‹ Bernard van OrleyChapitre 13 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Transformation complète que Van Oricy l'ait subir à l'art des vitraux peints. — Ses vitraux de Saintc-Gudulc, à Bruxelles. — Sa mort. — Ses enfants et descendants. — Du rôle considérable qu'il joua et de la position exceptionnelle qu'il occupa parmi les artistes de son temps.

Il est un domaine dans lequel Van Orley exerça une action prépondérante et où son talent apparaît, imprègne plus que jamais de l'inHuence de la Renaissance italienne. Je veux parler de Tart de peindre sur verre. Là, il se montre à la fois novateur et artiste excellent, là il reste sans rival, et les productions de son crayon magistral continuent, après plus de trois siècles, à exciter l'étonnement et l'admiration.

Il y avait longtemps que l'église principale de Bruxelles, la collégiale des Saints-Michel et Gudule, était décorée de vitraux peints, mais rien n'y est resté des productions de l'art tel qu'on le pratiquait au Moyen- Age. Toute l'ornementation du temple a été, sous ce rapport, renouvelée au xvi<= siècle. Déjà, de i Sio à i 53o, on avait orné de nouvelles verrières le grand ch(x.'ur de l'église et on en avait décoré la fenêtre de la façade éclairant la grande nef, d'une composition de Jacques de Vriendt ou Floris, d'Anvers, représentant le Jugement dernier^ lorsque les fabriciens se décidèrent à s'adresser à Bernard Van Orley pour d'autres travaux du même genre.

Les transepts de Sainte-Gudule, avec leur voûte hardie, leurs énormes colonnes, leur triforium, leurs parois garnies de panneaux, peuvent être considérés comme une des plus nobles créations du style ogival primaire. Le xiii' siècle a produit, en Belgique, peu de constructions qui peuvent leur être comparées. De chaque côté, ils sont éclairés par une immense fenêtre qui occupe, au-dessus d'une porte donnant accès dans le temple, presque tout le mur terminal. Ces fenêtres sont en ogive, ainsi que les meneaux qui les décorent, mais les pages splcndides dont Van Orley les orna appartiennent au style de la Renaissance. Au centre, se dessine un arc triomphal sous lequel Charles-Quint et Elisabeth de Portugal, d'un côté, Louis, roi de Hongrie, et sa femme Marie, S(L'ur de Charles, de l'autre, se nioiitrent agenouillés devant

un autel, somptueusement vêtus et accompagnés de leurs patrons : Saint Charles (Charlemagne) et sainte Elisabeth d'une part, la Vierge et saint Louis, roi de France, d'autre part. Dans le bas soni tracées des inscriptions et l'on voit deux guerriers, vêtus à la romaine, tenant des . étendards. Dans le haut, la clarté se répand à grands flots et laisse apercevoir un réseau très compliqué, mais où l'on ne trouve que çà et là une armoirie, de manière à former une décoration d'une extrême légèreté et du plus bel aspect. La couleur se distribue dans ces verrières de manière à en augmenter encore l'effet magique. Tout l'effort est concentré dans la partie centrale ; là les plus vives nuances, oti l'or domine, sont prodiguées pour rehausser l'éclat de la scène principale, tandis que, par un heureux contraste, la partie inférieure est plus sobre décoloration et que la partie supérieure présente seulement quelques détails, de couleur très vive, se détachant sur une masse claire. Jamais, on doit l'avouer. Van Orley ne s'est montré plus grand coloriste ; car c'est lui, on le conçoit, qui a donné au verrier proprement dit toutes les indications nécessaires. Le verrier n'a fait évidemment qu'exécuter ses ordres.

