‹ Bernard van OrleyChapitre 12 sur 18 · Les Tapisseries du garde-meuble. (Paris, 1878, in-f · texte numérisé non relu

Les Tapisseries du garde-meuble. (Paris, 1878, in-f

^COLK. ILAMANDK. — 1-KINTRF.S.

nERNARD VAN ORLEY; —

G enlaçant une tige dont le sommet porte un double V, ce que nOus avons supposé être l'initiale des mots Wilhem (ou Guillaume) Geubels, une famille de ce nom ayant fourni à Bruxelles plusieurs fabricants renommés.

Le Garde-meuble de Paris n'a pas possédé moins de quatre exemplaires des Belles chasses : celui du Louvre, dont je viens de parler; un autre, cité en 1682; un troisième, exécuté de 1691 à 1693, et qui coûta 33,170 livres ; enfin un quatrième, fait au commencement du xviiie siècle, vers 1705, par l'entrepreneur E. Leblond, dont la signature se lit sur la bande rouge servant de fond à plusieurs pièces. Cette dernière suite est celle qui orne actuellement une des salles du château de Chantilly et qui frappe par son exécution merveilleuse. Il existe, au château de Pau, deux pièces que l'on dit, sans en administrer la preuve, avoir été confectionnées par François Geubels, et dont le dessin, à en juger par les reproductions qui en ont été données, est extrêmement négligé ^

Deux de ces dessins offrent pour Bruxelles un intérêt capital. Ils reproduisent, avec une fidélité minutieuse, une partie de la ville haute, qui était jadis occupée par le palais des souverains du Brabant, palais qui fut considérablement agrandi par les princes de la maison d'Autriche, et qui était limité, d'une part, par ce qu'on appelait les Bailles et qui forme aujourd'hui la place Royale, et de l'autre, par le parc, alors agreste, aujourd'hui remplacé par une promenade régulière portant le même nom.

Sur le premier de ces dessins on voit un portique richement décoré soutenu par de hautes colonnes et orné d'une grande niche, occupée par une statue de Diane. A gauche le roi Modus (la Règle) et la reine Ratio (la Justice), tous deux portant le sceptre et ayant sous leurs pieds un homme et une femme, symbolisant le Caprice et la Paresse, président à une réunion nombreuse. Des vieillards et des femmes, venus pour entendre leur sentence, se pressent sur les côtés de leur trône, tandis que des chasseurs élégamment vêtus, suivis de veneurs tenant des chiens en laisse, semblent échanger avec le roi et la reine des explications relatives à la chasse. Au dehors, un homme d'armes maintient un coursier destiné sans doute au gentilhomme placé au centre du dessin et qu'un page, à cheval sur un autre coursier, paraît attendre. Sous les deux pilastres for-

I. Voir dans VArt, t. LUI, p. 4201 suiv., un article de M. Paul Lafond, sur les Tapisseries du château de Pau.

niant l'entrée de la salle est suspendu un grand cartel, destiné à recevoir une inscription, qui célèbre en huit vers les agréments et l'utilité de la chasse, et que l'on peut lire sur la tapisserie exécutée d'après ce carton.

La vue qui se voit dans le fond du dessin, à droite, représente, avec une fidélité scrupuleuse, la place Royale, telle qu'elle était alors. On y remarque les Bailles qui avaient donné leur nom à la place et qui étaient formées d'une balustrade en pierre bleue avec colonnes, dont les deux premières, les plus rapprochées du palais, étaient ornées de statues, œuvres de Jean Borreman. Plus loin s'étend la place même, qu'animent quelques cavaliers et d'autres personnages. Vers la droite, s'élèvent la façade de la grande salle du palais, puis d'autres bâtiments dépendants du même édifice, et enfin, à gauche, l'église Saint-Jacques-sur-Coudcnberg, avec ses deux tours. Tout cela est d'une fidélité scrupuleuse et se retrouve dans la gravure de Callot, exécutée vers i625, et représentant le même site avec non moins d'exactitude; les seules modifications consistent en constructions élevées postérieurement à l'époque de Bernard Van Orley.

