sieurs belles mines et gestes ; il voit les corneilles cueillir

des noix et se réjouir en prenant leur diner sur l'arbre même. Sous les pommiers, ce sont des hérissons qui emportent des pommes au bout de leurs piquants. En approchant de la rivière, il surprend le renard en train de se débarrasser de ses puces par un subtil stratagème, puis saisir une proie par un stratagème non moins ingénieux. Il

rentre enfin, mais si heureux de sa promenade qu’il don- nerait volontiers toutes les mines d'or et d’argent pour quelques plantes ou pour quelques arbres, et il s’indigne contre l'ignorance des hommes qui coupent et détruisent les forêts, la parure de la France!

Chez Palissy, le sentiment de la nature ne fait Qu un avec le sentiment religieux, tout lui donne des émotions religieuses, toute contemplation de la nature s'achève en adoration du Créateur. Cela est sensible déjà dans la promenade que nous venons de faire avec lui, mais cela se retrouve partout. A ce point de vue, il faut citer les premières lignes de la Recepte : «J'étais un jour me promenant le long de la prairie de cette ville de Saintes, près du fleuve de Charente... J'ouïs la voix de certaines vierges qui étaient assises sous certaines aubarées, et chantaient le psaume civ. Et parce que leur voix était douce et bien accordante, cela me fit oublier mes premières pensées, et m'étant arrêté pour écouter le dit psaume, je laissai le plaisir des voix et entrai en contemplation sur le sens du dit psaume, et ayant noté les points d'iceluy, je fus tout confus en admiration sur la sagesse du: prophète royal en disant en moi-même : O divine et admirable bonté de Dieu! A Ja

mienne volonté que nous eussions les œuvres de {es mains en telle révérence comme le prophète nous enseigne-en ce

psaume ! » Cette entrée en matières est caractéristique de toute son œuvre et de toute sa vie. Du plaisir des voix il passe à la contemplation du sens, c’est-à-dire de extérieur à l’intérieur, du corps à l’âme, et il finit par l’adoration de Celui qui a fait l'un et l'autre.

Nous citerons encore un exemple. Il est tiré de son à petit traité : De la ville de forteresse. 11 cherche un modèle de ville fortifiée. En chemin, il s'étonne de la grande industrie que Dieu a donnée aux animaux et il trouve des choses qui. le rendent tout confus à cause de la merveilleuse Providence divine. Il arrive au bord de la mer où il remarque que « le poisson le plus informe sait faire une maison peinte de telle beauté que tous les alchimistes du monde Wen sauraient faire une semblable!» Dieu a donné aux plus petits une admirable industrie pour se défendre, et lé modèle de forteresse rêvé, Palissy le trouve dans la plus faible des créatures. Et aussitôt, il tombe sur sa face, adore Dieu et dit : « O0 bon Dieu, je puis à présent dire comme le … prophète David, ton serviteur : Et qu'est ce que l’homme que tu aies eu souvenance de lui, et que même tu aies fait toutes ces choses pour son service et commodité ? Toutefois, Seigneur, il n’a honte de s'élever contre toi pour. détruire et mettre à néant ceux que tu as envoyés en la terre pour annoncer ta justice et jugement aux hommes ! O bon Dieu, et qui sera celui qui ne s’émerveillera de ta patience merveilleuse? Jusques à quand laisseras-tu souffrir les prophètes et élus que tu as mis à la merci de ceux qui ne cessent de les tourmenter ? — Ce fait, ajoute-t-il, je me promenai sur les rochers pour contempler de plus près les excellentes merveilles de Dieu. »

Voilà, certes, une méthode de travail peu ordinaire ! En rentrant chez lui, Bernard Palissy continue à admirer ; tout lui donne occasion de s’humilier : il s'écrie : « Il est impossible aux hommes de faire le semblable ; qui sera l'homme si ingrat qui n’adorera le souverain architecte? Qui ne s'écriera avec le prophète : Non pas à nous, Seigneur, non

pas à nous, mais àton nom donne gloire et honneur ? » I s’extasie tous les jours devant l’ordre admirable que Dieu a commandé à la nature. Tout se fait et se défait par un ordre de l’admirable providence de Dieu, et ce serait folie que vouloir d'imiter. L'homme peut bien tirer le grain de la paille, le son de la farine et de la farine le pain; il peut tirer le vin de la grappe, mais c’est Dieu qui donne le croître, la saveur, la couleur. Quand on a contemplé les diverses œuvres de Dieu et le bel ordre de toutes choses, on est tout émerveillé de l'outrecuidance des hommes : le souverain Créateur qui est parfait n’a rien laissé d'imparfait. Aussi les œuvres du Souverain et premier édificateur doivent-elles être en plus grand honneur que celles des édificateurs humains. Cependant l'artiste oblige le chrétien à faire une exception à la règle ainsi établie : il compare les arbres à des colonnes et dit qu’il faut admirer davantage les arbres puisque le souverain géométrien y a mis la main, à moins que les colonnes ne soient de jaspe ou d’autres pierres rares |

