PORTRAIT DE C H A R LE S - Q U I N T JEUNE
justilitTciu sa iioiuination de peintre de la gouvernante générale des Pays-Bas, Marguerite d'Autriche, nomination qui date du 23 mai i5i8,
Bernard Van Orley avait fait un premier voyage en Italie, pays où i! se rendit deux fois. Il y arriva à l'époque où Raphaël était à l'apogée de sa réputation, s'enthousiasma à la vue de ses œuvres et se lia d'amitié avec ce maître illustre. D'après l'opinion généralement adoptée, il fut chargé par Raphaël de surveiller l'exécution des riches tapisseries que le pape Léon X avait commandées aux Pays-Bas, et dont le peintre favori de ce souverain pontife avait dessiné les cartons. Ces tapisseries, les Actes des apôtres, furent achevées en iSig, après avoir été commandées quelques années auparavant. C'est donc vers i5i4 que Bernard Van Orley eut occasion de se lier avec Raphaël et cette date correspond parfaitement avec ce que l'on sait de ses propres travaux aux Pays-Bas, où il fut très occupé et exécuta de nombreuses peintures en i5i5 et pendant les années suivantes.
Comme peintre de la gouvernante générale des Pays-Bas, Van Orley jouissait d'émoluments s'élevant à un sou par jour, soit i8 livres 5 sous par an; un jour, cette rétribution lui fut retirée, mais Marguerite d'Autriche s'empressa, le 8 mars i52i, de la lui faire assigner de nouveau et lui accorda I2 livres 17 sous pour l'indemniser de ce qu'il avait reçu en moins. On peut juger de l'intérêt qu'elle ne cessa de porter à son artiste préféré; vers l'époque de sa mort, elle ne lui commanda pas moins de sept de ses portraits pour en faire cadeau à Claude Boisot, prieur de Poligny, à M""^ de Hornes, à M"« de Toulouse (la femme de M. de Marnix), à M"^ de Praet, qui vivait alors retirée au couvent de Galilée, près de Bruges, au bailli de Termonde, à un gentilhomme lorrain, et à maître Jean Rufîault, trésorier de Charles-Quint. De ces portraits que reste-t-il, que sont devenus ces représentations de la grande princesse ? 11 en est plus d'un que l'on retrouvera sans doute, dans l'un ou l'autre Musée de l'Europe, après une longue et patiente étude des portraits de dames anonymes que l'on y rencontre. Celui qui était conservé au couvent des Annonciades de Bruges et que le gouvernement autrichien fit vendre en 1785, à Bruxelles, où un nommé Thys l'acheta pour la somme modique de 1 3 florins, est cité comme une oeuvre d'un grand fini. On doit d'autant plus en regretter la perte que nous ne possédons, en peinture, aucune représentation absolument authentique de Marguerite d'Autriche.
Van Orley acquit de bonne heure assez de célébrité pour que, de loin, on vînt s'adresser à lui pour l'exécution d'un tableau. En i5i5, les
BERNARD VAN ORLEY i5 membres de la confrérie de la Sainte-Croix, de l'église Saint-Walburge, de F urnes, résolurent de faire un appel à son talent. Huit ans auparavant, Eléonore de Poitiers, vicomtesse de Furnes, avait légué une somme de 6 livres de gros pour orner leur autel d'une peinture, et depuis ils s'étaient adressés à deux peintres, Nicolas Soillot et Guillaume Wytslyne, dont les esquisses ne les avaient pas satisfaits. Un délégué de la confrérie, Charles Vander Burch, vint à Bruxelles en i5i5, s'aboucha avec Bernard et rapporta de lui un dessin qu'il lui paya 7 livres 18 sous parisis. La confrérie agréa ce dessin, ainsi que l'offre du peintre d'exécuter le tableau pour 5o livres de gros ou 482 livres parisis. Vander Burch rit alors un second voyage de Furnes à Bruxelles, où il donna un régal à Bernard. On lit dans les comptes de la confrérie que ce régal coûta 4 livres, que le peintre reçut 4 sous comme denier de Dieu (Godspenninck) ou arrhes, et que l'on dépensa 14 sous pour deux copies de l'accord conclu au sujet du tableau. Ce dernier fut payé par parties, et enfin, en i520, l'œuvre étant achevée, Jean Timmerman vint, au nom de la confrérie, examiner le tableau, qui fut soumis à l'examen des jurés ou doyens de la corporation des peintres de Bruxelles, examen qui coûta 24 sous, outre 4 sous payés au valet ou messager de la corporation. Puis le panneau fut placé sur un chariot et conduit à Furnes, où l'on fit grand accueil au peintre. Les confrères lui témoignèrent leur vive satisfaction et lui payèrent 12 livres en sus du prix convenu. L'œuvre se trouvait encore dans la chapelle delà Sainte-Croix en 1807, mais on ne sait trop ce qu'elle devint depuis. On y voyait Jésus sortant de Jérusalem et, sur les volets, d'une part, le Crucifiement, et, d'autre part, la Descente de croix*. Cette dernière partie seulement a été, paraît-il, sauvée de la destruction, et après avoir fait partie de la Collection du roi des Pays-Bas Guillaume II, figure aujourd'hui dans le riche Musée de rtrmitage, de Saint-Pétersbourg.
