‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 14 sur 19 · Bernardin do Saint-Pierre avilit développé ses idées sur · texte numérisé non relu

Bernardin do Saint-Pierre avilit développé ses idées sur

l'éducation des femmes bien avant la publication des Etudes, daûS un Discours présenté en 1777, sans succès, à un concours académique de province. Lue partie des détails qu'on. vient de lire sont empruntés à ce Discours sur l'Éducation des femmes.

Barine. — Bernardin de Saint-Pierre. 8

pratique : « Sept années d'humanité, deux de philosophie, trois de théologie : douze ans d'ennui, d'ambition et de suffisance — Je demande si, au sortir de là, un écolier est, suivant la dénomination de ces mêmes études, plus humain, plus philosophe, et croit plus en Dieu qu'un bon paysan qui ne sait pas lire? A quoi donc tout cela sert-il à la plupart des hommes ? » Un garçon doit avoir fini ses classes et pris un métier à seize ans. Jusque-là, il étudie d'après un programme qui a fait depuis un beau chemin dans le monde et mérite une seconde fois à Bernardin de Saint-Pierre le nom de précurseur. Rien que des choses utiles : l'arithmétique, la géométrie, la physique, la mécanique, l'agriculture, l'art de faire du pain et de tisser de la toile, celui de se bâtir une maison et de la décorer. Une éducation civique très soignée; on ignore généralement que Bernardin de Saint-Pierre est l'inventeur des bataillons scolaires. C'était une de ses idées favorites; il voulait même que les petits bonshommes des écoles lissent les grandes manœuvres :

« Dans la belle saison, quand la moisson est faite vers le commencement de septembre, je les mènerais à la campagne, divisés s<>u> plusieurs drapeaux. Je leur donnerais une image de la guerre. Je les ferais coucher sur l'herbe, à l'ombre d< ;s forêts : là, ils prépareraient eux-mêmes leurs aliments; ils apprendraient à défendre et à attaquer un |><>^i<\ à passer une rivière à la nage; il> s'exerceraient à faire usage des armes à feu et à exécuter en même temps des

manœuvres prises de la tactique des Grecs, qui sont nos maîtres presque en tout genre. »

Un peu de grec et de latin dans les dernières années, mais enseignés « par l'usage », sans grammaire, leçons par cœur ni devoirs écrits. Un peu de droit, un peu de politique, quelques notions sur l'histoire des religions, jamais de spéculations abstraites ni de recherches vaines, même en science.

On ne se serait pas attendu à rencontrer un Bernardin de Saint-Pierre aussi utilitaire. En cent ans, nous ne l'avons pas encore dépassé, et l'on sait pourtant si notre génération se pique de mépriser les humanités. La merveille, c'est qu'il trouva moyen de garder son sentimentalisme Louis XVI à travers cette débauche d'idées pratiques. Il corrigea d'un trait de plume l'aridité de son programme. Tout ce qu'on enseignait dans ses Écoles de La patrie, orthographe, morale, calcul, boulangerie, tout sans exception devait être « mis en vers et en musique ». En dehors des classes, les élèves étaient gouvernés et avertis par le « son des flûtes, des hautbois et des musettes ». Nous voilà rentrés dans le royaume d'Utopie; nous reconnaissons notre Bernardin.

Les plans de réformes politiques et sociales qui remplissent les deux derniers livres des Etudes offrent tous ce curieux mélange d'esprit positif et d'imagination romanesque. Saint-Pierre est démocrate, assez avancé pour l'année où il écrit. Il travaille, dans la mesure de ses forces, à ébranler ce qui existe, et c'est toujours pour aboutir à de pures

Il BERNARDIN DE SAIXT-PIERRË.

rêveries. On a l'impression que, dans son Etat régénéré, les questions les plus sérieuses seront c mises en vers et en musique », comme les cours de géométrie de son école modèle. Il demande la suppression de la grande propriété et des gros capitalistes, celle des monopoles, des compagnies privilégiées, de la vénalité des charges. Il propose divers moyens de battre en brèche la noblesse, dont l'existence ne saurait manquer, à la longue, de procurer l'abaissement de l'Etat et sa ruine. Il réclame énergiquement la confiscation des biens du clergé au profit des pauvres. Il veut remplacer les hôpitaux par des secours à domicile, dont profiteraient les familles des malades, améliorer le régime des prisons et des maisons de fous, assurer des retraites aux ouvriers âgés, construire dans Paris des édifices assez vastes pour y donner des fêtes au peuple. Tout à coup, il s'interrompt de ces graves sujets pour décrire un Elysée de son invention, qui sera comme le résumé visible et palpable de l'heureuse métamorphose de la France.

Sun Elysée est situé à Neuilly, dans l'île de la (irande- Jatte, augmentée du petit bras de la Soine et d'un morceau de rivage. Il est encombré de tout ce que le xviii' siècle avait pu inventer de symboles, d'allégories, d'emblèmes, de combinaisons t"iichantes et de rapprochements instructifs. (!<• n'es! qu'obélisques, péristyles, tombeaux, pyramides, t<mpleSj urnes, autels, trophées, bust»-. bas-felû ls, médaillons, statues, dômes, colonnes et colon-

nades, épitaphes, devises, maximes, berceaux compliqués, « bocages enchantés ». Pas un objet d .ni qui n'ait une signification morale, pas un caillou ni un brin d'herbe qui ne donne au passant une leçon de vertu ou de reconnaissance. « Ainsi, par exemple, sur un rocher planté au milieu d'une touffe de fraisiers du Chili, on lirait ces mots :

« J'étais inconnue à l'Europe ; mais, en telle année, un tel, né en tel lieu, ni a transplantée des hautes montagnes du Chili; et maintenant je porte des fleurs et des fruits dans l'heureux climat de la France.

« Au-dessous d'un bas-relief de marbre de couleur, qui représenterait des petits enfants buvant, mangeant et se réjouissant, on lirait cette inscription :

« Nous étions exposés dans les rues, aux chiens, à la faim et au froid ; une telle, de tel lieu, nous a logés, nous a vêtus, et nous a rendu le lait refusé par nos mères.

«Au pied de la statue de marbre blanc d'une jeune et belle femme assise, et s'essuyant les yeux avec les symptômes de la douleur et de la joie :

« J'étais odieuse au ciel et aux hommes; mais, touchée de repentir, j'ai apaisé le ciel par mes larmes; et j'ai réparé le mal que j'ai fait aux hommes, en servant les malheureux. »

Non loin de cette Madeleine repentie, dont le visage de marbre exprime à la lois, selon l'esthétique du temps, la joie et la douleur, des statues sont dree a ix bonnes ménagères « qui rétablirent l'ordre dans

une maison dérangée », aux veuves qui ne se sont point remariées à cause de leurs enfants, aux femmes « qui atteignirent au plus haut degré de l'illustration par l'obscurité même de leurs vertus ». Plus loin sont les bustes des inventeurs d'instruments utiles, ornés des objets qu'ils ont inventés : « les figures du métier à faire des bas, de celui qui sert à organsiner la soie, du moulin à vent ». Quant à l'inventeur de la poudre à canon, si jamais on le découvre, l'Elysée n'a pas de place pour lui.