Un peut sans doute lui reprocher de ne pas répondre à la pensée qui • animait dans le principe les peintres de vitraux, de ne pas être empreint de cet esprit religieux ou plutôt mystique, qui dominait au Moyen-Age. On y cherche, plutôt que l'on y trouve, des détails rappelant la destination des verrières d'orner le temple de Dieu. Mais, de son temps, on songeait surtout à glorifier les grands de la terre, et la représentation du prince tenait la place d'honneur. C'est à cette considération que l'artiste a obéi en ne laissant qu'une place secondaire aux épisodes religieux. Cette réserve faite quant à la disposition générale des vitraux, on ne peut qu'en admirer l'ordonnance. Bernard Van Orley les exécuta en 153/ et i538, comme l'indique un millésime placé sur chacun d'euxj dans le haut. « Au mois de décembre de cette année (1537), le lendemain de la Saint-Thomas (ou 22 décembre), fut placé, dit une chronique manuscrite de Bruxelles du temps, le beau vitrail de Sainte-Gudule, près du baptistère. Ce vitrail représentant Charles-Quint et sa femme, fut fait par maître Bernard Van Orley, peintre, et bourgeois de Bruxelles. » La verrière qui fait face, et qui date de l'année suivante, fut entreprise par Bernard pour 3/5 florins du Rhin, auxquels la fabrique ajouta encore 5o florins. Pour aider les marguilliers à acquitter cette dépense, le gouvernement de Charles-Quint leur abandonna 174 florins provenant d'un

BERNARD VAN ORLEY 97 billet gagné dans une loterie et dont le domaine avait hérite comme délaissé par un bâtard. Pendant les troubles de religion, ce vitrail, paraitil, eut beaucoup à souffrir, car les maîtres d'église de Sainte-Gudule dépensèrent, à ce qu'ils disent dans une requête de l'année 1614, plus de 1,600 florins pour le réparer convenablement.

A la même époque, on construisit à Sainte-Gudule, à côté du ch(eur principal, une grande chapelle latérale, érigée en l'honneur du Saint-Sacrement de Miracle, où l'on devait conserver les hosties poignardées par les juifs, disait-on, en \ 3yO. Lorsque le plan de cette partie du temple fut adopté, en i532, ce fut Bernard Van Orley qui en peignit une reproduction et qui reçut, pour ce travail, 10 florins carolus ou 2 livres 18 sous (quittance datée du 24 novembre). La chapelle achevée, on résolut d'en garnir les fenêtres de vitraux peints et ce fut notre artiste qui conçut le plan de cette décoration et en exécuta une partie. Les fenêtres, non compris les baies moins grandes donnant au-dessus des bas-côtés qui séparent la chapelle du chœur, sont aux nombre de cinq : quatre vers le nord, et une à l'abside. Les quatre premières ont continué à subsister, la cinquième, après avoir disparu, a été refaite de nos jours, sur les dessins et par les soins de Capronnier. Si la mon empêcha Van Orley de les achever toutes, du moins on peut dire que l'idée qui a présidé à l'exécution de ces verrières est de lui.

Chacune d'elles constitue un don de têtes couronnées. Elles sont dues à la muniflccnce : la première de Jean, roi de Portugal, et de Catherine d'Autriche, sa femme; la deuxième de Marie de Hongrie, la troisième de François I", roi de France, et de sa femme, Éléonore d'Autriche, et la quatrième de Ferdinand, roi de Hongrie ou des Romains, et de sa femme, Anne de Hongrie. Ces personnages y sont représentés à genoux, avec leurs saints patrons. Plus haut se passe une des scènes se rattachant à l'histoire du poignardement des hosties. Le bas est occupé par des écussons, avec inscriptions et autres détails décoratifs, qui se répètent dans la partie supérieure. Près de François se tient saint François d'Assise, au-dessus duquel plane le crucihx; de ce dernier partent quatre rayons couleur de sang, qui vont frapper les mains et les pieds du pieux cénobite. Le tout forme un ensemble du plus bel etfet; car, on le reconnaît : le troisième vitrail, le seul exécuté par Van Orley, reste un modèle; « la décoration architecturale y est plus élégante, la pose des

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personnages plus gracieuse, la touche plus légère' ». Dès l'année i536, le gouvernement de Charles-Quint avait donné au chapitre de Sainte- Gudule une somme de 36o livres pour l'aider à orner de vitraux peints la nouvelle chapelle de cette église. Celui de Van Orley fut le premier placé en 040; comme l'envoyé du roi de France demeurait alors à Malines, ce fut dans cette ville que le trésorier de l'église en alla chercher le prix, s'élevant à 222 couronnes d'or ou 400 florins. En vertu de l'accord qui avait été fait entre l'artiste et les marguilliers, les patrons ou modèles furent remis à ceux-ci, le 24 janvier 1541-1542, par les héritiers et les orphelins de Van Orley, moyennant le paiement de 4 livres

10 escalins de gros ou 18 florins.