Mais l'exploration intelligente et passionnée de la nature n’est pas seulement pour Palissy un agréable passe-temps. Ji se plait à la campagne, il se sent là dans la maison de son Dieu et en communion avec le Créateur. Mais la création tout entière lui à appris que nul n'avait pour destinée le plaisir ou même le bonheur, dans le sens vulgaire du mot; elle lui a appris que le travail était la loi universelle, éternelle, divine, que chacun a une vocation spéciale à remplir, et que si Dieu a accordé à tous des dons particuliers, il faut lui en rendre grâces et se préparer à lui en rendre compte. De telle sorte que les observations, les expériences, les recherches les plus ardues ont revêtu pour Palissy le caractère d’une obligation catégorique, d'un devoir.

Il ne se lasse jamais de rappeler l’usage qu'on doit faire des dons de Dieu; on dirait qu’il veut s’exhorter lui-même en exhortant les autres. Il veut exhiber à chacun les talents qu’il a reçus de Celui qui en a en abondance, pour les faire profiter ét augmenter suivant son commandement. Il prie

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le lecteur de se souvenir du passage de l’Ecriture sainte où saint Paul dit : que chacun, selon qu’il a reçu des dons de Dieu, en distribue aux autres. « Que les simples soient instruits par les doctes, afin que nous ne soyons rédargués ! à la grande journée d’avoir caché les talents en terre, comme bien savez que ceux qui les auront ainsi cachés seront bannis du règne éternel, de devant la face de Celui qui vit et règne éternellement aux siècles des siècles. Amen. » Et encore : «Il n’y a donc en toi nulle charité ! Si tu veux ainsi tenir ton secret caché, tu le porteras en la fosse et nul ne s’en ressentira, ainsi ta fin sera maudite. Si tune montres ce que tu sais, tu abuses ee dons de Dieu. »

Quand le soir de la vie approche, ce n’est pas après le repos qu'il aspire; il se sent poussé à travailler davantage, à profiter des dernières lueurs du jour. « La vieillesse me presse de multiplier les talents que Dieu m'a donnés. Un de ces jours, considérant la couleur de ma barbe, je me mis à penser au peu de jours qui me restent pour finir ma course : et cela me fit admirer les lis et blés des campagnes et plusieurs espêces de plantes, lesquelles changent leurs. couleurs vertes en blanches lorsqu'elles sont près de rendre leurs fruits. Aussi plusieurs arbres se hâtent de fleurir quand ils sentent cesser leur vertu végétative et naturelle ; une telle considération m'a fait souvenir qu'il est écrit : que l’on se garde d’abuser des dons de Dieu et de cacher le talent en terre; et encore : le fol célant sa folie vaut mieux que le sage célant son savoir. C’est donc chose juste et raisonnable que chacun s’efforce de multiplier le talent qu'il a reçu de Dieu... Je me suis efforcé de mettre en lumière les choses qu’il a plu à Dieu de me faire entendre, afin de profiter à la postérité. » Un autre jour, il remarque que certains arbres et plantes, avant de mourir, se hâtent de fleurir et de produire graines et fruits.

Palissy puise donc les inspirations de sa conduite aussi bien dans la nature que dans sa conscience et dans la

1 Blâmés, censurés. ,

Parole de Dieu. Ce trois témoignages se fortitient par leur accord. Pour cette question de l’usage des dons de Dieu, du travail, il doit beaucoup à l'observation de la nature. Tout lui parle de travail, rien n’est en repos, le repos c’est la mort et il n’y a rien de mort dans la nature. « Dieu ne crée

pas les choses pour les laisser oisives, mais chacune fait

son devoir selon le commandement qui lui est donné de

Dieu. Les astres et planètes ne sont pas oisifs, la mer se

travaille à produire choses profitables, la terre semblablement n’est jamais oisive. Les minéraux ne sont pas tellement morts qu’ils ne produisent, de degré en degré, choses plus excellentes. »