Plus loin encore, un magnifique tombeau entouré de plants de tabac est consacré à Nicot, qui importa le tabac en Europe. Une touffe de luzerne de Médie « entoure de ses rameaux le monument dédié à la mémoire du laboureur inconnu qui, le premier, la sema sur nos collines caillouteuses, et qui nous fit présent, dans des lieux arides, de pâturages qui se renouvellent jusqu'à quatre fois l'an». Ainsi de suite pour tous les voyageurs qui ont rapporté des plantes utiles ou agréables. En apercevant une urne au milieu de capucines, un socle parmi des pommes de terre, le peuple songea ses bienfaiteurs et son cœur s'adoucit. Il sort meilleur de l'île de la Grande-Jatte, tranquille de plus sur son avenir, car ce lieu sublime va faire la fortune de Paris. L'Elysée attirera une foule d'étrangers riches, avides de I > i < n mériter a <!<• la France, afin d'obtenir l'honneur d'être enterrés dans le panthéon des hommes vertueux.

Aux yeux de Bernardin de Saint-Pierre, cette vaste foire de colifichets n'est rien de moins (jûe « ie

rétablissement d'une des lois de la nature les plus importantes à une nation ; je veux dire une perspective inépuisable de l'infini ». De même, les réformes qui ont été exposées tout à l'heure ont toutes pour objet « l'application des lois de la nature aux maux de la société », et pour résultat la guéri son de ces maux par le retour aux « lois harmoniques de la nature » et aux « affections naturelles ». Malheureusement pour la France, Saint-Pierre n'était pas seul à se comprendre lorsqu'il parlait ce jargon, vide de sens pour nous. Ils étaient nombreux, en 1784, ceux qui s'imaginaient que cela voulait dire quelque chose, et qu'il n'y avait effectivement rien de plus simple que de revenir aux « lois harmoniques de la nature ». Les Etudes correspondaient à un courant d'idées fort large , et cela ajoute à leur intérêt. Elles aident à se représenter l'état de beaucoup de cerveaux aux abords de la Révolution. On rêvait de tout démolir aux sons de la musette et l'on croyait à la panacée des Elvsées.

Nous avons esquissé le plan général de l'ouvrage. Il nous reste à indiquer quelques-unes des idées à côté qui font sa principale richesse. L'auteur se doutait bien qu'il n'était jamais, plus intéressant que lorsqu'il laissait trotter sa plume la bride sur le eou, et il ne se refusait jamais une digression ou une fantaisie : « Descriptions, conjectures, aperçus, vues, objections, doutes, etjusqu'à mes ignorance-, dit-il dans son Plan de V ouvrage, j'ai tout ramassé ». 11 a

fort bien fait, car c'est quand il divague et oublia son système, qu'il est original et attachant.

En art, il n'a pas pu se défaire de la manie du sujet moral; il n'en dispense même pas le paysage : « Si l'on veut donner beaucoup d'intérêt à un paysage riant et agréable, il faut qu'on l'aperçoive à travers un grand arc de triomphe, ruiné par le temps. Au contraire, une ville remplie de monuments étrusques ou égyptiens paraît encore beaucoup plus antique, quand on la voit de dessous un berceau de verdure et de fleurs. »

Il est pourtant beaucoup plus réaliste et, par conséquent, plus novateur que ne le donnerait à croire la description de son Elysée. Il mérite qu'on lui pardonne ses paysages philosophiques parce qu'il a dit, le premier, qu'il n'y a rien de laid dans la nature; il ne s'agit que de savoir la regarder. L'homme la défigure par ses travaux, mais ce qu'il n'a point touché a toujours sa beauté : « les objets les plus laids sont agréables, Lorsqu'ils sont à la place où les a mis la nature ». Un crabe ou un singe qui vous semblent hideux dans une collection d'histoire naturelle, cessent de l'être quand on les aperçoit Siiï une grève ou dan- une forêt vierge; il> fonl alors partie intégrante de la beauté générale du paysage.

De même pour les personnages Foin des types de convention et des costumes mythologiques. Copiez la nature. Faites de vrais décrotteurs, avec leur sellette, (le vraies religieuses, avec leur cornette, de yraies puisjnj??, avec le pot au lait et la marmite-

Faites de vrais grands hommes, avec l'air «1» tout le monde, au lieu de les représenter a comme les angi trompettes du jugement, les cheveux agités, les veux égarés, les muscles du visage en convulsion, et leurdraperies allant et venant au gré des vents a. Ce sont là, disent les peintres et les sculpteurs, « les expressions du génie. Mais les gens de génie et les grands hommes ne sont pas des fous .... Les médailles de Virgile, de Platon, de Scipion, d'Epaminondas, d'Alexandre même, les représentent avec un air calme et tranquille. » Faites une vraie Cléopâtre, non pas a en figure académique sans expression, une Sabine pour la taille, l'air robuste et plein de santé, avec de grands yeux tournés vers le ciel , et portant autour de ses grands et gros bras un serpent tourné comme un bracelet », mais telle que la montre Plutarque : « petite, vive, enjouée, courant la nuit les rues d'Alexandrie, déguisée en marchande, et se faisant porter, cachée parmi des hardes, sur les épaules d'Apollodore, pour aller voir Jules César ».

En morale, Bernardin de Saint-Pierre combat avec vivacité la théorie de l'influence du climat, de la race, du sol, du tempérament, de la nourriture, sur les inclinations, vicieuses ou vertueuses, de l'homme. 11 lui paraît absurde de dire, à la façon de Montes» quieu, que la montagne est républicaine et la plaine monarchique, que le froid rend conquérant et la chaleur servile. Ce n'est là qu'une « opinion philosophique... réfutée par tous les témoignages de l'histoire ».

Il attaque avec la même ardeur la théorie de l'hérédité, qui a pris de nos jours un si grand développement. « Je demande, moi, où l'on a jamais vu l'inclination au vice ou à la vertu se communiquer avec le sang? » L'histoire prouve que cela aussi n'est qu'une « opinion philosophique », et c'est un grand bonheur, car l'homme ne serait plus libre de choisir entre le bien et le mal si ces différentes doctrines étaient vraies.

Il est curieux de voir les partisans du libre arbitre se préoccuper déjà, il y a plus de cent ans, de la théorie de l'hérédité. C'est la preuve que les idées flottent longtemps dans l'air, à l'état de germes, avant d'éclore et d'être entraînées dans le mouvement général des esprits. Il serait aussi ridicule de prétendre que Bernardin de Saint-Pierre avait conçu nettement la loi physiologique dont les conséquences l'indignent, que d'attribuer les découvertes de Darwin à son grand-père Erasme. Il n'en est pas moins vrai que sa génération avait eu des lueurs sur bon nombre de questions que nous avons vu mettre définitive-» ment à l'ordre du jour dans la seconde moi lie du xixe siècle.

Avec un peu de bonne volonté, on retrouve de même dans les Études une sorte d'embryon de la théorie des contradictoires, <1<- Hegel. Les contraires produisent des convenances, <lii Bernardin de Saint-Pierre. « .!<• regarde cette grande vérité comme la ciel <1<- toute La philosophie. Elle a été aussi féconde en découvertes que cette autre : Rien

n'a été fait en vain. » Il ajoute : « Chaque vérité, excepté les vérités de fait, est le résultat de deux idées contraires.... Si les hommes faisaient attention à cette loi, elle terminerait la plupart de leurs erreurs et de leurs disputes; car on peut dire que, tout étant compensé de contraires, tout homme qui affirme une proposition simple n'a raison qu'à moitié, puisque la proposition contraire existe également dans la nature. »

Nous avons déjà dit qu'il n'avait pas été heureux en matière de science. Ce serait lui rendre service que de passer sous silence cette portion de son œuvre, mais son ombre ne nous le pardonnerait pas. Il y attachait une importance extrême et ne s'expliquait que par l'esprit de système et la jalousie de métier l'entêtement des savants à ne tenir aucun compte de ses deux découvertes capitales, l'origine des marées et l'allongement des pôles. Nous allons les exposer brièvement. C'est de la science pittoresque s'il en fut.