Les autres vitraux ne furent édifiés qu'en 1546 et 1547; ils furent exécutés par Jean Van Haecht, d'Anvers, d'après les dessins (au moins pour deux d'entre eux) de Michel Coxie. Mais on peut supposer que celui-ci profita des indications de son maître, car depuis il ne se livra plus à des compositions du même genre, soit qu'il ait craint de ne rien faire de comparable aux créations de Van Orley, soit qu'il ait dédaigné de participer à un art qu'il considérait comme secondaire. Le xvii« siècle vit l'église Sainte-Gudule s'embellir de nouveaux vitraux dus à Van Thulden, mais quelque grandeur qu'il y ait dans ces verrières, elles ne peuvent entrer en comparaison avec les chefs-d'œuvre de Van Orley.

11 est d'autant plus regrettable que celui-ci n'ait pu achever l'œuvre qu'il avait commencée. A sa mort, le chapitre de Sainte-Gudule acheta de son fils Jérôme, des esquisses qu'il avait préparées dans ce but, et du peintre Gilles Willems, qui demeurait alors chez lui, le dessin qu'il avait esquissé pour la fenêtre dont le roi de Portugal avait promis de faire les frais^.

Malines et Harlem s'enrichirent aussi de verrières dues à notre peintre, mais aucune n'est parvenue jusqu'à nous. A Saint-Rombaud, de Malines, on en voyait dans la première chapelle du collatéral nord et la quatriènie chapelle du collatéral sud. La première offrait les portraits en pied de Marguerite d'Autriche et de son mari Philibert, duc de Savoie, avec la devise de la princesse : fortune infortune fort une; sur la seconde on voyait la Sortie de Jésus-Christ de Jérusalem ^. Ces œuvres

1. Lévy. Histoire de la peinture sur verre, 2' partie, p. 164.

2. Pour les vitraux rie Sainte-Gudule, consultez VHtstoire de Bruxelles., de MM. Henné et Wauters, t. III, p. 2G2 et -^70.

3. De Munck, Provintie, stadt ende district van Mechelen, t. I, p. 66.

BERNARD VAN ORLEY 99 de Van Oricy avaient déjà disparu au siècle dernier. Celle que Ton voyait à l'église Saint-Bavon, de Harlem, et dont le dessin existe encore, fut enlevée quand on plaça de nouvelles orgues, en 1735, et avait déjà, d'ailleurs, été modiiiée en iSgS par Guillaume Tybout. Van Orley y avait représenté Grégoire d'Egmond, évêque d'Utrecht, prosterné devant la sainte Trinité et accompagné de son patron, saint Grégoire le Grand, pape. L'exécution du travail avait été entreprise par Gérard Boelens, de Louvain, en i 541 '.

Tout porte à croire que d'autres temples encore furent décorés de celte manière par Van Orley. On pourrait peut-être ranger dans le nombre l'église Sainte-Catherine, d'Hoogstraeten, qui fut construite et décorée d'oeuvres de tout genre, du temps de Charles Quint, par Antoine de Lalaing, créé par ce prince comte d'Hoogstraeten, l'un des confidents et des favoris de Marguerite d'Autriche. On y remarque de très beaux vitraux peints, où l'influence de la Renaissance est évidente. Mais CCS vitraux ont été restaurés il y a uno quarantaine d'années et toutes les recherches pour retrouver le nom de l'artiste sont demeurées infructueuses. On ne peut donc y associer le nom de Bernard Van Orley, malgré la prédilection que montrait pour cet artiste Marguerite d'.'Xutr che, la protectrice d'Antoine de Lalaing. J'ai seulement renconirc le nom d'un verrier, nommé Nicolas Matthyssone, qui travaillait à Hoogstraetcn aux dates du 28 mars 1 522-1 523, du 10 février i527-i5.>S, du 28 mai 028, du 21 avril 1529, et qui avait été reçu dans la gildc de Saint-Luc, d'Anvers, en i5i8; peut-être fut-il employé à rorncmcntation du temple. On a quelquefois attribué au peintre bruxellois l'exécution des vitraux peints que l'on voyait à Paris, dans la chapelle dite d'Orléans au couvent des Cordeliers, mais cette opinion ne se basait sans doute que sur le caractère pictural des verrières, qui se rapprochait du style alfeciionné par Bernard.

