ÉCOLE I I.AMANDE. — PEINTRES. BERNARD VAN ORLEV
On ne pourrait adresser les mêmes reproches à un triptyque à doubles volets peint, en i3'i8, pour l'église Sainte-Marie de Lubcck, où il est encore conservé. Le panneau central représente la Trinité adorée par les Saints et semble une imitation libre de la célèbre gravure d'Albert Durer, reproduisant le même sujet. La Trinité, qu'un groupe de chérubins environne, est composée de Dieu le Père et du Saint-Esprit, soutenant dans leurs bras le corps du Sauveur. Sur les volets on voit : d'un côté la Sibylle de Cumes montrant à l'empereur Auguste la Vierge Marie et son enfant portés sur les nues; près d'elle, trois personnages, placés dans une tribune, rappellent, paraît-il, les donateurs du tableau. De Tautre côté, saint Jean l'Evangéliste, assis dans un riant paysage, contemple l'une des scènes de l'Apocalypse. Sur les panneaux extérieurs des volets et les panneaux intérieurs des volets extrêmes l'artiste a peint quatre figures pleines de caractère. Ce sont les quatre pères de l'église latine : saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin et saint Grégoire, les deux premiers un livre à la main, les deux autres portant la crosse et ayant la mitre en tête. Ils se tiennent dans un riche portique, à colonnades, s'ouvrant sur un paysage. L'extérieur des volets extrêmes est occupé par une Annonciation.
Il y a plus à dire des Epreuves et de la Patience de Job, l'une des œuvres capitales du peintre et qui, de la Galerie des tableaux du roi des Pays-Bas, Guillaume II, est passée au Musée royal de Bruxelles. C'est évidemment le tableau peint par Van Orley pour Marguerite d'Autriche, qui en lit don à Antoine de Lalaing, seigneur de Hoogstraeten, l'un de ses minisires favoris. C'est également un triptyque avec volets ayant leur revers couvert de peintures. M. John Nieuwenhuys, qui l'acheta à la vente du roi, a fait scier ces volets, ce qui permet d'embrasser, d'un coup d'œil, toute la composition.
Au centre, on voit la représentation des faits signalés dans le passage du Livre de Job o\x soni racontés les malheurs terribles qui tombent coup sur coup sur ce vieillard intègre qui, jusqu'alors, avait joui de tous les bonheurs : «Tes fils et tes filles, vient lui dire un de ses serviteurs, man- « geaient et buvaient dans la maison de leur frère aîné, et voici, un V grand vent s'est levé de delà le désert et a heurté contre les quatre c coins de la maison, qui est tombée sur ces jeunes gens et ils sont <c l'.crts; et je suis échappé moi seul pour te le rapporter. » Cette scène terrible se passe dans un édifice de style Renaissance, soutenu par des
piliers, dont les plus rapproches du spectateur sont chargés, jusqu'à l'exagération, de pannjaux, de médaillons, de sculptures de haut-reliet. II se termine par un mur orné d'une niche charmante, mais d'une ornemenialion excessive. La voûte s'cntr'ouvre et laisse apercevoir les esprits du mal qui déchaînent le vent sur cette construction, dont ils font tomber les débris sur les tils et les hlles de Job. Ceux-ci, surpris à table par la catastrophe, succombent écrasés ou essaient de fuir, livrés à la consternation. L'artiste a tait preuve, dans ce panneau, d'une habileté de dessin extraordinaire. Les poses de ses personnages sont hardiment traitées ; on admire surtout, à l'avant-plan, une femme qui tombe en essayant de proléger sa téte; une autre, renversée à terre, fait à peu près le même mouvement. La scène est pleine de vie sans être contuse et se complète, au fond, par un paysage traité avec finesse et élégance et où se passent d'autres épisodes de la légende. Une dou'ble inscription nous apprend la date de l'exécution de cette œuvre remarquable. On lit sur un des piliers de gauche : Elx syn tyt. — OrîLEv i52i ; et au bas du tableau : Bernardus d'Orley — Bruxellanis faciebat a. dni — M • ccccc ■ XXI, iiir> MENSis Mai. Ainsi, c'est le 4 mai i52i que Van Orley mit la dernière main à ce tableau, et il semble avoir voulu justifier l'imitation de l'art italien que l'on y reinarque et sa manière nouvelle, évidemment imitée de celle de Michel-Ange, en ajoutant : .4 chacun son temps [Elx syn tyt.) ,
Le volet de gauche représente les innombrables troupeaux de Job, coniposés de chameaux, de bœufs et de moutons, défilant dans une gorge montueuse sous la conduite des Chaldéens, qui viennent de s'en emparer. Sur le devant, on remarque un soldat vèiu d'une armure couverte d'ornements richement ciselés, à la mode du xvi"-' siècle, armé d'une longue lance et le corps entouré d'une riche ceinture ; il semble surveiller ce cortège. Sur le volet de droite. Job, danslaplus noble attitude, s'avance pour prier Dieu en faveur de ses amis Eliphas, Baldad et Sophar, agenouillés devant lui; le fond est occupé par un édifice du style de la Renaissance composé avec un goût charmant; les parties essentielles de la construction y contrastent par leur Simplicité pleine de grandeur avec les détails variés qui en décorent et complètent les moins importantes.