Les pôles, dit Saint-Pierre, sont couverts d'une gigantesque coupole de glace, « d'après l'expérience des marins, et d'après la raison naturelle ». La coupole du pôle nord a environ deux mille lieues de diamètre et vingt-cinq lieues de hauteur. Elle est hérissée d'aiguilles de glace qui ont jusqu'à dix lieues de haut. Celle du pôle sud est plus vaste encore. L'une et l'autre fondent alternativement pendant la moitié de l'anné<\ selon que chaque hémisphère i si en hiver ou en été. Les deux pôles sont ainsi « les

sources de la mer, comme les montagnes à glace sont les sources des principaux fleuves ». De leurs flancs s'échappent des courants qui engendrent les grands mouvements de l'océan. « Ceci posé, les effusions polaires... prennent leur cours général au milieu du canal de l'océan Atlantique, attirées vers la ligne par la diminution des eaux que le soleil y évapore continuellement. Elles produisent, par leur courant général, deux courants contraires ou remous collatéraux », lesquels sont proprement les marées.

Qu'on se représente maintenant le globe terrestre coiffé aux deux pôles de ces glaciers formidables, auprès desquels le mont Blanc n'est qu'une taupinière. Le globe a nécessairement une forme ovale. « A la vérité, des académiciens célèbres ont posé pour principe que la Terre est aplatie aux pôles I. » D'après eux, « la courbure de la terre est plus subite vers l'équateur dans le sens nord et sud, puisque les degrés y sont plus petits; et la terre au contraire est plus plate vers les pôles, puisque les degrés y sont plus grands ».

Notez que ce ne sont pas seulement « des académiciens célèbres », mais tous les astronomes, ion-. les géographes, tous les gens a\ anl quelques notions de géométrie qui, de l'accroissement de l.i Longueur

1. L'académi< i«Mi célèbre, auquel il est fait allusion dans ce je est Pierre B6uguer,quj lit partie 4e la mission scientifique envoyée a L'équateur en 17;i(i. afin <!»■ déterminer la figure de la Terre. La citation qui suit est empruntée à son

Traite de la navigation, liv. II, chap. xiv.

des degrés à partir de l'équateur, concluent à l'aplatissement des pôles. Mais de ces mêmes mesures, dont il ne conteste pas l'exactitude, Bernardin de Saint-Pierre tire une conclusion toute contraire. Voici, abrégée, sa démonstration : « Si on plaçait un degré du méridien au cercle polaire sur un degré du même méridien à l'équateur, le premier degré surpasserait le second, d'après les opérations des académiciens. Par conséquent, si on mettait l'arc entier du méridien qui couronne le cercle polaire, et qui est de 47 degrés, sur un arc de 47 degrés du même méridien près de l'équateur, il y produirait un renflement considérable, puisque ses degrés sont plus grands.... Puisque les degrés de la courbe polaire sont au contraire plus grands que ceux d'un arc de cercle, il faut que la courbe entière soit aussi plus étendue qu'un arc de cercle; or, elle ne peut être plus étendue qu'en la supposant plus renflée et circonscrite à cet arc; par conséquent, la courbe polaire forme une ellipse allongée. »

S'il se trouve quelque bachelier es sciences parmi mes lecteurs, le vice du raisonnement1 doit lui sauter

1. La théorie des marées et de l'allongement de la terre aux pôles n'est pas la seule où Bernardin de Suint-Pierre se soit mis en contradiction avec les idées universellement admises. Il a aussi combattu, entres autres, la doctrine le Newton sur les couleurs. Aux sept couleurs du prisme, il a voulu substituer cinq couleurs fondamentales, dont le blanc et le noir. Tout cela est sans -mportance. On pourrait relever chez d'autres écrivains, et même chez les plus grands poètes. des conceptions aussi surprenantes, et il n'est pas besoin

aux yeux. L'étrange erreur de Bernardin de Saint- Pierre prouve que son bagage scientifique se bornait à la géométrie la plus élémentaire, ce qui rend caractéristique son audace à partir en guerre, à chaque instant, contre « les académiciens célèbres », contre Newton, contre tout savant dont les travaux contrariaient ses idées de poète sur l'univers. C'est l'indice d'une dose peu commune d'infatuation. à laquelle s'ajouta une dose également prodigieuse d'obstination. Jamais il n'admit qu'il avait pu se tromper. Il batailla toute sa vie pour sa théorie des marées et son allongement des pôles. Il jugeait les hommes sur leur manière d'en parler, ou de s'en taire ; c'était pour lui la pierre de touche du caractère, non moins que de l'intelligence. Quiconque émettait une objection était un ignorant ou un sot, à moins que ce ne fût un méchant. Quiconque ne disait rien était un cuistre, un courtisan abject, un de ces pieds plats qui « n encensent que les systèmes accrédités et^ qui font obtenir des pensions » (Lettre à Duval, du 23 décembre 178G). Tous les savants français eurent le malheur de se mettre dans l'un de ces deux cas, et il en résulta beaucoup de paroles aigres.

11 n'est pas le premier écrivain ni le dernier qui

d'ajouter qu'ils n'en sont on rien diminués. Mais il était nécea saire de noter s;, méprise sur la Forme de la terre parce qu'elle a influé sur sa destinée tout entière. Stupéfait de l'entètemenl .|uc l'on mettait à ne pas -<• rendre à <les démonstrations qu'il estimait irréfutables, il en est arrivé, comme on le verra, à croire à une conspiration de l'ignorance et de la mauvaise foi, liguées contre lui.

se soit trompé sur son véritable don. Le sien n'était ni la science, ni la philosophie, ni la pédagogie. C'était l'amour des champs, le sens profond et la passion de ce spectacle vivant et changeant qu'on appelle un paysage. Le dessein de son ouvrage le conviait à s'abandonner à ses adorations. Il s'y abîma, et il en résulta un livre qui était unique lorsqu'il parut. D'un bout à l'autre, ce n'est que descriptions : des tropiques, de la Russie, de l'île de Malte, de la Normandie, des environs de Paris. Ses voyages lui avaient appris à regarder. Les ouragans de la mer des Indes et les aurores boréales de la Finlande l'avaient rendu plus sensible encore à la douceur des paysages de France, au charme d'un bout de prairie ou d'une haie en fleur. Il est en outre bien plus sûr de lui qu'au début, bien plus à l'aise pour rendre ce qui a frappé ses yeux. Ses forces ne le trahissent plus comme dans le Voyage à l'Ile de France. C'en est fait des descriptions générales et des épithètes abstraites. Nous en sommes arrivés, du premier coup, à distinguer la physionomie de chaque arbre, de chaque touffe d'herbe, la couleur de chaque pierre, et à fondre ces impressions particulières et multiples dans une impression générale. Voici, par exemple, un paysage normand placé dans la première élude et où n'entrent que « les sites, les végétaux et les animaux les plus communs de nos climats ». Il a tout l'air d'avoir été destiné par l'auteur à servir d'enseignement aux personnes qui n'admirent pas à moins de la baie de Naples.

Dans tous les cas, c'était une révélation du paysage quelconque, pris n'importe où, et de la palette que la langue française offrait dès lors aux peintres en prose et en vers.