Au cours de ces travaux, Van Orley avait perdu sa femme, Agnès Zeghers. le i3 septembre i539, mais il ne tarda pas à se remarier et il contracta, dès le 25 novembre de la même année, une nouvelle union avec Catherine Hellinck. Il était à peine remarié de deux ans qu'il mourut, le 6 janvier 1541 -1542. 11 fut enseveli dans l'église de Saint- Géry, qui venait d'èire reconstruite, dans la chapelle Saint-Maur, la

I. Gcnau\, .lans Taurcl : Cliristelyke Kmtst iii Hollaïui en Vlaaiideroi, t. II p. 43-60.

îoo LES ARTISTES CÉLÈBRES

première que l'on trouvait à droite en entrant par le grand portail. Là, se trouvait une inscription qui avait été évidemment remaniée au xvii*^ ou au xviii« siècle et qui était ornée de l'écusson des d'Orley. Van Orley laissa quelque fortune; outre son habitation à Bruxelles, qui fut vendue à un particulier, nommé Jean Isewins, il possédait la ferme dite 7 HoJ van Liere,à Wemmel, des terres à Wolverthem, Leeuw-Saint-Pierre, etc.; ses enfants se procurèrent aussi des ressources en aliénant les dessins, les esquisses, les œuvres inachevées de leur père.

La première femme de Van Orley lui avait donné sept enfants: Jeanne, qui épousa Thierri De Roovere ; Anne, femme de Jean Coppens ; Michel, Jean, Barbe, femme de Jean Spinoy, huissier du Conseil de Brabant à Tubize; Bernard et Jérôme; la seconde deux: Laurence et Gilles. Tous les fils de Bernard, entre autres Michel, Jérôme et Gilles, furent peintres comme leur père; mais, hélas, le talent n'est pas héréditaire et leurs noms n'ont pas échappé àl'oubli. Lorsque les troubles de religion éclatèrent, plusieurs Van Orley figurèrent parmi les adhérents à la réforme. L'un d'eux, appelé Nicolas, était parti de Bruxelles pour aller décorer le palais de Stuttgart; il fut inscrit, le i5 février i568-i569, sur les listes de proscription dressées par le Conseil des troubles, et essaya en«uite, mais sans succès à ce qu'il semble, d'obtenir à Cologne le droit de bourgeoisie. C'est probablement de lui que descend cet Everard Van Orley qui demeurait à Franckenihal lorsque, en i6o3, le duc Maximilien de Bavière fit exécuter d'après ses dessins diverses tapisseries représentant VHistoire de Josué^. En i585, Marie, Barbe et Elisabeth, héritières de Gomar Van Orley ou Orlay, et Pierre Van Orley figurèrent parmi les Bruxellois qui préférèrent abandonner leur patrie et leurs biens plutôt que de se soumettre à la domination de l'Espagne, et dont les biens furent confisqués. Mais d'autres Van Orley restèrent à Bruxelles et continuèrent à figurer dans le métier des peintres jusqu'au cours du xviii« siècle. Deux d'entre eux se firent alors une certaine réputation : Richard, qui a beaucoup gravé, et Jean, qui contribua considérablement à peupler les édifices de Bruxelles de sujets, la plupart religieux, après le bombardement de la ville, en 1695. Mais, quoique les œuvres de ces artistes ne manquent pas de mérite, leurs noms se confondent avec ceux de leurs confrères, perdus dans une période de décadence et de torpeur. Lorsqu'ils moururent, célibataires