Un autre dessin n'offre pas moins d'importance. Qui le croirait à la première vue ? C'est la Place actuelle du palais, mais que de transformations le temps y a apportées! Le fond est formé par la vieille enceinte de Bruxelles, avec ses tours circulaires, derrière lesquelles se voit la flèche majestueuse de l'hôtel de ville, la tour du beffroi ou de l'église Saint- Nicolas (tour qui s'écroula en 1 7 14) et, à demi cachées par les arbres, les tours de l'église Sainte-Gudule. Vers la gauche se trouvent le palais ducal dont on distingue la chapelle, la grande salle dont nous avons parlé plus haut, et qui date, à ce qu'il semble, de l'époque de Philippe, duc de Bourgogne, et des bâtiments très considérables dans la direction del'église de Coudenberg, dont on aperçoit de nouveau les deux tours. Le dessin conservé au Louvre ne représente la chapelle que par une addition ajoutée au dessin primitif, et qui prouve également que les tapisseries ne furent exécutées que tardivement, pendant le règne de Charles-Quint, car la chapelle ne fut commencée qu'en i 525 et consacrée seulement en i5 5o. Entre le palais et le parc, dont on aperçoit les premières plantations, s'étend une plaine où se trouvent plusieurs personnages de la cour; l'un d'eux, reconnaissable au galbe de sa figure, quoiqu'on ne le voie que de dos, n'est autre que l'empereur Charles; deux autres cavaliers, qui causent ensemble, présentent un groupe plein d'intérêt. A droite se

tiennent quelques veneurs, et, circonstance charmante, presque sous leurs pieds, mais caché par quelques plantes, un lapin broute au milieu de tous ces ennemis, avec la plus complète tranquillité.

Aux portes de Bruxelles, vers le sud-ouest, s'étend encore aujourd'hui la belle forêt de -Soigne, si célèbre par les événements qui en ont illustré les alentours. Beaucoup plus étendue au Moyen-Age que de nos jours, elle couvrait la contrée d'épais ombrages, peuplée de cerfs, de daims, de chevreuils, de sangliers et aussi de loups et de renards. Les ducs de Brabant y avaient établi leur vénerie à Boitsfort, la prison où l'on enfermait les braconniers et d'autres accusés à Trois-Fontaines, et, sur la lisière orientale de la forêt, le château de Ter-Vueren, où ils passaient d'ordinaire la saison d'été. En outre, des monastères, dus à leur munificence, en embellissaient les abords. Ici on voyait la Cambre (ou plus exactement la Chambre, Caméra), couvent de femmes de l'ordre de Cîteaux; là les Dominicaines d' Hertoginne-Dael ou Val-Duchesse, plus loin Rouge-Cloîire, Groenendael, Sept- Fontaines, de l'ordre des chanoines réguliers de Saint-Augustin. Nos ducs ne se gênaient pas pour séjourner, avec leur suite de vassaux et de veneurs, dans ces maisons pieuses, auxquelles ils payaient souvent, par l'une ou l'autre faveur, l'hospitalité temporaire qu'ils leur imposaient.

L'une des pièces de la tenture nous montre le départ pour la chasse : un vieux seigneur, monté sur un fringant coursier, cause avec une jeune dame, qui tient sur le poing un faucon; ces deux personnages forment le groupe principal, autour duquel se pressent des serviteurs. Plus en arrière, un valet maintient en repos, à grands coups de gaule, un groupe de chiens, et d'autres cavaliers, répandus çà et là, se préparent à suivre la chasse. La scène se passe à proximité de la forêt, près d'un hameau dans lequel on pourrait reconnaître Boitsfort.

Bientôt la scène change. Nous voici au milieu du bois, sauf qu'au fond on voit un étang et un monastère entouré de murs et consistant en un ensemble de bâtiments au milieu desquels se dessine une église (celle de l'ancien prieuré de Rouge-Cloître peut-être). Des chasseurs à cheval s'informent auprès des piqueurs de la direction qu'aurait prise le cerf. Plus loin, des veneurs se consultent et recherchent les traces laissées par l'animal.

Sur une troisième pièce la scène se passe dans un chemin bordant un grand étang, sur le bord duquel est bâti yn çoqyent cjon^ on aperçoit

l'église et le clocher qui la surmonte. Ici le doute est à peine permis. A droite le site s'élève, couvert d'arbres, et la ressemblance des lieux permet de reconnaître dans ce couvent celui de Val-Verd ou Groenendael, si souvent visité par Charles-Quint et sa somptueuse cour. Sur l'avantplan, des chasseurs et des dames à cheval, accompagnés de pages et de veneurs; ceux-ci sonnant de la trompe en tenant des chiens en laisse, suivent avec un vif intérêt l'épisode qui se passe sur l'étang, où' un cerf dix-cors se débat contre quelques chiens qui le poursuivent. La meute, groupée sur la rive, semble attendre avec impatience la mort du fier animal.

Ailleurs, au milieu d'une clairière immense, les chasseurs et les chien; traquent de toutes parts un cerf; à l'avant-plan, des mannes pleines de nourriture sont gardées avec peine par des serviteurs, la meute accourant de tous côtes. C'est un mouvement incroyable de gens et d'animaux, dans les attitudes les plus variées et les plus curieuses.