Bernardin de Saint-Pierre se suppose sur « le terroir le plus ingrat », un écueil à l'embouchure d'un fleuve, et libre de l'orner des plantes qui conviennent au sol. Celles-ci naissent sous sa plume, el on les voit envahir ce misérable coin de terre, jusqu'à ce que sa nudité disparaisse sous un glorieux manteau de végétation, aux nuances éclatantes et douces : « Que du côté de la mer les flots couvrent d'écume ses roches revêtues de varechs, de fucus et d'algues de toutes les couleurs et de toutes les formes, vertes, brunes, purpurines, en houppes et en guirlandes, comme j'en ai vu en Normandie à des roches de marne blanche que la mer détache de ses falaises ; que du côté du fleuve on voie, sur son sable jaune, un gazon fin mêlé d'un peu de trèfle, et çà et là quelques touffes d'absinthe marine; mettonsy quelques saules, non pas comme ceux de nos prairies, mais avec leur crue naturelle;... n'y oublions pas 1 harmonie des différents âges;... qu'on voie de ces saules, lisses et remplis de suc dreSSi r en l'air leurs jeunes rameaux, ê\ d'autres, bien vieux, donl la cime soit pendante et les flancs caver* ueux : ajoutons-y leurs plantes auxiliaires, telles que les m i « ni--* >s \<iics et les lichens àotéi qui marbrent leurs écorces grises, el quelques-uns <!«• ce- convoi* vulus appelés chemises de Notre-Dame, qui Be |>lu-

sent à grimper sur le tronc et à en garnir les branches, sans fleurs apparentes, de leurs feuilles en cœur et de leurs fleurs évidées en cloches blanches comme la neige; mettons-y les habitants naturels au saule et à ses plantes, leurs papillons, leurs mouches, leurs scarabées et leurs autres insectes, avec les volatiles qui leur font la guerre, tels que les demoiselles aquatiques, polies comme l'acier bruni, qui les attrapent en l'air; des bergeronnettes qui les poursuivent à terre en hochant la queue, et des martins-pêcheurs qui les prennent à fleur d'eau. »

Voilà l'écueil tout diapré de mille teintes diverses, et cependant, fait remarquer Saint-Pierre, nous n'y avons mis qu'une seule espèce d'arbres. Perfectionnons notre tableau. « Opposons au saule l'aune, qui se plaît comme lui sur les bords des fleuves et qui, par sa forme pareille à celle d'une longue tour, son feuillage large, sa verdure sombre, ses racines charnues, faites comme des cordes qui courent le long des rivages dont elles lient les terres, contraste en tout avec la masse étendue, la feuille légère, la verdure frappée de blanc et les racines pivotantes du saule; ajoutons-y les individus de l'aune des différents âges, qui s'élèvent comme autant d'obélisques d€ verdure, avec leurs plantes parasites, telles que les capillaires qui rayonnent en étoile sur leur tronc humidç, de longues scolopendres qui pendent de leurs rameaux jusqu'à terre, et les autres ac soires en insectes et en oiseaux, et même en quadrupèdes, qui contrastent probablement en formes, B-vniNE. — Borna rein de Saint-Pierre. 9

en couleurs, en allures et en instincts avec ceux du saule. »

Le tableau est complet maintenant, quant aux formes et aux couleurs, mais que de choses lui manquent encore! D'abord, le coup de lumière. Nous l'éclairons avec les « premiers rayons de l'aurore », et nous voyons « à la fois des ombres fortes et des ombres transparentes se répandre sur le gazon, une verdure sombre et une verdure argentée se découper sur l'azur des cieux » et se refléter dans l'eau. A présent, mettons-y la vie. « Supposons-y, ce que ne peut rendre ni la peinture ni la poésie, l'odeur des herbes et même celle de la marine, le frémissement des feuilles, le bourdonnement des insectes, le chant matinal des oiseaux, le murmure sourd et entremêlé de silences des flots qui se brisent sur le rivage, et les répétitions que les échos font au loin de tous ces bruits qui, se perdant sur la mer, ressemblent aux voix des Néréides. » Cette fois, voilà qui est fait, et si vous ne respirez pas l'air salé, si vous ne vous sentez pas enveloppé par la vie universelle devant ce fouillis de couleurs changeantes, de formes mobiles, bruissantes, murmurantes et grondantes, c'est que le sentiment de la nature n'est pas éveillé en vous. Vous êtes d'avant Bernardin de Saint-Pierre, • l le xixe siècle a coulé en vain pour vous.

On sent peut-être encore mieux l'activité infatigable de la nature dans le Jardin abandonné. C'est un jardin a la française, aux allées droites el taillées, aux parterres symétriques, aux bassins réguliers,

aux statues mythologiques. Un château est au milieu. La main des hommes s'est retirée de ces lieux jadis si travaillés, et ils deviennent ce qu'il plaît à la vifuniverselle. Ce n'est pas long : « Les pièces d'eau se changent en marais, les murs de charmilles se hérissent, tous les berceaux s'obstruent, toutes les avenues se ferment : les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers ; les chardons étoiles et les vigoureux verbascum étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais ; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée; les ronces de chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l'assaut; des touffes d'orties s'emparent de l'urne des naïades, et des forêts de roseaux des forges de Vulcain; des plaques verdàtres de minium rongent les visages des Vénus, sans respecter leur beauté. Les arbres mêmes assiègent le château; les cerisiers sauvages, les ormes, les érables montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons élevés, et dominent enfin sur ses coupoles orgueilleuses. » Aux yeux du passant, c'est une destruction. A ceux de Bernardin, c'est le rétablissement de l'ordre et de la beauté. L'homme ne lui paraît nulle part aussi malfaisant que lorsqu'il altère le paysage.

Ses descriptions de pays étranges eurent un vif succès et une grande influence. Son premier livre n'ayant pas été bien lu, c'est par le second qu'il a été le père de l'exotisme dans notre littérature. Cha-

ÎS3 BERNARDIN DE SAINT-PIERRË.

teaubriand trouva les voies frayées quand il écrivit Atala. Un autre avait déjà révélé la forêt vierge, ébloui les yeux par la coloration des tropiques, et amusé l'esprit par des types et des costumes inusités. Bernardin de Saint-Pierre poussait le goût de l'exotisme jusqu'à l'enfantillage, comme nous aujourd'hui, et il avait inventé nos exhibitions de sauvages et de demi-sauvages. Il rêvait d'attirer à Paris des Indiens avec leurs pirogues, des caravanes d'Arabes montés sur des chameaux et des bœufs, des Lapons dans leurs traîneaux à rennes, des Africains, des Asiatiques. « Quelle joie pour nous, disait-il, de jouir de leur joie, de voir leurs danses dans nos places publiques et d'entendre retentir les tambours des Tartares et les cornets d'ivoire des nègres autour des statues de nos rois. »

En résumé, les Études de la Nature sont un beau poème en prose sur une mauvaise thèse philosophique. La Providence a eu ce jour-là un avocat compromettant, ce qui lui arrive, au surplus, assez souvent. Non content de mettre les causes finales partout, Bernardin de Saint-Pierre leur a fait un si royal cortège d'idées fausses et d'erreurs scientifiques, que la lecture de son livre en devient parfois fastidieuse. Pour y prendre plaisir aujourd'hui, il faut suivre son conseil, écarter la raison et B6 confier au seul sentiment. Il est alors impossible de ne pas être touché de cèl effort pour ramener l'homme à la pensée <!<• l'infini, ei de n<- pas se laisser séduire par le charme du plaidoyer. Dès qtte

l'on a renoncé à chicaner l'auteur sur le fond, an est tout au plaisir de ses enthousiasmes si sincères, de la richesse de ses sensations et de leur subtilité toute moderne. Il est lui-même comme enivré par la violence de ses impressions. A force d'aimer la Nature, il la confond avec la Divinité et adore l'œuvre au lieu de l'auteur. 11 parle de la Nature avec une tendresse qui se communique à ce qu'il écrit et gagne son lecteur : il voulait rouvrir la porte à la Providence, il l'a rouverte au grand Pan. C'est un résultat qui ne vaut pas l'autre sans doute, mais dont les conséquences ont été immenses dans notre siècle.