Sur le revers des volets, que John Nieuwenhuys a fait scier pour que l'on pût mieux juger de l'ensemble, Van Orley a peint la mort du juste
et celle du méchant. Cha-que volet présente deux scènes différentes. Sur le premier on voit Lazare couche joignant les mains en implorant le ciel du regard, tandis qu'un homme, bizarrement vétu, insulte le malheureux en le menaçant d'un bâton. Comme contraste, on aperçoit un bâtiment richement décoré et dont l'étageest à jour; on y voit deux hommes et une femme s'entretenant devant une table richement servie. Chaque détail ici attire et retient l'attention. Le groupe des trois personnages est plein de vie et l'homme jeune qui en fait partie représente, selon toute apparence, Van Orley lui-même. Le dais recotivrant à demi la table, le riche dressoir, chargé de vases, sont autant de motifs empruntés aux ameublements de l'époque. Quant aux bas-reliefs de bronze ornant la façade de l'édifice où se passe cette scène intime, ils reproduisent quelques-uns de ceux qui ornent à Rome l'Arc de triomphe de Titus et attestent l'ardeur avec laquelle Van Orley avait étudié ce beau débris de l'antique Rome.
Au bas de l'autre volet la mort du mauvais riche est retracée de la manière la plus effrayante. Son corps nu, admirable de modelé, se tord dans les contorsions de l'agonie; il est environné de monstres hideux, de démons, de serpents ; un démon lui présente un plat de vipères ; un autre lui verse dans la bouche du métal en fusion ; un serpent enlace ses jambes. Rien ne surpasse, comme étude approfondie du corps humain et comme vigueur de coloration, cette page merveilleuse, un des chefsd'fcuvre de l'art flamand. Et comme contraste, dans un appartement encadré entre deux colonnes, on entrevoit une scène aussi simple, aussi tranquille que la première est désordonnée: un homme est étendu sur un lit couvert de draperies pourprées ; près de lui une femme, tenant un vase en main, essaie de le consoler, et un médecin, examinant une fiole, semble étudier un dernier moyen pour rendre la santé au malade.
L'artiste a déployé les qualités les plus diverses dans cette œuvre capitale, dont les moindres détails sont exécutés avec le plus grand soin, où tout porte l'empreinte de longues et sérieuses études, et qui suffirait pour justifier, aux yeux de tout critique impartial, les tendances italianistcs de Van Orley. Dans son commerce avec les grands maîtres d'au-delà des Alpes, il a certainement puisé de nouvelles, de rares qualités, et pour mieux entraîner à sa suite ses contemporains il ne lui a manqué peutêtre qu'une carrière plus longue, des circonstances plus favorables.
l'aNNONCI \TION .
Volcis cxU'iiciirs exiri'mes de la Irinili' nJorcr f\ir /<•< S.i/h/a —(l'élise S:iiniL--Min ie, :^ I.nbeck.)
Comme preuve de la puissance du talent de Van Oriey et de l'habileté avec laquelle il savait varier sa manière, citons un autre tableau, longtemps placé dans l'église de Sainte-Gudule, à Bruxelles, et qui est aujourd'hui au Musée royal de cette ville. Il forme un triptyque, peint sur un fond doré moucheté de noir. On y voit, sur le panneau central, Jésus-Christ mort, pleuré par la Vierge et par les saints personnages. La tête du Sauveur repose sur les genoux de l'une des Maries; sa main droite est tenue par la Madeleine qui est au côté opposé. Au milieu sont la Vierge, les yeux inondés de larmes, la seconde Marie et saint Jean. Au second plan, à droite, Nicodème et Joseph d'Arimathie tiennent la couronne d'épines. Les volets, nous les avons décrits plus haut; ajoutons seulement qu'au revers se trouvent, d'un côté, la Vierge représentée agenouillée devant un prie-Dieu, une main appuyée sur la poitrine, et, de l'autre côté, l'ange Gabriel fléchissant le genou devant elle.
Ici, l'effet est saisissant par la simplicité des moyens employés et le sentiment profond, calme, que l'artiste a imprimé à ses personnages. Les types du panneau central, bien choisis, n'ont rien de vulgaire; aucun détail étranger à la scène ne distrait le spectateur et cette œuvre, exécutée à la lin du premier quart du xvi^ siècle, semble au premier abord bien plus ancienne, tant l'artiste a attaché à son œuvre un cachet entièrement religieux. Elle était admirablement préparée pour orner, dans la collégiale de Sainte-Gudule, la tombe des donateurs, située près du chœur, dans la chapelle du Saint-Sacrement, qui fut quelques années plus tard totalement transformée.
Le Jugement dernier, du Musée d'Anvers, appartient encore à cette époque si active de la vie de Van Orley. D'après un document mis au our il y a quelques années, ce fut vers i3i8queles aumôniers de la ville d'Anvers, c'est-à-dire les administrateurs spéciaux, choisis par la commune pour diriger et surveiller la gestion des institutions charitables de cette ville, résolurent d'orner d'un triptyque l'autel près duquel ils assistaient à l'office divin, dans la collégiale de Notre-Dame, et en confièrent l'exécution à Van Orley, regardé dès lors comme un maître très excellent et célèbre (een seer excellent ende vermaert meester). Pour payer la dépense, fixée à 600 florins (représentant aujourd'hui 1 1 ,000 francs environ), il fut décidé de la couvrir au moyen de cotisations payables par les aumôniers, s'élevant pour chacun d'eux à une livre de gros (soit
LES KPKKUVES KT LA PATIENCE DE JOB. l'aiiiicni priiKipal. — (Muscv: de l{riixoll<;<i.i
JOB PRIANT DIEU POUR SES AMIS. Volets de droite des Epreuves et de la Patience de Job. — (Musée de Bruxelles.
LES TROUPEAUX DE J O 11 1 . M M 1 ; N É S PAR LES C H A L D K E N S . Volet Jo Jmiic des /•'/tci/i'cv el de Ut Patience Je Job. — (Musée de liruxcllas.)