Cette loi du travail, que lui révèlent même les végétaux et les minéraux, lui est confirmée par l’histoire. « Si les antiques n’eussent autrement contemplé les œuvres de Dieu, ils se fussent nourris de la pâture des bêtes, ils eussent seulement pris les fruits des champs tels qu'ils fussent venus, sans labeur. Mais ils se sont voulus sagement exercer à planter, semer et cultiver, pour aider la nature; c’est pourquoi les premiers inventeurs ont été tant estimés par nos prédécesseurs qu’ils les ont réputés être participants de l’esprit de Dieu. Cérès, qui s’avisa de semer et cultiver le blé, a été appelée déesse. Bacchus, homme de bien (non point ivrogne comme les peintres le font) fut exalté, parce qu’il s’avisa de planter et cultiver la vigne. Priape, pour avoir inventé le partage des terres; Neptune, pour avoir inventé la navigation, et tous les inventeurs de choses utiles ont été estimés être participants des dons de Dieu. Bacchus avait bien trouvé des raisins sauvages; Cérês avait bien trouvé du blé sauvage ; mais cela ne suffisait pas pour les nourrir suavement, comme quand les choses furent tranSplantées. Nous connaissons par là que Dieu veut que l'on travaille pour aider la nature, puisque toutes choses transplantées sont beaucoup plus suaves que les sauvages. » Pour lui, il ne veut pas croupir dans la paresse, il fera son devoir.

Il l'a fait Il a appris avec un bien grand labeur et non pas en peu de jours; il a appris à faire l’alchimie « avec

les dents! » Il faut lie dans l'Art de terre l'admirable récit de sa recherche de l'émail. 1] lui fallut quinze ans d'efforts, quinze ans de luttes. Le jour, il gagnait le pain de sa femme et de ses enfants, et la nuit, à la merci des vents et de la pluie, il cherchait « sans aucun secours, aide ni consolation, que des chats huants qui chantaient d’un côté et des chiens qui hurlaient de l’autre. » Toujours vaincu, il recommencait toujours. La moindre lueur d’espoir le relevait ; et quand il triompha, il rendit grâces à Dieu dont ilavait ému la charité et qui avait bien voulu récompenser son labeur.

Voilà un homme ! quand il nous dit que les sciences se manifestent à ceux qui les cherchent ; que pour faire quelque chose de bien, il faut être « veuillant, agile, portatif et laborieux » ; quand il nous dit qu'on ne peut poursuivre une chose pour la rendre belle et parfaite que ce ne soit avec grand et extrême labeur, lequel n’est jamais seul mais est toujours accompagné d’un millier d’angoisses ; quand il nous avertit que les fautes qu’il a faites l’ont plus appris que les choses qui se sont bien trouvées, et qu'il nous conseille de travailler, de chercher, nous pouvons le croire, ce ne sont pas là des mots, ce sont des vérités dont il a fait mieux que personne l’expérience.

La pente naturelle de son esprit portait Palissy à scruter dans ses moindres détails, d’un œil curieux et jamais lassé, la vie infiniment riche et variée des choses et des bêtes ; il avait le sentiment profond de sa vocation artistique et scientifique, et la ferme volonté de remplir son devoir selon l’ordre de Dieu. Cependant, il n’a pas été absorbé entièrement par l’observation de la nature. Rien de. ee qui est humain ne lui est resté étranger ; tout en étudiant le monde minéral, végétal, animal, il a vu et étudié l’homme, et le portrait qu'il en a laissé n’est pas flatteur. Lui qui dans la nature ne voit qu'harmonie, ordre, beauté, que motifs d'admiration et d’adoration, il ne trouve qu’à : blâmer, qu'à censurer chez la plupart des hommes, au risque de se faire traiter de « huguenot » et de « prêcheur. »

Et ce qu’il pense de l’homme, il le lui dit dans son simple et mâle langage, avec une clarté, un relief, même une

crudité d’expressions qui révélent une énergique convic-

tion. Il parle quelque part de son langage « mal poli ». Le fait est qu’il ne sait ménager personne. Pour s’en convaincre, il suffit de relever quelques épithètes qu’il adresse à son interlocuteur de la Recepte et des Discours : « Tu as une cervelle bien dure ; — je perds mon temps, tu es aussi grand bête aujourd’hui comme hier. — Pour vrai, je pense que tu as une tête sans cervelle; — tu as la tête d’un âne sur les épaules ! » Comme on le voit, cela est d’une franchise passablement brutale. Mais celui à qui sont adressés tous ces beaux compliments ne s’en offusque pas ; il dit une fois à Palissy : tu es un grand menteur ! et celui-ci à

Son tour se contente de continuer sa démonstration comme

si de rien n’était.