Avant l'apparition des Etudes, Bernardin de Saint- Pierre était un pauvre diable dans l'indigence, peu connu en dehors de quelques salons où il n'était pas aimé, et pour cause. Il avait bien compté que son ouvrage ne passerait pas inaperçu. « J'ose dire que je vous étonnerai », écrivait-il à Hennin avant l'impression, en lui annonçant la lecture d'un fragment du manuscrit. Cependant, il est douteux qu'il s'attendit à un succès retentissant. Il avait dit ce qu'il voulait dire, mais pas de la manière qu'il avait rêvée. Sa langue lui paraissait pauvre, en dépit de ses efforts pour varier son vocabulaire : « La carrière nouvelle que j'ai ouverte, disait-il, ne m'a point fourni <!<• termes nouveaux j il ;i fallu souvenl répéter les mêmes. Mais, malgré ces défauts qui viennent de l'incapacité de l'ouvrier, j'<>s<- dire que le fond d<> mon ouyrage est propre à répandre une lumière admirable sur toutes les parties de la nature, et à

renverser les méthodes qu'on emploie pour lY-tudier. Quel riche sujet entre des mains plus heureuses! » (Lettre à Hennin, 25 décembre 1783. Pour lui, les Etudes valaient par les idées; la forme en était médiocre. C'est un jugement qui nous paraît aujourd'hui singulier.

Il y a autant d'étonnement que de joie dans les premières lettres où il raconte à son vieil ami l'accueil enthousiaste fait à son livre par le public : « Je reçois des lettres où on m'élève infiniment au-dessus de mon mérite. Il faut que j'aie fait quelque chose de rare. Je n'ai cependant embrassé que les ombres de la réalité. C'est peu de chose; c'est l'ouvrage d'un homme. » 1er mars 1785.) Trois jours après : « Je reçois... des lettres particulières de personnes avec lesquelles je n'ai pas de relation, mais qui m'exaltent trop pour pouvoir les communiquer. » L'applaudissement grandit, gagne la province, devient formidable. L'auteur s'y accoutume très vite, selon l'usage, et c'est bientôt avec complaisance qu'il parle de la pluie de visites, lettres, invitations à dîner, qui s'abat sur sa mansarde : « Un ancien ami de Jean- Jacques et de d'Alembert est venu me témoigner toutes sortes d'attachement et d'intérêt, voulant absolument m'emmener à sa campagne. Il m'a paru particulièrement frappé de ce que j'ai dit sur les plantes. Des peintres sont enthousiasmés de ce que j'ai dit sur les arts; un autre sur l'éducation; un autre sur la cause des marées. » (20 mars 1785. ^ « Il paraît que mon livre fait une grande sensation dans

le clergé: un grand vicaire de Soissons, appelé M. l'abbé de Montmignon, m'est venu voir quatre ou cinq fois et me prie d'accepter un logement avec lui dans sa campagne, atîn de satisfaire le goût que j'ai pour les champs. Je lui ai dit qu'à la vérité je désirais ufte campagne, mais que ce n'était pas celle d'autrui.... Un autre grand vicaire d'Agde, appelé M. l'abbé de Bysants, m'est venu voir..., et doit me mener mercredi prochain chez M. l'archevêque d'Aix. qui désire me connaître pour parler de moi à l'assemblée du clergé Voilà cinq ou six grands dîners

que je refuse depuis huit jours. » (25 avril. « Des âmes sensibles m'adressent des lettres pleines d'enthousiasme ; des femmes, des recettes pour mes maux; des gens riches m'offrent des dîners; des propriétaires, des maisons de campagne; des auteur-, leurs ouvrages; des gens du monde, leurs sollicitations, leurs protecteurs et même de l'argent. Je ne reçois de tout cela que le simple témoignage de leur bonne volonté. » (3 juin

Il est discret; il garde pour lui les déclarations amoureuses auxquelles un homme reconnaît tout <1<suite qu'il est devenu célèbre, Nul n'y échappe, qu'il soit écrivain, homme d'Etat ou ténor, et Bernardin de Saint-Pierre en eut sa pari comme les autres. L'inir des premières vint d'une Suissesse d<> Lausanne, dont la lettre est un bijou de naïveté. Elle lui /•«rivait qu'elle était jeune, belle el riche; qu'elle lui offrait sa main avec l'agrément de sa mère, mais qu'étant protestante, «ll« ne voulait pas épouser un

catholique : « Je veux, continuait-elle, avoir un mari qui n'aime que moi, et qui m'aime toujours. Il faut qu'il croie en Dieu, et qu'il le serve à ma manière;... je ne voudrais pas être votre femme, si ce n'était pour faire ensemble notre salut. » Il répondit évasivement : « Je pense comme vous et, pour aimer, l'éternité ne me paraît pas trop longue. Mais, avant tout, il faut se connaître et se voir dans ce monde. » Sa jeune correspondante trouva la réponse trop vague et dépêcha une amie chez M. de Saint-Pierre pour lui demander si, oui ou non, il se convertissait. L'ambassadrice fut pressante : « Vous avez dit que les oiseaux chantaient leurs hymnes chacun dans son langage, et que tous ces hymnes étaient agréables au Créateur : ainsi vous vous ferez protestant et vous épouserez mon amie. » M. de Saint-Pierre se débattait : « Je n'ai jamais dit qu'un rossignol dut chanter comme un merle; je ne changerai donc ni de. religion, ni de ramage ». La négociation en resta là.

Une autre demande lui fut adressée par un abbé. La lettre commençait par des reproches sur l'orgueil dont M. de Saint-Pierre avait fait preuve dans plusieurs circonstances, et continuait en ces termes : o Une jeune personne fort aimable, naïve comme l'innocence, pure comme un beau jour de printemps, d'une stature noble, d'une physionomie heureuse... (noua abrégeons), et surtout du caractère le meilleur, est ma nièce. » Cette nièce n'ayant que dixsept ans, son époux la recevra a immédiatement

des mains de la nature, avant que la société l'ait contournée à ses méthodes », ce qui est tout justement l'affaire de l'auteur des Etudes. Elle n'a pas un écu, mais cela n'est évidemment pas pour arrêter l'auteur des Études : « Nous croyons, écrit son oncle, vous, elle et moi, à la Providence ». Nous n'avons pas la réponse de Bernardin de Saint-Pierre, mais il n'épousa pas encore cette fois.

Il refusa avec la même prudence les invitations dans les châteaux : « La bienveillance, disait-il spirituellement, est la fleur de l'amitié, et son parfum dure toujours quand on la laisse sur sa tige sans la cueillir ».

Il essava de répondre aux lettres et dut y renoncer. C'était une marée montante ; il en arrivait maintenant de toute l'Europe. Bientôt il fut forcé de les refuser à la poste. On n'affranchissait pas, en ce temps-là. Il paya pour plus de 2 000 francs de ports de lettres en un an, vit que la gloire coûtait trop cher et fit désormais un choix dans ses correspondances.

Enfin, gloire des gloires! la reine Mario-Antoinette cita les Études à un dîner chez Mme de Polignac, et Mme de Genlis mena les princes ses élèves visiter l'auteur, la bête curieuse du jour, dans son ermitage.