Au moment où l'exécution d'un de ces panneaux préoccupait ainsi et enthousiasmait enfin une confrérie de la Flandre, Bernard Van Orley, sans cesser des travaux pour sa protectrice, sans se désintéresser de son active coopération à l'industrie des tapisseries d'art, multipliait sans relâche les preuves de son activité. Malgré l'insuffisance de nos informations à cet égard, nous le trouvons pourtant : en 1 5 1 7, signant une pcin-
I. AiDtaU-s de la Socictc d'émulation de Bruges, i' scric, t. VIII, p. 128 et suivantes.
i6 LES ARTISTES CÉLÈBRES
ture actuellement conservée à Hampton-Court, Jésus-Christ guérissant les malades; en 1 5 19, exécutant les portraits de Guillaume Norman et du docteur Zelle, conservés à Bruxelles; en i5 2o, peignant le Triomphe de la Trinité, de l'église de Lubeck, et un Repos en Egypte, du Musée de Liverpool ; dès le commencement de i52i, achevant sa grande composition des Épreuves et de la patience de Job, et vers le même temps menant. à bonne fin le triptyque où il représenta le Christ pleuré par de saints personnages, et SUT les volets, Philippe Hanneron, sa femme et toute leur famille. De ces œuvres, quelques-unes sont très considérables, et, à en juger par le fini des détails, ont dû demander à l'artiste de longues et patientes études, et attestent chez lui une ardeur, une ténacité au travail qui justifièrent la renommée qu'il avait acquise.
Ses travaux pour la cour et le monde qui la fréquentait ne changèrent rien, paraît-il, à son genre de vie. Bernard resta toujours un homme de la bourgeoisie, ayant ses amis dans le milieu où avaient vécu ses parents et où lui-même continuait à vivre. Des peintres, des littérateurs, des fabricants de tapisseries étaient ses commensaux ordinaires. Il se fit inscrire dans la confrérie de Saint-Sebastien, de l'église Saint-Géry, qui était en quelque sorte une annexe du Serment ou Gilde des Archers, lequel Serment avait son jardin d'exercice près delà, au Fossé des Dames Blanches (aujourd'hui Vieux Marché aux Grains). Le docteur Zelle, dont il exécuta le portrait, était de ses voisins, car tous deux habitaient près de cette même église Saint-Géry, à Bruxelles, au centre de la cité, à peu de distance de l'Hôtel de ville ; là, dès l'année i52i, Bernard Van Orley possédait une habitation qu'il se plut à embellir et à agrandir; il fit jeter un pont sur le bras de la Senne qui circulait derrière sa maison et y joignit un grand jardin qui se prolongeait Jusqu'à la rue dite alors du Driesmolen (actuellement rue des Chartreux). De nos jours, tout ce quartier a été bouleversé, le bras de la Senne est comblé, les terrains adjacents sont traversés par une rue nouvelle (la rue d'Artevelde), et la maison même, celle du moins que l'on suppose avoir remplacé la résidence de Bernard Van Orley, ne présente plus rien dans son aspect qui rappelle son ancienne destination.
L'année i52i fut marquée par un événement mémorable dans la vie de Bernard. Le prince des peintres allemands de l'époque, le célèbre Albert Durer, vint à Bruxelles et y séjourna quelque temps. Dans la relation de son voyage qu'il nous a laissée, il parle avec admiration de ce
BERNARD VAN ORLEY 17 qu'il vit de remarquable dans la capitale des Pays-Bas et il s'e'tend en éloges sur la splendeur du palais des souverains (dont il ne subsiste plus rien), la richesse des objets d'art de tout genre qui y étaient accumules, le coup d'oeil pittoresque présenté par l'hôtel de Nassau (actuellement transformé en Musée), etc. 11 fut très bien accueilli par Marguerite d'Autriche et les personnes de la cour, mais maigrement récompensé, si l'on s'en rapporte ù lui. « Six personnes dont j'ai peint le portrait à Bruxelles, dit-il en gémissant, ne m'ont rien donné. »
11 n'eut du moins pas à se plaindre de Van Orley, qui lui offrit un dîner si somptueux, qu'il lui coûta bien 10 florins, ajoute Diirer. Aussi s'empressa t-il de dessiner, au charbon, le portrait de son hôte, portrait qu'il reproduisit ensuite en couleurs et que l'on a cru longtemps perdu. M. Ephrussi ' l'a retrouvé dans un panneau du Musée de Dresde, portrait étonnant par la vigueur et la puissance de l'exécution. Le personnage se présente de trois quarts à droite, coiffé d'une large barrette posée sur le côté droit et recouvrant une abondante chevelure. 11 est vctu d'un pourpoint découpé en carré sur la poitrine et laissant voir une chemise à collerette plissante ; figure intéressante, franche et trèscaractériséc, pleine de force et de vie; regard vif et clair; nez court à l'arête large, aux narines un peu épatées; lèvres charnues ; la joue droite, se détachant en contour très arrêté sur le fond rouge terne, frappe par une pommette osseuse et saillante et par une ligne fuyante qui forme un angle avec le menton. Dans le bas, la main gauche tient une lettre sur laquelle sont tracés les mots : Dem Penili Zw..., iSii. Cette inscription, qui semble une allusion à Bernard et au voyage de DQrer, a convaincu les critiques et entre autres Woerman et Henri Hymans, qui se sont ralliés à l'opinion d'Kphrussi. Van Orley avait alors atteint l'âge que le portrait donne au personnage représenté et l'identité de celui-ci ressort également de l'analogie que ses traits oflrent avec ceux que donne à Van Orley le portrait gravé par Wierix et publié par Jérôme De Cock.
Dans son Journal de Voyage'^, DUrer nous parle des amis qu'il se ht à Bruxelles: il cite, dans le nombre, des personnages de la cour, comme le trésorier de la princesse Marguerite, Jean de Marnix; Jean Metteneye, grand maître d'hôtel de l'empereur Charles-Quint, etc.; Busleyden, qu'il