Pour ne pas Ss'égarer dans la forêt de réflexions et de jugements que lui inspire la conduite des hommes, on pourrait prendre l’un après l’autre les défauts et les vices qu'il découvre et qu'il condamne. Cet ami de la science, toujours en quête de vérité, devait lutter contre l'ignorance et contre le préjugé ; cet ami du travail toujours à sa tâche devait s’indigner contre la paresse et l’oisiveté ; cet ami de la vie simple et pure des champs devait détester la vie compliquée et frivole de la ville et de la cour. Cet ami de [a Bible et de l'Evangile devait s’insurger contre l’obscurantisme soigneusement entretenu par l'Eglise.

Mais peut-être est-il préférable de faire défiler devant nous les personnages qu’il met en scène, qu’il dépeint si bien en quelques mots, qu'il ne laisse aller qu'après une verte algarade ou un beau sermon. Car Bernard Palissy est tout le’ contraire de l’abstracteur de quintessence ; ce n'est pas la paresse ou l'ambition qui l’intéressent, c’est le

- paresseux et l’ambitieux avec lesquels il s'est trouvé en . rapports. Même quand il parle de l’oisiveté en général, ou

de l'orgueil ou de la haine, il a en vue tels ou tels personnages, et c’est pour cela que son style est si vivant.

‘ Voici venir d’abord les ignorants qui torturent la terre, les arbres, les bêtes « que Dieu a faites pour le soulagement des hommes ». Il nous les montre trouvant étranges

ses propos, criant après lui «comme au renard » jusqu'à

le rendre honteux. Ce sont les plus grands ennemis de la science et du progrès. Il plaint ces malades qui sont revenus des bains de Tarbes plus malades qu'auparavant, ou ces femmes qui auraient eu plus de profit à boire du vin qu’à aller boire les eaux de Spa. Mais, comme dit Palissy, quand les hommes sont « abreuvés » d’une opinion fausse, il est difficile de la leur arracher de la tête ; les plus ignorants et les plus sots sont aussi les plus têtus.

Viennent ensuite les paresseux. Pour eux, aucune pitié ! Il se met en colère contre ceux qui veulent « s’agrandir sans y travailler » Pour les corriger, il appelle à son aide la nature animée et inanimée, l’histoire, la Bible. Il leur montre la poule qui devient maigre pour «espellir! ses petits, » — la vigne non émondée qui se tue par l’abondance des fruits qu’elle s'efforce de produire, — il rappelle ce paysan romain que les ignorants et les paresseux accusérent de sorcellerie parce que ses champs bien cultivés produisaient beaucoup plus que les leurs, et qui se disculpa en disant que le labeur de ses mains et des mains de

ses enfants et de ses serviteurs était toute sa sorcellerie ;

— Surtout il rappelle que Dieu a commandé aux hommes de manger leur pain au labeur de leur corps, et que ceux

qui ne veulent pas travailler seront maudits et rejetés au

dernier jour.

Palissy s'attaque aussi à l’ingratitude des hommes. Il remarque que « le nombre des jours de plusieurs diminue leur mémoire», il croit que nous sommes tous ingrats à l’égard de Dieu. Comme il ne veut ressembler à de telles personnes, ni de près ni de loin, il rentre en lui-même, fouille les secrets de son cœur, interroge sa conscience, afin de bien s'acquitter envers tous. C’est pour payer sa dette à la reine-mêre qui a bien voulu le tirer-de prison qu'il écrit sa Recepte, où il met en lumière plusieurs secrets pour multiplier les biens et les vertus de tous les habitants du royaume. Et il aime sa patrie, ce protestant; il a un

! Couver, faire sortir de l'œuf.