Les causes de ce triomphe se démêlent assez aisément. I/inlliience toujours grandissante de Rous- - m v l'ut pour beaucoup. On ne demandait qu a être -'-lisible, qu'à croire aux luis naturelles , qu'à

rendre l'organisation sociale responsable de tous les maux. Nombreuses étaient les personnes qui ne demandaient aussi qu'à se reposer de l'irréligion agressive et sèche dans laquelle on vivait depuis longtemps. Toutes les âmes tendres, pour lesquelles le scepticisme n'est jamais qu'un passage, saluèrent avec transport la réaction religieuse dont les Études donnaient le signal. Ce fut l'une des deux principales raisons de leur prodigieux succès. L'autre grande raison fut que l'on venait de lire les Confessions et les Rêveries, fraîchement publiées à Genève, et que les esprits étaient préparés à se rouvrir à la poésie. Il y avait plusieurs générations qu'on en était sevré. La poésie était la chose dont on manquait le plus en France à la fin du xvine siècle et qui avait le plus besoin de se renouveler. Bernardin de Saint-Pierre était poète et apportait une poésie nouvelle; il fut populaire en quelques semaines. Quant à sa fausse science, elle n'irrita que les gens du métier. Le grand public était alors fort ignorant en matière scientifique et tout disposé à juger par le sentiment de l'origine des volcans ou de la forme des pôles. Les théories de Bernardin de Saint-Pierre eurent de zélés partisans, et sept mois ne s'étaient pas écoulés qu'un candidat en Sorbonne présentait une thèse où il opposait les Etudes aux Epoques de la Nature de Buflbn, lequel était grand ennemi des causes finales, comme on sait, et tenait l'homme de la nature pour une simple brute.

Cependant l'objet de tant de louanges restait

pauvre, Des contrefaçons de son livre paraissaient de tous côtés et lui enlevaient le meilleur de son gain : « A peine ai-je recueilli quelques gerbes, écrivait-il le 6 juillet 1785, et les rats entrent dans ma grange ». De plus, il travaillait avec ardeur à payer ses dettes, et il en avait beaucoup. C'est pourquoi il sollicitait tout comme avant des pensions du roi et des gratifications des ministères. Le pli était pris, ainsi qu'il arrive souvent aux hommes qui ont eu une jeunesse besogneuse.

Ses premières économies (il en faisait, malgré tout, et c'est ce qui le rend cette fois difficile à excuser) furent consacrées à acheter une maisonnette avec jardin, dans un quartier perdu, mal habité, misérable. Sa rue n'était point pavée. Il disait gaiement à ce propos : « Peut-être que si mon ouvrage continue à m'attirer des visites considérables, les gens à équipage emploieront leur crédit au moins pour la faire nettoyer ». Les voisins en haillons ne l'effrayaient pas. « Quand je me suis logé dans le quartier des pauvres, répondait-il aux observations, je me suis mis à la place où je suis classé depuis longtemps. » Tout cédait au bonheur d'avoir un coin de terre à bêcher et à fouiller. A peine emménagé, un naïf orgueil de propriétaire éclate dans ses lettres. Il avait payé maison et jardin .">()()() livres, et ou dirait, à h' lire, qu'il possède un parc immense. Il a

« un vergée, des vigne8 », un vaste espace pour les fleurs. 11 écrit à ses amÎ8 pour qu'Oïl lui donne des

graines, des oignons, des plants; c'es! à croire «pie

<< PAUL ET VIRGINIE. » l'i 1

toutes les espèces des deux hémisphères ne suffiront pas à garnir son jardin. Dès que son innocente manie est connue, on lui envoie de tous côtés de quoi remplir les parterres de Versailles, mais il se trouve encore tant de place, qu'il installe un carré de légumes.

Avec tout cela, il est triste et malade. La réaction a été trop forte. Il écrit à Duval : « J'ai éprouvé une suite d'événements si fâcheux — que je puis dire que les fondements de mon âme en ont été ébranlés ». (7 janvier 1787.) A une personne qui le félicite de son succès, il répond : « Vous n'en voyez que la fleur; l'épine est restée dans mes nerfs ». Peu à peu, cependant, il se calme, se remet, et le courage lui vient alors de s'inscrire en faux contre le jugement du noble aréopage qui avait condamné jadis l'un des morceaux de son œuvre. Un volume IV des Études parut en 1788. Il contenait Paul et Virginie.

lu1 avant-propos de Paul et Virginie expose clairement ce que l'auteur a voulu faire : « Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur les bords des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, cà l'ombre des cocotiers, des bananiers et des citronniers en fleurs. Il ne manque à l'autre partie du inonde que des Tbéocrites et des Virgiles pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi inté-

ressants que ceux de notre pays. » L'ambition d'être ie Théocrite et le Virgile des tropiques perçait dans tout ce qu'il avait déjà publié, mais il voulait encore autre chose dans son roman, et la suite de l'avantpropos fait bénir l'indiscipline du génie, qui va son chemin en se moquant des plans les mieux combinés : « Je me suis proposé aussi d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celleci, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu ». Une édition postérieure est plus explicite encore : « Ce petit ouvrage n'est qu'un délassement de mes Études de la Nature, et l'application que j'ai faite de ses lois au bonheur de deux familles malheureuses ». En d'autres termes, Bernardin de Saint-Pierre destinait Paul et Virginie à être un roman instructif et utile, une manière de leçon de choses propre à prouver la justesse des théories développées dans ses Études et la sagesse des réformes qu'il y proposait. Ses jeunes héros devaient être la démonstration vivante et éclatante de la bonté naturelle de l'homme, de l'inutilité de nos vaines sciences, et d'une infinité d'autres « grandes vérités » exposées au cours de son ouvrage. Par bonheur, le poète devait bien souvent faire oublier au philosophe son programme.

C'est le poète, le Théocrite des tropique», qui commence. Il chante une aature voluptueuse, qui prodigue ses caresses à deux nourrissons. Elle les berce au murmure des sources, leur souril en mille couleurs brillantes. Autour de \vuv berceau, l'air

n'est que tiédeur et parfum. Ils se développent harmonieusement dans cette solitude, où la douceur des sensations est en accord avec la douceur des smtiments que la Providence a rais au cœur des nouveau-nés. Rien de plus charmant que ces deux beaux enfants « tout nus, suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous les bras, comme on se représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l'un de l'autre. » Ces dernières lignes sont exquises; on ne saurait mieux rendre les grâces ineffables du sommeil de l'enfance.

Paul et Virginie grandissent, et leurs jeux, leurs petites aventures sont contés avec le même charme. Ce n'est pas du grand art; c'est trop joli, trop facile à mettre en romances et en images de confiseurs, mais c'est délicieux tout de même. D'ailleurs, certains de ces tableaux sont singulièrement rehaussés par le cadre, par exemple celui des deux enfants exécutant des pantomimes « à la manière des noirs ». « Le lieu de la scène était, pour l'ordinaire, au carrefour d'une forêt, dont les percées formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions, à leur centre, abrités de la chaleur pendant toute la journée; mais quand le soleil était descendu à l'horizon , ses rayons, brisés par les

troncs des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux effet. Quelquefois, son disque tout entier paraissait à l'extrémité d'une avenue, et la rendait toute étincelante de lumière. Le feuillage des arbres, éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l'émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous à la fois l'astre du jour par mille et mille chansons. » Voilà qui est beau et vrai. Cette brusque illumination d'un grand bois en dessous, par le soleil couchant, est aussi exacte qu'éblouissante. On conçoit que des paysages semblables aient émerveillé une génération nourrie des Fastes de Lemierre et des Jardins de Delille.