I. Mûntz, Histoire générale de la Tapisserie; tapisseries allemandes.

BERNARD VAN ORLKY loi tous deux, le premier le 26 juin 1732, le second le 22 février ijSS, la lignée des Van Or.ley disparut sans bruit. Tel était l'oubli dans lequel les travaux du plus grand de leur race était tombé, que Mensaert, qui était cependant peintre à Bruxelles, ignorait la part prise par Bernard aux vitraux de Sainte-Gudule, et les attribuait « à un nommé Rogiers», le Roger Van der Wcyden de Van Mander. Il est vrai qu'avant lui Fricx, l'auteur d'une description de Bruxelles, les avait aussi attribuées « au célèbre Rogiers, de Bruxelles », et que Vasari et Guicciardin citent comme en étant l'auteur Jean Ack, d'Anvers. Mais ces derniers ont évidemment confondu le verrier proprement dit avec l'artiste ayant donné le dessin des vitraux. Florent Le Comte, qui écrivait à la fin du xvii" siècle, s'étend longuement sur la peinture sur verre et reconnaît que Van Orley eut la direction des travaux en ce genre exécutés à Bruxelles, maïs il est très concis à cet égard et ne lui consacre que deux ou trois lignes. Actuellement, et cela n'a pas été sans peine, la vérité s'est fait jour : la ville de Bruxelles, reconnaissante envers un de ses plus glorieux enfants, a donné le nom de Van Orley à une rue qui joint le boulevard Bischoffsheim à la place des Barricades et orné de la statue de Bernard une des salles de l'hôtel de ville et le square du Pctil-Sablon.

Plus l'histoire de la peinture au xvi« siècle se dégagera des ténèbres qui l'obscurcissent, plus on rendra justice aux rares qualités qui distinguaient Bernard Van Orley. Plus que Gossart et que Metzys, ses contemporains et ses émules, il a exercé une action décisive sur son temps. Il n'a vécu que cinquante années, mais il les a largement remplies. Ce n'est pas seulement comme peintre qu'il s'est distingué et, sous ce rapport, d'autres ont peut-être été plus féconds, mais il a touché à tout. Outre ses portraits, ses tableaux d'histoire, il a, l'un des premiers, fait du pavsage, des vues de ville et des .scènes militaires.

Ses compositions offrent d'autant plus d'intérêt qu'elles reproduisent des sites vus et affectionnés sans doute par lui. Toute sa tenture des Chasses de Maximilien n'est qu'un vaste panorama de Bruxelles et de la forêt de Soigne. Le catalogue de la galerie de l'archiduc Léopold- Guillaumc, datant de ibSq, nous apprend que la Fuite en Egypte qui en faisait partie et qui est actuellement au Musée de Vienne, a pour lointain un paysage «abondant en eaux». C'est, suivant ce catalogue, le viiinge d'Elterbcck près de Bruxelles, non l'Etterbcck actuel, vaste agglomération de maisons comptant près de 18,000 habitants, mais le village d'il y a

cinquante ans, avec ses grandes pièces d'eau et ses promenades solitaires. Seulement, ce catalogue paraît s'être trompé de localité, car il ajoute qu'on voit, avec ce village, l'église Sainte-Croix. Or, c'est Ixelles qu'on a voulu y indiquer, Ixelles, localité dont le caractère était autrefois le même et dont l'oratoire est consacré à la Sainte-Croix.

Ce peintre de la gouvernante générale des Pays-Bas ne refusait pas son concours aux grandes manifestations de l'art industriel, ni sa participation aux travaux des haut-lissiers, des sculpteurs en bois, des verriers; il ne put que contribuer à rehausser ces différents genres de travail. Les motifs profanes que l'on rencontre dans quelques-unes de ses compositions religieuses, les sujets badins ou familiers qu'il jette parfois dans d'autres, permettent de le ranger parmi les artistes sacrifiant volontiers à la fantaisie et à l'impression du moment. Le fait suivant prouve sa facilité à se plier aux idées du temps.

En i53i, une femme Perrine, d'Oultre près de Ninove, étant accouchée de deux enfants morts-nés qui étaient unis l'un à l'autre par un lien de chair, parvint à échapper à la mort, grâce à l'intervention, à ce que l'on crut, du Saint-Sacrement de Miracle de l'église Sainte-Gudule. Les petits corps des deux enfants furent embaumés et, sur l'ordre du chancelier de Brabant et des marguilliers de l'église, furent peints par maître Bernard; celui-ci reçut, de ce chef, la somme modique de sept escalins trois deniers ou un florin dit Andries giilden, et son œuvre resta longtemps suspendue dans l'église collégiale de Bruxelles'. La rémunération payée au peintre en cette circonstance ne représente, au plus, que la valeur de ses frais.

