I. Elles sont conservées au Palais de Madrid
sentent les épisodes d'un combat dont rien ne nous indique le nom,
mais que l'on peut facilement reconnaître.
Trois batailles importantes ont été livrées en Italie au commencement du xvi= siècle : celle de Ravenne (ii avril i5i2), de Marignan (14 septembre i5i5) et de Pavie (25 février i523); mais Marignan et Ravenne, ces deux journées meurtrières et si honorables pour les armées françaises, ne présentent aucun épisode se rapportant aux scènes publiées ici; on ne voit pas, d'ailleurs, le motif qui aurait portéun peintre brabançon à célébrer, à coups de crayon, les triomphes d'une nation ennemie. Il est facile de comprendre, au contraire, comment Van Orley fut porté à retracer les péripéties d'une journée dont les conséquences furent si favorables à la politique adoptée par son prince, si glorieuse pour ses capitaines, si honorable pour ceux qui y avaient combattu et triomphe.
L'intérêt qu'offrent ces dessins pour l'étude de l'art militaire est considérable. On y remarque deux sortes de cavaliers: les uns aux casques garnis de panaches superbes, en costumes pleins de recherche ; les autres, la tête couverte d'un simple morion, aux vêtements plus sévères. Est-ce une manière particulière de distinguer les chefs de l'armée brillante et somptueuse qui entourait François I*"^ des capitaines de l'armée alliée, qui avait souffert tant de privations et de misères? Il y a la même opposition dans l'armement de l'infanterie : d'un côté, on voit des corps d'arquebusiers, ailleurs ce sont surtout des piquiers, des hallebardiers ; les piques, les hallebardes, les épées mêmes sont énormes; les vêtements des soldats sont à manches et à hauts-de-chausses bouffants et ils ont la tête couverte d'une toque. C'est bien là le caractère du temps, l'usage de l'arc et de l'arbalète a cessé; la lutte est engagée entre la pique et les armes similaires, si chères surtout aux bandes suisses, et l'arquebuse préférée par les Espagnols et qui ne devait pas tarder à prouver sa supériorité. Quant à l'artillerie qui, chez les Français, était nombreuse, elle ne joue dans l'action qu'un rôle passif; elle ne figure dans les engagements que pour montrer son impuissance à repousser les attaques des vainqueurs.
Ici nous voyons apparaître une bande de cavaliers, dont la haute naissance explique l'armure étincelante et le riche costume ; sauf leur chef, ils ont la visière baissée et le casque garni d'une brillante aigrette. Un peu en arrière, dans un bois, se montrent des fantassins qui, l'arquebuse au poing, semblent prêts à assaillir l'ennemi. N'est-ce pas Un souvenir de la marche du marquis du Guast à travers le parc de Mirabello?
72 l;es artistes célèbres
Ailleurs la scène représente un combat sanglant livré à une position défendue par de l'artillerie de campagne; c'est autour d'une pièce aban- (.lonnée que vainqueurs et vaincus sont aux mains. Une forte colonne d'infanterie, composée surtout d'arquebusiers, avec lesquels marchent des hallebardiers, l'arme sur l'épaule, entretient un feu nourri contre la position ennemie, dont la fumée cache à moitié l'ordonnance. Sur un troisième dessin un cavalier, au cheval plein de feu, au costume élégant, donne des ordres à ceux qui l'entourent et parmi lesquels on remarque plusieurs officiers portant d'immenses piquas; un autre semble traîner un drapeau, dont les plis couvrent le sol. La scène se passe sur les bords d'un ruisseau, près d'un pont que les vainqueurs viennent d'emporter; elle laisse entrevoir un château placé sur une hauteur entourée d'une ligne de gabions.
Ailleurs, la scène se dessine en avant d'une ville considérable, dont le château, les tours et les églises se développent à l'horizon. Une troupe considérable sort de la porte principale, faisant fuir à son approche des cavaliers et des fantassins dont les plus rapprochés escaladent un mur, tant bien que mal. Un peu plus loin que ce mur on aperçoit un singulier détail des sièges de cette époque: ce sont des abris creusés dans la terre; de chacun de ces abris sortent quelques soldats, qui de là, sans doute, surveillaient la place ou tiraient sur ses défenseurs. Dans un autre épisode, nous assistons à la chute d'un combattant de marque, dont le cheval a perdu pied, et qu'un homme de sa suite soutient dans les bras ; près de lui gisent son épée, son panache; un groupe d'officiers, l'épée au poing, assistent impassibles à cette scène, qui fait plus loin l'objet de commentaires animés entre d'autres soldats de ia même armée, et dont l'annonce fait accourir de tous côtés d'autres cavaliers. Peut-être s'agit-il de la prise de François I'"^? Enfin nous contemplons, en dernier lieu, le pillage ou l'abandon d'un camp, dont on peut suivre «ne partie de l'enceinte, formée de hauts gabions entre lesquels sont placés des canons, et dans l'intérieur duquel se dressent encore quelques tentes. Il en sort une foule nombreuse et joyeuse de piquiers, escortant une dame à cheval, le faucon au poing et précédée d'un lévrier.