La première enfance des jeunes héros de Bernardin de Saint-Pierre s'écoule tout entière dans un désert, loin de toute société, et l'on peut vérifier sur eux que « l'homme naît bon », ainsi qu'il est dit dans les Études. Ils n'ont que des instincts vertueux, de bons sentiments, et pas un germe de vice, car ces germes nous sont communiqués du dehors; la nature n'en a pas mis en nous.

Avant d'aller plus loin, nous ferons remarquer une fois de plus combien ces idées sont antichrétiennes. La nécessité de la Rédemption disparatl avec le péché originel, et le christianisme tout entier

« PAUL ET VIRGINIE. » 14g

n'est plus qu'une superfluité, si même il n'es! un charlatanisme. Il fallait vraiment que la foi fût bien

affaiblie, pour que l'auteur de ces hérésies ait reçu des âmes pieuses un accueil amoureux, et de l'Eglise romaine un accueil si doux, que les philosophes l'accusèrent d'être pensionné par le clergé. Les siècles impies arrivent très vite à ne plus s'y connaître en religion. Il se forme alors une atmosphère générale d'ignorance et d'inintelligence des choses sacrées dont pâtissent aussi les chrétiens demeurés croyants; ils s'habituent à être trop peu exigeants et à n'y pas regarder d'assez près.

Le moment est venu de donner une éducation aux deux enfants et de démontrer, ainsi qu'il est dit aussi dans les Études, que « c'est la société qui fait les méchants, et c'est notre éducation qui les prépare ». Le philosophe coupe ici la parole au poète et expose son système. Paul et Virginie ne sont pas « préparés » à être des méchants, parce qu'ils sont élevés loin des écoles et des bibliothèques, sans autre précepteur que la Nature : « Toute leur étude était de se complaire et de s'entr'aider. Au reste, ils étaient ignorants comme des créoles et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé dans des temps reculés et loin d'eux; leur curiosité ne s'étendait pas au delà de cette montagne. Ils croyaienl que le monde finissait où finissait leur île, et Ils n'imaginaient rien d'aimable où ils n'étaient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs Âmes.

Barine. — Bernardin de Saint-Pierre. 10

Jamais les sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes : jamais les leçons dune triste morale ne les avaient remplis d'ennui. Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas dérober, tout chez eux étant commun; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets simples ; ni mentir, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des punitions terribles aux enfants ingrats; chez eux l'amitié filiale était née de l'amitié maternelle. » Daphnis et Chloé avaient des âmes moins neuves, moins pures de tout enseignement humain; ils savaient lire et, ayant des troupeaux à garder, on avait dû leur apprendre au moins qu'il existe des voleurs.

Une éducation aussi propre à scandaliser les académies produisit naturellement les résultats les plus heureux. A douze ans, Paul était « plus robuste et plus intelligent que les Européens à quinze ». Il avait plus de « lumières ». Virginie n'était pas moins supérieure aux filles de nos contrées. Il- avaient beau n'avoir « ni horloges, ni almanachs, ni livres de chronologie, d'histoire et de philosophie », ils n'étaient ignorants que selon nos idées de pédants de collège, car ils possédaient la science que donne la campagne. « Ils connaissaient les heures du jour par l'ombre des arbres; les saisons, par 1rs temps où ils donnent leurs fleurs ou leurs fruits; e1 les années, par le nombre de leurs récoltes. » Us connaissaient !<•-. noms et l<-s mœurs des plantes, des oiseaux, <!<• tout ce qui avait vie dans leur vallon

et aux environs. Ils savaient fabriquer tout ce qui est nécessaire à l'existence de l'homme des champs, et ils accomplissaient tous ces travaux avec la bonne humeur que donnent la santé, le grand air et l'absence de soucis. En les voyant si adroits, ingénieux et heureux, leurs mères s'applaudissaient d'avoir été « forcées par le malheur de rentrer dans la nature ».

Bernardin de Saint-Pierre prévoit qu'on lui pourrait faire quelques objections, et il se hâte de prendre les devants : « Vous autres Européens, dont l'âme se remplit dès l'enfance de tant de préjugés contraires au bonheur, vous ne pouvez concevoir que la nature puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Votre âme, circonscrite dans une petite sphère de connaissances humaines, atteint bientôt le terme de ses jouissances artificielles; mais la nature

et le cœur sont inépuisables » — « Après tout,

qu'avaient besoin ces jeunes gens d'être riches et savants à notre manière ? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n'y avait point de jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières; oui, des lumières : et quand il s'y serait mêlé quelques erreurs, l'homme pur n'en a pas de dangereuses à craindre. »

Il y a une pointe de déclamation dans cette apostrophe Gela menace de devenir un peu languissant, lorsque le poète se réveille et nous enlève d'un coup d'aile au-dessus des théories et des systèmes. Le

poète ne sait qu'une chose : ses héros sont beaux, ils sont tendres, ils sont à l'â^e où l'on aime; qu'il* s'aiment donc. Le reste est oublié, et Bernardin de Saint-Pierre écrit à son tour, après tant d'autres, le roman éternel de la quinzième année. 11 l'écrit avec chasteté et passion, de la plume la plus pure, mais avec des ardeurs profondes et troublantes. Le génie l'a effleuré de son souffle, pour la première et la dernière fois, et il trace quelques pages de haute volée, de celles qu'on ne fait pas avec le seul talent, quelque grand qu'il soit.

« Cependant, depuis quelque temps. Virgin:» se sentait ag-itée d'un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir; son teint jaunissait; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur son front, ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout à coup gaie sans joie et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux et la société de sa famille bienaimée. Elle cirait ça et là dans les lieux les plus solitaires de l'habitation, cherchant partout du repofl et ne h- trouvant nulle part.... Quelquefois, à la vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant: puis tout à coup, près de l'aborder, un embarras subit la saisissait; un rouge vil colorait ses joues pâles, el ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur les sien--. Paul lui disait : « La verdure couvre ces rochers; nos

oiseaux chantent quand ils te voient; tout est gai « autour de toi : toi Beule es triste ». Et il cher* hait à la ranimer en l'embrassant; mais elle détournait

la têle et fuyait tremblante vers sa mère. L'infortunée

se sentait troublée par les caresses de son frère. Pau! ne comprenait rien à des caprices si nouveaux et si étranges. »

Bernardin de Saint-Pierre a si parfaitement perdu de vue ses systèmes, qu'il donne à sa Virginie les pudeurs raffinées qui n'éclosent que chez les créatures compliquées par la civilisation. Les « enfants de la Nature » ignorent ces réserves farouches, qui ne vont point sans une certaine science. Longus est bien plus dans la vérité quand il peint l'amoureuse Chloé baisant son Daphnis de tout son cœur et sans croire mal faire, en « simple fille nourrie aux champ-. et n'ayant ouï en sa vie le nom seulement d'amour ».

Un été terrible vient augmenter le mal mystérieux dont souffre Virginie : « C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil, au Capricorne, échauffe pendant trois semaines l'Ile de France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts; L'herbe était brûlée; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses plaines et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée.

L'orbe de la lune, tout rouo-e. se levait, dans un

horizon embrumé, d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux. »

Le drame va se dérouler maintenant dans un accord étroit avec les sensations extérieures. « Par une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s'asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s'achemine à la clarté de la lune vers sa fontaine. Elle en aperçoit la source qui, malgré la sécheresse, coulait encore en filets d'argent sur les lianes bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D'abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à esprit. Elle se rappelle que, dan- son enfance, sa mère et Marguerite s'amusaienl à la baigner avec Paul dans ce même lieu; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait creusé le lit, couver! le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans L'eau, sur ses bras dus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés a la naissance <1<- son frère et à La sienne, qui entrelaçaient au-dessus de -.1 têteleurs rameaux verte

et leurs jeunes cocos. Elle pense à l'amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l'eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis, et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude; et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort, effrayée, de ces dangereux ombrages et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression, et, posant sa tête sur le sein maternel, elle ne put que l'inonder de ses larmes. »

Une tempête ravage leur vallon, détruit leur jardin et laisse cependant après elle une impression d'apaisement et de repos. Virginie soulagée redevient familière et tendre avec Paul, mais ce n'est qu'un éclair, qui disparaît avec la détente apportée aux nerfs par la fraîcheur humide de l'air.