Une journée passée dans le bois à traquer et à poursuivre le cerf appelle l'instant du repos. Ce moment est arrivé et les chasseurs en jouissent assis autour de tables dressées dans un recoin de la forêt. La principale est réservée à deux puissants seigneurs, à qui de nombreux serviteurs apportent des mets. Une seconde, plus loin, est occupée par quelques personnes de leur suite. Sur le devant, un domestique fait rafraîchir du vin dans une mare, tandis que de l'autre côté, à droite, des chasseurs, entourés de chiens, causent entre eux.

Enfin tout est terminé. Un long cortège de cavaliers et de piétons se dirige à travers la forôr vers le point de départ. Un valet, richement vêtu, conduit une mule, chargée des objets ayant servi au festin ; à gauche, au pied d'un grand arbre, un jeune homme cause familièrement avec une jeune fille. Le repas auquel il vient de prendre part lui inspire sans doute mille folies, trait de mœurs qu'il ne faut pas passer sous silence, et où l'on voit que Van Orley ne péchait pas par la pruderie.

Mais la scène se modifie. L'été a fait place à l'hiver et les arbres sont complètement dépouillés de leurs feuilles. C'est le moment de la chasse au sanglier. Un combat terrible s'est engagé entre l'animal et les chiens qui se jettent sur lui de tous côtés et dont quelques-uns ont déjà reçu de cruelles blessures. Un vieux seigneur, peut-être l'empereur Maximilien, poursuit le sanglier l'épée à la main, accompagné de quelques serviteurs, la lance en arrêt. A l'arrière-plan, dans la forêt, d'autres

cavaliers, des piétons, des chiens courent de tous côtés, et un autre sanglier fuit, vigoureusement poursuivi par une autre partie de la meute. On remarque, dans cette tapisserie, près de quelques chaumières, un petit édifice formé d'une tour carrée et d'un corps de bâtiment d'un étage, peut-être Trois-Fontaines, non loin de Rouge-Cloître, dont les constructions gardèrent longtemps cette apparence.

Une autre pièce, non moins mouvementée, nous montre un groupe d'hommes vigoureux activant un brasier dans lequel flambe le sanglier mort. Des personnages, de condition diverse, contemplent ce spectacle. Plus loin, à gauche, a lieu la curée; tandis qu'à droite deux cavaliers, un homme et une femme, de haut rang, reçoivent les prémices de la chasse; un autre groupe, placé un peu en arrière, leur apporte un sanglier mort. Vers le fond on aperçoit un étang gelé, où un grand nombre de personnes se livrent au plaisir du patinage. Cet étang entoure le château de Ter Vueren, dont la silhouette est facilement reconnaissable, surtout par sa haute et grande salle, aux pignons à angles saillants et rentrants.

Une vue de la forêt, entièrement dépouillée de feuillages, est animée par le spectacle d'un banquet servi à deux tables différentes : la première à des inférieurs qui semblent se disputer; la plus reculée à des seigneurs, parmi lesquels règne plu^ d'ordre. A gauche, quelques soldats armés de lances contemplent de loin la meute groupée autour d'un grand feu et qui attend sans doute le moment d'apaiser sa faim à son tour.

Que dire de cette création, d'autant plus étonnante qu'elle est la première de son genre ? Après l'avoir étudiée, est-il encore possible de classer Bernard Van Orley parmi les peintres sans originalité, insoucieux des beautés de la nature et pleins de mépris pour les hommes de son temps et de son pays? Ne faut-il pas, au contraire, saluer en lui un de ces artistes pleins de feu et d'initiative, qui ne subissent le contact d'une école étrangère que pour y puiser de nouvelles qualités. Où, je le répète, peut-on mieux étudier les allures,, les costumes, les goûts de la cour de Charles-Quint que dans ces Chasses merveilleuses, dont chaque page nous retrace fidèlement ce qu'étaient alors Bruxelles et les sites des environs, de même que les dessins de la Bataille de Pavie font passer sous les yeux la représentation fidèle des combattants, de nationalités diverses, qui versèrent leur sang dans cette journée? Dans l'une comme dans l'autre composition, c'est la nature même qui, fidèlement retracée, sert de c^dre à 4es épisodçs où tout est emprunté à la vie rçelle dy

temps. Hommes, chevaux, chiens, tout y est bien posé, avec une crànerie pleine de charmes. Soyons justes, et saluons en Van Orley l'un des peintres qui, les premiers, ont compris 1 importance du rôle que joue dans l'art le paysage.