Ce que l'on ne peut assez louer chez lui, c'est l'habileté dans la composition et la distinction dans les types. Quelques têtes de femmes, et il en a peint beaucoup, sont de la plus grande beauté. C'est ainsi que, dans le vitrail de la reine de Hongrie, du transept nord de l'église Sainte-Gudule, la tête de la Vierge Marie ne serait pas, dit-on dans V Histoire de la peinture sur verre, désavouée par Raphaël. Ses compositions, étudiées tant dans leur ensemble que dans les moindres détails, sont dignes de la plus sérieuse attention, et tout y révèle la main de l'homme qui ne fait rien sans y apporter un soin scrupuleux et qui ne néglige aucun effort pour donner à son travail le plus de perfection possible.

I. De Raadt, Episodes inédits de la Chronique bruxelloise. (Gand, 1891, in-8»,

BERNARD VAN ORLEY io3 L'influence qu'un maître pareil exerça est facile à comprendre. Par malheur les anciens écrivains sont très concis à son égard; Guiceiardin se borne à citer son nom; Van Mander, qui cependant naquit en 1548, six ans seulement après son décès, ne lui consacre que deux pages dans lesquelles il y a plus d'une erreur, et déclare ne pas savoir à quelle époque Van Orley expira. Aujourd'hui on est mieux renseigné sur les détails de son existence, sur ses œuvres et sur la part qu'il prit à l'introduction, dans le pays, de l'art italien.

Van der Bruggen, qui était son valet ou son apprenti en 1 527, et Gilles Willems, qui demeurait chez lui en 1 542, n'ont pas laissé de traces dans l'histoire de l'art, mais deux autres de ses élèves, Coecke et Coxie, se sont distingués et ont largement contribué à propager l'art de la Renaissance. Le premier, qui naquit en i5c2, et dont le séjour dansl'atelier du maître doit remonter à i 320 ou i 525, car il tut reçu comme peintre et imprimeur dans la gilde de Saint-Luc à Anvers en 1 527, peignait déjà en i53o. Il se distingua surtout comme architecte et s'est fait un nom en publiant, en 1549, les œuvres de Vitruve. L'empereur Charlcs-Quint reconnut son mérite en l'honorant du titre de son peintre, il séjourna plusieurs années à Anvers, et y reçut parmi ses apprentis Colin ou Nicolas de Nicucasicl ou Neuchiitel dit aussi Lucidel, l'un des bons portraitistes du temps, que l'on classe souvent à tort dans l'Ecole allemande, car il était natif de Mons. Coecke revint se tixer à Bruxelles, où il mourut en i55o et où il reçut la sépulture dans l'église Saint-Géry. 11 ne laissa pas de fils, mais sa HUc épousa un artiste de grand renom, Pierre Brueghel dit le Vieux. Quant à Michel Coxie, son séjour dans l'atelier de Van Orley doit également se placer avant l'année 1 5 3o, car peu de temps après cette date, il se trouvait en Italie, où Vasari, l'historien de l'art dans ce pays, eut, vers i532, l'occasion de le voir et de se lier avec lui. Lui aussi fut un admirateur enthousiaste de Raphaël et de Michel-Ange, et cet attachement fut si grand chez lui, qu'il donna à son hls aîné le nom du premier de ces grands hommes. Inutile de dire que, dans tous ses ouvrages, il s'attache à imiter leur manière et que, grâce à lui ou à quelques autres artistes de son temps, l'art de la Renaissance triompha complètement aux Pays-Bas. Pendant sa longue existence, qui se prolongea jusqu'en 1592, il jouit dans le pays d'une grande influence, car il était à la fois le protégé de Philippe II, qui le nomma son peintre, et celui du cardina Granvelle. Sa vie se passa successivement à Malines, où il fut reçu dans

le métier des peintres en iSSg, et à Bruxelles, où il entra dans l'a même corporation en i543; il retourna, vers 1564, dans la première de ces villes, où il termina enfin sa carrière.