Exécutés sans doute au lendemain du grand événement qu'ils étaient destinés à célébrer, d'après les relations nombreuses que des témoins fournirent à l'artiste, ces dessins présentent peut-être quelques inexactitudes de détail ou quelques exagérations, mais l'ensemble doit être
exact. On y remarque d'ailleurs une variété, un entrain, qui tont honneur à celui qui les a esquissés. Il faut se rappeler que c'est le plus ancien exemple connu de reproduction d'engagement militaire, avec les mille incidents que présente une grande bataille. Vermeyen, l'auteur de la Conquête de Tunis, et à qui on attribue quelquefois des dessins représentant la journée de Pavie, n'avait que vingt-cinq ans lorsque cette bataille se livra et n'entra que plus tard au service de l'empereur. Il n'y a pas de similitude, du reste, entre les deux œuvres. La Conquête de Tunis n'offre pas l'animation, la variété, qui caractérisent la bataille de Pavie; il y règne un cachet sérieux, officiel, qui manque absolument à cette dernière.
On ne peut douter que les dessins de Van Orley furent exécutés pour un maître tapissier et ne tardèrent pas à être reproduits en une riche tenture, dçnt j'ai ailleurs ' esquissé l'histoire. Offerte à Charles-Quint en i53i par les Etats-généraux des Pays-Bas réunis à Bruxelles, souvent étalée aux regards dans le palais de cette ville, elle fut sans doute donnée à la famille du seigneur de Guast. Chez un descendant de ce vaillant général de Charles-Quint, don Alphonse d'Avalos, prince de Pescaire et marquis du Guast, à Naples, il existe en effet une riche tenture, formée de sept pièces et d'une beauté si remarquable que, quoique la fabrication soit certainement flamande, on en attribue le dessin au Titien. Mais, sans s'arrêter à toutes ces considérations, bornons-nous à constater que Bernard Van Orley révèle encore de grandes qualités dans ces dessins si peu connus : il sait grouper les masses, animer le paysage par des scènes variées, jeter ça et là des épisodes caractéristiques, pour donner une idée fidèle de ce qu'étaient dans le temps des armées aux prises. En ouvrant la série des bataillistes, il s'y présente en maître.
Il n'a pas fait moins pour le paysage, qui, avant son époque, ne jouait qu'un rôle accessoire dans les tableaux de dévotion ou les portraits. Quelques peintres. Bouts, Memlinc et surtout Joachim Patinir, mort en I 524, lui donnèrent plus d'importance; mais on peut dire de Bernard Van Orley qu'il a produit des compositions picturales où le paysage joue le premier rôle, que les représentations d'hommes et d'animaux ne font qu'animer. Les œuvres de Patinir sont moins des études d'après nature que des paysages composés par l'artiste d'après ses esquisses et ses souvenirs. Chez Van Orley, au contraire, le site reparaît absolul. l^es Tapisteries bruxelloises, p. ç5.
ment exact : dans ses dessins la forêt de Soigne se déploie tout entière avec sa belle végétation, les pièces d'eau qui en varient l'aspect, les clairières que Ton y rencontre çà et là, et même les édifices qui s'y élevaient.