On attribue aussi à Van Orley, sans preuve toutefois', la tenture des Mois dits de Lucas, parce que la paternité' en a aussi été donnée à Luc de Leyde, mais que je crois plutôt avoir été dessinée par un élève ou un contemporain de Bernard, sous l'influence, devenue toute-puissante, à Bruxelles, de ce peintre^. Mais on est généralement d'accord pour considérer comme une œuvre sortie de ses mains la splendide tenture de VHistoire d'Abraham, conservée au palais d'Hampton Court, près de Londres; elle fut fabriquée après i528, car elle porte la marque de Bruxelles, et fut exécutée chez les De Pannemaker. On a publié dans l'ouvrage d'Owen Jones et Wyatt, Textile Fabrics, une pièce qui donne une idée très avantageuse de toute la série. Melchisédech, la couronne en tête, le glaive au côté, y offre un vase de vin à Abraham, vainqueur de ses ennemis, et qui ne porte à la main qu'un long bâton; des serviteurs apportent au patriarche hébreu du pain. La scène se passe dans un élégant portique, d'où la vue plane sur la campagne, où se livre un combat acharné. La bordure est formée dans le bas par une série de personnages, presque tous féminins, et d'arabesques, et latéralement par des niches superposées, occupées par d'autres personnages allégoriques. Il serait impossible, croyons-nous, de rencontrer une bordure qui soit dessinée avec plus d'élégance. Quant à la tapisserie même, elle mérite le même éloge.

Bernard Van Orley exécuta encore, pour Henri, comte de Nassau et de Vianden, seigneur de Bréda, de Diest, de Grimberghe, etc., les cartons de huit tapisseries, représentant un seigneur et une dame de ses ancêtres, à cheval, entourés d'un paysage. Ces tapisseries, de grande dimension, tissées d'or et d'argent, ornaient autrefois le château de Bréda, mais on ne sait ce qu'elles sont devenues. Le prince Maurice de Nassau, le fils du Taciturne, fit faire de ces cartons une reproduction coloriée par un peintre de son temps, très estimé, nommé Hans ou Jean Jordaen, d'Anvers, qui était alors fixé à Delft, comme nous l'apprend Van Mander. Quant aux carions, il en existe encore au Musée de

1. M. Paul Lafond a également consacré un article spécial aux Mois de Lucas, dans un travail intitulé : Tapisseries du château de Pau. [L'Art, t. LU, p. 7.)

§4 LES ARtiSTES CÉLÈBRES

Munich quatre, dont un a été publié par Hirtli'. Le même Musée possède aussi quatre des dessins des tentures de V Histoire de Romiihis, qui portent le monogramme de notre maître, consistant en un V renversé, dont le bas est traversé par un B et dont la partie ouverte contient un petit O, représentant ainsi les trois initiales : B. V. O., du nom du peintre. De plus on y voit la date 1524. Il serait curieux de rapprocher ces dessins des tapisseries de ï Histoire de Romulus et Rémus , récemment achetées par le Musée des Arts décoratifs de Bruxelles, et qui ont été exécutées à Bruxelles vers cette époque, chez le haut-lisseur Antoine Leyniers, mais on ne sait d'après quel artiste. Les dessins de Munich sont faits à la plume et légèrement coloriés. La collection de l'archiduc Charles, à Vienne, en comprenait deux autres, sous ces désignations vagues : Des chasseurs à pied et à cheval, sous des arbres, avec un chien près d'eux, — six hommes et un chien, sous des arbres.

L'existence de ces dessins et de ceux conservés au Louvre rend assez problématique l'histoire suivante. Les dessins de Bernard étaient conservés, avec ceux de Raphaël, chez l'un des descendants du premier, Pierre Van Orley. Celui-ci, qui habitait le bas de la ville de Bruxelles à l'époque du bombardement de 1695, craignit que cette partie de son patrimoine ne fût atteinte par le feu des ennemis. Il les transporta, avec ce qu'il avait de plus précieux, chez l'un de ses amis, dont la maison lui semblait moins exposée, mais ce fut le contraire qui arriva; tandis que sa maison échappait à l'incendie qui consuma alors toute la partie centrale de Bruxelles, celle de son ami fut brûlée et dans ses ruines périt ce qui restait dans la ville des dessins de Bernard et de son illustre contemporain^. Actuellement, cette histoire paraît douteuse, car on sait que les cartons de Raphaël ont été en partie achetés à Bruxelles par le roi d'Angleterre, Charles I", et se voient actuellement, à Londres, au South Kensington Muséum; quant à Bernard, le Louvre possède vingt-trois de ses dessins, dont onze sont des sujets de chasses et six des batailles; il nous a été permis de mettre sous les yeux du public la reproduction de ces dix-sept pièces, qui justifieront, je le pense, les éloges que j'ai fait de sa manière.

1. Hirth, Grand livre d'Illustrations de la vie sociale, t. IV, p. 336-337. — Voir aussi Nagler, Die Monogramtnatisten, t. 1°', p. izb.

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