« grand désir du bien public et de faire service à la noblesse de France. » Il ne veut pas ensevelir les secrets utiles à la République, et il démande que chacun s’efforce d'augmen ter la prospérité nationale et se tienne prêt à « faire service à son prince pour défendre la patrie. »

Et maintenant arrivent, pêle-mêle, les menteurs, les « haineux » et la foule énorme des avares et des ambitieux. Il semble, tellement il y insiste, que l’avarice et l'ambition soient Ses ennemis personnels. « L’avarice et l'ambition ont rendu presque tous les hommes fois et leur ont quasi pourri toute la cervelle. » Que de maux l'insatiable avarice des hommes amène ! « Rien au monde ne cause plus de larcins et tromperies que l’avarice, aussi est-il écrit que l’avarice est la racine de tous les maux. » Pour lui il a fui l’avarice comme la peste ; il n’a demandé la richesse ni à son art ni à “Sa science, et il est resté pauvre jusqu'à la fin de sa vie. Et, quant à l’orgueil, on n’en trouve pas trace dans ses livres. Sa modestie égale son mérite. Il n’est qu’un « terrassier », un pauvre artisan ; il demande qu’on excuse son trop rude langage ; il ne cache pas son indigence, sa petitesse, et il aime mieux « dire la vérité en son langage rustique» que mensonge en un langage de rhéteur.

Il est une catégorie d'hommes que Palissy qualifie très sévérement, ce sont les alchimistes. C’est qu'ils ne sont pas ses ennemis à lui, mais les ennemis de la science véritable. Ils méritent d’être appelés antiphilosophes et non philosophes, eux qui veulent usurper pour vivre à leur aise un secret que Dieu s’est réservé. En effet, dit-il, philosophe veut dire amateur de sapience. Or Dieu est sapience, l’on ne peut donc aimer sapience sans aimer Dieu. Et je . m'émerveille comment un tas de faux-monnayeurs, lesquels ne s’étudient qu’à tromperies et malices, n’ont honte de se mettre au rang des philosophes. L’avarice est racine de tous maux et ceux qui cherchent à faire l’or et l'argent ne peuvent être exempts du titre d’avaricieux, et étant avaricieux ne peuvent être dits philosophes, ni compris au nombre de ceux qui aiment sapience. S'ils sont enfants de philosophie, ils sont enfants de sapience et conséquem-

ment enfants de Dieu. si ainsi était, il serait bon que nous fussions tous de la religion des alchimistes.

Voilà un bel idéal du philosophe; Palissy S efforçait de le réaliser. Voilà aussi un portrait trop vrai de l'alchimiste,

faux-monnayeur, avare, menteur, impie! Et Palissy ne se. : : contente pas de cette esquisse brossée à crands traits; il

revient plusieurs fois à la charge. Tantôt il montre qu'il vaudrait mieux une peste, une guerre et une famine en

France que six hommes sachant faire de l'or; car tout. le. monde mépriserait le <cultivement de la terre » qui demeu-

rerait en friches, et comme l'or n'est pas nourriture, il vaut mieux cultiver la terre que chercher des mines d’or. Tantôt il ne voit en eux que des charlatans impudents qui tendent des filets pour attraper l'argent des naïfs. Quand on s’y laisse prendre, on n’a garde de s’en vanter, car on serait moqué par dessus le marché. Ailleurs encore il les traite de convoiteux et de ventres paresseux qui, pour obvier à travailler à quelque art utileet juste, voudraient savoir faire de l'or et de l'argent afin de vivre à leur aise et se faire grands à peu de labeur, et étant menés d’une telle convoitise, ne pouvant parvenir à faire ce qu'ils cherchent, ils usent de ce qu’ils peuvent, juste ou injuste. «Si tu veux m'en croire, ajoute-t-il, tu ne mettras jamais ton affection à ces choses.» Les alchimistes entreprennent contre la gloire de Dieu en cherchant à lui ravir ses secrets ; il faut les démasquer et ruiner leur prestige. Nul n’y a travaillé

plus que Bernard Palissy, et par là aussi il a contribué à

fonder la science véritable, celle qui entraîne l'humanité sur la route du progrès.

Palissy a osé dire ce qu’il pensait de la Obs de son temps. Il ne lui en veut pas plus qu’à toute autre classe; il doit beaucoup, et il ne l’oublie pas, au Connétable de Montmorency, à Antoine de Pons et à bien d’autres; mais il voudrait cette noblesse autre qu’elle n’est. On’ a vu avec quelle rigueur il attaquait l'alchimie et les alchimistes. Et cependant il permet aux grands seigneurs de s'occuper

d’alchimie. Pourquoi? parce que « cela les garantit d’un -

plus grand vice ! »

Il se moque très finement des « damoiseaux qui découpent leurs habits en diverses sortes étranges », des gentilshommes pauvres et « endettés jusqu'aux oreilles » qui se croiraient vilains s’ils maniaient un ferrement d’agriculture. Il reproche aux courtisans de manger leurs revenus en bravades, dépenses superflues, accoutrements, etc, ; il leur vaudrait mieux, dit-il, manger des oignons avec leurs tenanciers et les instruire à bien vivre, leur montrer bon exemple, les accorder en leurs différends et les empêcher de se ruiner en procès.