A l'époque où Michel Coxie était considéré comme le chef officiel de l'art de la peinture en Belgique, le style ogival, cet art qui avait dominé dans toute la dernière partie du Moyen-Age, disparaissait complètement de ce pays. Bruxelles avait vu s'élever, à l'imitation des palais d'Italie, l'hôtel du cardinal Granvelle (aujourd'hui l'Université), et les principes de la construction, tels que la concevaient Vitruve et les autres architectes de l'antiquité, redevenaient en honneur. L'imprimerie et la gravure avaient tué la calligraphie et l'art du miniaturiste. L'école italienne de peinture triomphait complètement. Bernard Van Orley qui, avec Mabuse, avait élé le premier à en suivre l'impulsion, était non pas éclipsé, mais dépassé par ses élèves et ses imitateurs, et l'on ne rendait déjà plus justice à ses compositions, qui avaient sans doute le tort de ne pas être suffisamment italiennes. On peut trouver un écho de cette déviation de l'opinion dans les vers que le Brugeois Lampsonius lui a consacrés dans un recueil de portraits des peintres célèbres des Pays- Bas, Pictorum aliquot celebrium Germaniœ inferioris effigies, publié à Anvers en 1 572 :

Aulica quod sese Bernardi jactat alumno Bruxella, Attalicas doctissima pingere vestes, Non tam pictoris, si quid me judice certet, Arti debetur, quamquam debetiir et Arti, Quam tibi, quod carus, Belgarum, Margari, rectrix, Diim tibi Apellea nihil est juciindius arte, Aiirea peniculis te dante manubria et aiireos Sœpe tiilit, ciistim paulo ante mimisma, Philippos.

C'est-à-dire :

a Si Bruxelles, la ville de la cour, si experte à produire des tissus Attaliques (ou tapisseries), se vante d'avoir vu naître Bernard, c'est moins pour l'art de ce peintre, bien que l'art y soit pour quelque chose, qu'à cause de ton amitié pour l'artiste, ô Marguerite, régente des Belges. Comme tu n'avais rien de plus cher que l'art d'Apelles, tu recouvris

BERNARD VAN ORLEY io5 d'argent ses pinceaux et souvent il reçut de toi des Philippes d'or nouvellement frappes. »

A ces phrases creuses et prétentieuses, on peut aujourd'hui opposer des faits. Vivant à une époque de transformation complète, Van Orley en subit le contre-coup, mais il eut le mérite de conserver intactes quelquesunes des qualités innées de sa race. S'il voulut, à l'imitation des grands peintres de l'Italie, donner plus d'importance et de vie à ses compositions et plus de distinction à ses types, il resta coloriste, admirateur de la nature, amoureux du détail et du fini dans ses œuvres. En trente années, il produisit beaucoup et, dans tout ce qu'il nous a laissé en tableaux, en tapisseries, en vitraux, on reconnaît l'homme de talent et l'on sait gré à Marguerite d'.\utriche et à Marie de Hongrie d'avoir protégé et honoré ses travaux.

Bien que Van Mander et quelques écrivains qui le copient servilement mentionnent l'empereur Charles-Quint comme ayant été le protecteur de Van Orley, il est à remarquer que l'on ne cite de ce prince aucune preuve de sympathie, aucune marque de bienveillance personnelle, donnée par ce monarque à notre artiste. 11 semble, au contraire, que la faveur dont de dernier était l'objet ne lui a pas survécu et, circonstance curieuse à noter, nous ne rencontrons pas ses œuvres dans les inventaires d'objets mobiliers ou d'objets d'art appartenant aux anciens souverains des Pays-Bas, non plus que dans le catalogue de ce Musée de Madrid, si riche en tableaux de l'Kcole flamande. Faut-il voir dans ce dédain une sorte de rancune pour les sentiments peu orthodoxes dont quelques-uns des Van Orley tirent preuve au xvi» siècle et qui réveillèrent les soupçons qu'avait éveillés la conduite imprudente de Bernard lui-même, en 1527?

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