La tenture, connue en France sous le nom de Belles Chasses de Giiyse parce qu'elle a appartenu aux seigneurs tie cette illustre maison, ou de Belles Chasses de l'empereur Maximilien, fut longtemps considérée comme un travail de Durer. « Le roi n'a-t-il pas aussi, dit Pimander dans les Entretiens de Félibien, des tapisseries du dessin d"Albert Durer? — Il y a quatre tentures, repartis-je, qui ont toujours passé pour être de lui, dont l'une (de vingt-cinq aunes en huit pièces) représente V Histoire de saint Jean ; une autre (de neuf aunes en cinq pièces) la Passion de Notre-Seigneur ; la troisième (de soixante aunes et demie en douze pièces), sont ces Belles Chasses de l'empereur Maximilien^ qui ctoieni autrefois à M. de Guyse ; elles sont toutes relevées d'or. Il n'y a que la quatrième qui n'est que de soie et qui représente la Vie humaine. Mais il est vrai que, pour les Chasses, il n'y a point d'apparence qu'elles soient d'Albert. Aussi on m'a assuré qu'elles ëtoient de la main d'un peintre de Bruxelles, nommé Bernard Van Orley, qui travailloit du temps de Raphaël et a fait exécuter toutes les tapisseries que les papes, les empereurs et les rois faisoient faire en Flandre d'après les dessins d'Italie. D'abord sa manière étoit gothique; mais, à force de voir des ouvrages de Raphaël et de Jules Romain, il la changea. Môme ily en a qui ont voulu que les tapisseries de ÏHistoire de saint Paul, qui sont dans le garde-meuble du roi, et qui ont toujours passé pour être de Raphaël, sont de son dessin, ce qui n'est pas vraisemblable, car on y voit trop la manière de ce grand maître. Peut-être Bernard les a-t-il conduites sur de légers dessins de Raphaël, y ayant en effet quelques parties qu'on voit bien n'être pas tout à fait arrêtées. Car c'était lui qui prenoit le soin de tous les ouvrages de peintures et d'étoffes que l'empereur Charles-Quint faisoit faire et même des vitres qui sont dans les églises de Bruxelles. 11 avoit sous lui un nommé Tons, grand paysagiste, qui a travaillé aux Chasses de l'empereur Maximilien, et un autre de ses élèves, Pierre Koecke, natif d'Alost, fort bon peintre et architecte'. »
« Il est vrai aussi qu'il n'y a rien de plus beau que ces Chasses dont
I. Félibien, Entretiens sur les vies et les ouvrages des vlus excellents peintres, t. II, p. 328 et 32).
8o LES ARTISTES CÉLÈBRES
vous parlez, et quoique le peintre ne fût pas d'Italie, je ne vois pas qu'il en mente moins d'honneur. Car il me souvient qu'il y a des ligures d'animaux, des visages si naturels, des vêtements si riclies et des paysages si agréables, qu'il n'y a rien à mon avis de plus beau, et pour moi je vous avoue que je n'y aperçois pas ce qui peut tenir du goût que vous appelez gothique ^ «
Darcel, le regretté directeur de la Manufacture des Gobelins, a fait aussi un grand éloge de cette tenture. Elle est, a-t-il dit, d'un dessin très serré et d'une exécution admirable. D'après le même écrivain, à qui l'on ne saurait contester une connaissance approfondie du sujet, la simplicité des colorations y est rehaussée par l'emploi de l'or pour les fonds clairs^. Chaque pièce est entourée d'une bordure qui, dans le bas, est formée de rinceaux entremêlés de tritons, de nymphes, de monstres marins. Sur les côtes, une gerbe vigoureuse de plantes jaillit d'un vase entouré par des fleurs et des fruits où se jouent des oiseaux. L'ensemble, après plus de trois siècles, a pris une teinte décolorée, pleine d'harmonie et de douceur; les feuillages sont devenus bleuâtres, lestons vigoureux des costumes ne sont plus éclatants.
Le raisonnement fort juste de Félibien (à part ses exagérations en faveur de la manière italienne) fait justice de l'attribution des Belles chasses à Albert Durer; elles ne peuvent aussi, pas plus que les tapisseries des Mois, être regardées comme une œuvre de Luc de Leyde; leur origine est évidemment flamande, ainsi que le dit également Van Mander. Mais on ne doit pas les tenir pour une commande de l'empereur Charles- Quint. Sinon il en serait resté des traces dans le Musée de tapisseries de Vienne ou dans la collection royale de Madrid. On doit les considérer, pour les raisons que j'ai exposées, comme ayant été commandées par Marie de Hongrie.
L'exemplaire original, qui est exposé dans les salons du Louvre, est probablement celui qui figure, dans un inventaire de l'année ligj. comme ayant appartenu à Erard de La Mark, évôque de Liège, et qui passa ensuite à la maison de Guyse, avant de figurer dans le mobilier appartenant à la couronne de France. Il sort d'un atelier de Bruxelles, puisqu'il ofire, sur presque toutes les pièces, la marque de Bruxelles (l'écus'son entre deux B), -et un monogramme de tapissier formé d'un