Telles étaient les réflexions qui l'occupaient dans les rares moments où il se dérobait à l'étude et à l’imitation de la nature. Il ne perdait jamais de vue la pensée morale et religieuse Dans le jardin idéal qu’il nous décrit dans sa Recepte et qu’il voulait construire, il aurait désiré voir des théories de jeunes filles qui s’y seraient délectées à chanter les psaumes de Marot, et il aurait gravé sur les plus belles pierres les passages de l’Ecriture qui lavaient instruit, consolé ou édifié. Les citations des livres saints sont si nombreuses dans ses écrits et sont amenées si naturellement qu'il devait en avoir fait une étude approfondie et s’en être approprié la lettre autant que l’esprit. Ce chercheur de vérité scientifique a été un chercheur de vérité religieuse ; cet amant passionné de la beauté artistique a été un amant aussi passionné de la beauté morale.

Du moins il nous-est apparu sous ce jour dans les deux parties de notre étude. Avant de conclure, de réunir en un faisceau les traits que nous avons recueillis et de nouer notre gerbe, il nous faut résoudre une question importante.

Bernard Palissy a publié deux livres, l’un en 1563, l’autre en 1580. Nous n'avons guêre parlé que du premier : c'est à lui que nous avons emprunté presque tous nos renseignements. Allons-nous donc présenter un portrait de notre auteur qui aurait cessé à un certain moment de lui ressembler ? A-t-il si bien évolué qu’il soit devenu tout différent de ce qu'il avait été? Ou bien encore, un beau jour, subitement a-t-il brûlé ce qu'il avait adoré et adoré ce qu'ilavait brûlé ?

Non. Quoiqu’on en ait dit, Palissv est resté jusqu’à la fin

l'homme que nous avons dépeint dans les pages précédentes. Sans doute, le contenu moral et religieux des Discours est beaucoup moins riche que celui de la Recepte ; mais cette pauvreté relative de l'ouvrage de 1580 ne s’explique nullement par une diminution de foi chrétienne et de vie sainte, comme on pourrait être tenté de le croire. Il a

quitté la petite ville pour la grande, la campagne pour Ja

cour. Cette nature jadis si originale et si fière se serait-elle accommodée aux goûts du jour? Dans ses œuvres d’art, les lézards et les couleuvres n’ont-ils pas cédé la place aux nymphes et aux déesses ? Pourquoi n'’aurait-il pas mis de coté sa vieille Bible et son austérité morale pour vivre comme le grand nombre ?

Sans aller jusque-là, on a prétendu que road Palissy

n’a jamais été réellement hérétique : c'était un de ces modérés qui ont des sympathies pour un parti sans s’y enrôler, et qui, en temps de révolution, souffrent même pour des opinions qu'ils n’ont pas. Et la preuve qu’on en donne, c’est que dans le livre publié en 1580, on ne trouve pas un mot pour les protestants dont, en 1563, il célébrait les vertus avec tant d’empressement et d'amour.

Rien de plus faux que cette thèse. Palissy n’a jamais été un moyenneur, un irrésolu. Nous l'avons vu se dévouer pour sauver le pasteur Hamelin ; nous l'avons vu s'exposer à la mort par ses attaques oi. les prêtres de Saintes ; à l'approche de la Saint-Barthélemy, il se réfugia à a pour y servir Dieu suivant sa conscience, etenfin à l’âge de quatre-vingts ans il passera de Ru mois à la Bastille et y mourra pour sa foi !

D'où vient alors la différence constatée entre les Discours et la Receple? Les Discours sont de véritables conférences scientifiques. F’humble potier, après les avoir prononcées à Paris devant un auditoire d'élite, les a réunies et publiées. Ce ne sont pas comme dans la Recepte, des conversations qui s’attardent, qui dévient ; il s’agit d’élucidér des questions, de résoudre des problèmes ; les yeux fixés sur le but que les auditeurs ou les lecteurs veulent atteindre le

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