CHAPITRE III
Van Orlcy envisagé comme portraitiste. — Ses tableaux d'histoire et, en particulier, son tableau des Epreuves de Job et le Jugement dernier.
L'œuvre de Van Orley comme peintre seulement est considérable, ce que nous en avons dit l'atteste. En ne l'envisageant qu'en qualité de portraitiste, il est, parmi les Flamands de son temps, le principal, ou pour ne heurter aucune opinion, un des principaux représentants de l'art qui consiste à reproduire avec fidélité les traits de ses semblables. Chez lui, la ressemblance est non seulement frappante, mais savamment étudiée et parfaitement rendue. Ainsi le Charles-Quint jeune, malgré le grand chapeau qui fait songer à la coiffure favorite de son grand-père Maximilien d'Autriche, malgré les traits du visage qui rappellent tout à fait ceux du roi Philippe le Beau, son père, a dans le regard un caractère ferme et décidé, çlans lequel on entrevoit les qualités énergiques du futur empereur d'Allemagne.
Le Guillaume Norman, du Musée de Bruxelles, avec son costume simple et sévère, frappe par la pose du personnage et l'air de distinction suprême que l'artiste a su lui donner, en le plaçant en avant d'une colonnade élégante ornée de draperies, et où l'on remarque : ici, d'élégantes arabesques; là, un écusson écartelé, dont le premier canton offre les armoiries des Norman : de sable, cousu d'azur, au lion d'or, orné et lampassé de gueules brochant sur le tout, Técu semé de billeites également d'or. L'inscription qui l'accompagne a été maladroitement recopiée ou altérée. Elle indique Guillaume u de Norman» comme ayant été t écuyer, capitaine de tous les pays de Bourgogne à l'Ecluse, vice-amiral de la mer de Flandre sous le seigneur de Beveren, conseiller et receveur général d'Artois et de Picardie ». Or, Guillaume Norman, et non de Norman ll'abus de la particule ne sévissant pas au xvi" siècle sur la Belgique), n'était pas capitaine de tout le pays de Bourgogne à l'Ecluse, ce qui ne signifie rien, mais capitaine de la tour de Bourgogne à l'Ecluse ; il ne fut pas non plus receveur d'Artois et de Picardie (ce qui lui aurait donné deux maîtres à la fois : l'empereur d'Allemagne et le roi de
France), mais receveur d'Artois et de Flandre (comme on peut le voir dans le Nobiliaire des Pays-Bas et de Bourgogne). Une main maladroite a évidemment passé par là. Tout est sobre et calme dans cette composition : le manteau et le pourpoint dont Norman est revêtu, ainsi que sa toque, son visage, ses mains parfaitement modelées, sa fine collerette blanche, font ressortir le jaune-brun de ses manches et la ligne de boutons dorés qui coupe heureusement son pourpoint.
Les mêmes qualités se retrouvent, mais à un degré différent d'intensité, dans le portrait du docteur Henri Zelle, exécuté pourtant dans la même année. Ici, la composition est plus compliquée, la tonalité plus violente sans être moins harmonieuse. Ce n'est plus un militaire, un administrateur qui a posé devant Van Orley, c'est un homme jeune encore, mais voué à de sérieuses études, comme l'attestent le meuble placé à sa droite et sur lequel sont posés deux livres richement reliés, et le volume largement ouvert posé devant lui et sur lequel est une lettre que Zelle est en train d'écrire. Ces traits réguliers ne sont pas sans analogie avec ceux d'autres personnages reproduits par le peintre dans ses tableaux. Henri Zelle n'avait alors que vingt-huit ans; il était physicien, c'est-à-dire docteur en médecine, et exerça de i522 à i56i (au moins) les fonctions de médecin en titre de la ville de Bruxelles, fonctions délicates et difficiles à la fois, car celui qui les remplissait devait non seulement diriger le soin des malades à Thopital Saint-Jean, mais encore donner des conseils à l'administration en cas d'épidémie. C'était, probablement, un ami de Van Orley; en tous cas, il était son voisin et tous deux habitaient la place dite de Saint-Géry (aujourd'hui de la Fontaine], l'un, le docteur, au coin de la rue dite Damstrate ou de la Digue, et l'autre, l'artiste, en face de l'entrée principale de l'église Saint-Géry. Une tenture verte est placée derrière le personnage, avec une bordure portant l'inscription : georg. d. zelle : physicus : aetat. 28. Bernardus dorleii FACiEBAT bruxell. mdxix, c'est-à-dire : « George dit Zelle, médecin, Bernard d'Orley a fait à Bruxelles en i5 19. » On y remarque, sur la tenture, des mains entrelacées ; des N et un chiffre bizarre formé de plusieurs lettres accouplées rappellent sans doute que ce portrait a été peint à l'occasion du mariage du docteur; les mains symbolisent l'union qu'il allait contracter, l'N et le chiffre, le nom des futurs époux. Ici encore nous ne pouvons qu'admirer le coloris harmonieux ; la calme et intelligente figure de Zelle et §es mains, bien dessinées, se détachent aveç