Déjà, lorsque ses héros n'étaient que des enfants, Bernardin de Saint-Pierre nous a montré la nature mêlée si avant à leurs plaisirs et à leurs besoins, que « leur vie semble attachée à celle des arbres, comme celle des faunes et des haniadryades ». C'est à présent à leurs passions qu'elle se mêle, et avec quelle intensité, la scène du bain, celle du retour d'intimité après l'orage, le font admirablement sentir. L'auteur profite de ce qu'il a des personnages pour réaliser une conception déjà ancienne et établir un lien

désormais indissoluble entre le paysage et l'âme humaine. Le lien existait avant lui; il est aussi vieux que le monde et il agit, à leur insu, sur les êtres les plus incultes: mais il prend une telle force, une telle importance, dans les temps et les milieux où l'on a appris à le reconnaître et à l'observer, qu'il est permis alors de saluer en lui une puissance nouvelle. Bernardin de Saint-Pierre le signala, le montra à l'œuvre, et la leçon ne fut pas perdue. Chateaubriand avait vingt ans à l'apparition de Paul et Virginie. Quand son René s'écrie au milieu des sifflements du vent : « Levez-vous vite, orages désirés ! » il ne sait pas s'il parle de vrais orages ou de ceux de son âme. Il les confond, et personne n'ignore tout ce que cette confusion entre nos sentiments et les impressions du dehors a fourni à notre siècle d'inspirations poétiques.

Soit dit en passant, point n'était la peine de tant

s indigner dans les Études de la Nature contre ceux

qui osent avancer que la morale varie avec les climat-,

ragments qu'on vient de lire mènent tout droil

à la même conclusion.

C'est encore un paysage qui prépare, si j'ose ainsi parler, la scène des aveux, lorsqu'après l'épis de la lettre qui appelle Virginie en France, les deux jeune- jens sortent après le souper pour passer une dernière soirée ensemble. Il- - asseyent sur un tertre gardent d'abord un profond silence.

Ii laisait un< de ces nuits délicieuses, si communes entre les tropiques, et donl le plus habile

pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune parais au milieu du firmament, entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de 1 île et sur leurs pitons, qui brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe. »

Doucement grisés par les langueurs d'une nuit amoureuse , les deux amants parlent enfin et se disent leur secret. Le discours de Paul est légèrement apprêté ; les phrases en sont trop bien arrondies, trop soignées. La réponse de Virginie est admirable de passion et d'élan à condition de l'abréger et de ne garder que le cri de la fin : « 0 Paul ! « ô Paul ! tu m'es beaucoup plus cher qu'un frère ! a Combien m'en a-t-il coûté pour te repousser loin « de moi !... Maintenant je reste, je pars, je vis, je « meurs; fais de moi ce que tu veux.... » A ces mots, Paul la saisit dans ses bras — »

Virginie part, et avec elle s'éloigne L'inspiration. Bernardin de Saint-Pierre semble pris de remords de s'être attardé à des bagatelles qui ne nous ont rien appris, sinon que l'amour est au nombre des « lois naturelles » qui gouvernent notre globe (nous nous en doutions un peu). Il travaille à regagner le temps perdu et n'y réussit que trop. Jusqu'à la cata-

strophe finale, nous ne cessons plus de nous instruite et de vérifier la vérité des idées exposées dans les Études. Paul apprend à lire et à écrire, pour pouvoir correspondre avec Virginie, et il perd sur-le-champ la tranquillité d'esprit. Ce qu'il voit dans les romans le rend inquiet, jaloux : « Ses lumières le rendaient déjà malheureux ». Il parle quelquefois aux autres habitants, et leurs médisances, leurs vains commérages, sont autant de causes de chagrins; pourquoi a-t-il l'imprudence de sortir de son désert? « La solitude ramène en partie l'homme au bonheur naturel, en éloignant de lui le malheur social. »

Il devient ambitieux, rêve d'arriver « aux grands emplois » pour être plus digne de Virginie. « Le Vieillard » lui révèle que tous les chemins sont fermés à qui n'a point de naissance ni de fortune. Digression sur la noblesse héréditaire, la vénalité des charges, l'indifférence des grands pour la vertu.

Paul déclare qu'il s'attachera « à un corps ». « J'épouserai entièrement son esprit et ses opinions, dit-il ; je m'en ferai aimer. » Le Vieillard réprime sévèrement cette lâche velléité de tenir à quelque chose. Digression sur les sacrifices de conscience exigés par « les corps », lesquels, « d'ailleurs, s'intéressent fort peu à la découverte de la vérité ».

En désespoir <!<■ cuise, Paul se rabal à être écrivain. On pense comme il esi reçu. Le \ ieillard lui fait un tableau si Qoir des persécutions qui attendent les hommes de lettres, que !<• pauvre garçon demeure terrifié à la pensée des souffrances que représente

chaque livre, et s'écrie en embrassant un arbre serné par Virginie : « Oh! celle qui a plante ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque ». Digression sur l'Evangile et les philosophes grecs.

C'est la partie que Mme Necker, lors de la fameuse lecture dans son salon, avait comparée à « un verre d'eau à la glace ». Le mot était juste. L'auteur luimême a été refroidi par les dialogues de Paul et du Vieillard. Il ne retrouve plus la passion qui l'avait élevé tout à l'heure si haut. Le naufrage du Saint- Géran et la mort de Virginie, qui nous ont fait verser à tous, dans notre enfance, des torrents de larmes, tiennent un peu, il faut l'avouer, du mélodrame et sont littérairement très inférieurs aux scènes de passion.

Oublions les portions didactiques de l'œuvre, et ce vieillard prêcheur, qui n'est autre que Bernardin lui-même. Il reste une histoire d'amour, l'une des plus enflammées qui ait été écrite en aucune langue. Plus on la relit, moins on comprend qu'on l'ait prise pour une pastorale innocente et un peu fade. Sainte- P>euve s'en étonnait déjà il y a une quarantaine d'années : « Ce charmant petit livre, écrivait-il, que Fontanes mettait un peu trop banalement entre le Télémaque et la Mort d'Abet (de Gessner\ je le classerai, moi, entre Daplnu* et Clrfoé et cet immortel IV" livre en l'honneur de Didon. » Théophile Gautier déclarait que « Paul et Virginie lui paraissait être le

livre le plus dangereux qui lût au monde pour de jeunes imaginations. Il se souvenait de rémotion brûlante qu'il avait éprouvée lui-même en le lisant, et qui n'avait été égalée, plus tard, par aucune autre lecture l. » Ces deux jugements n'ont rien d'exagéré. La place de Virginie, aux beaux yeux marbrés de noir, est marquée au premier rang des amoureuses illustres, entre Chloé, aux naïves ardeurs, et Didon la désespérée. Tel est néanmoins l'empire des lieux communs, qu'à force de s'extasier sur la grâce et la sensibilité du récit de Bernardin, on s'est accoutumé, et de plus en plus, à n'y voir que du Berquin supérieur et à le reléguer insensiblement dans la littérature enfantine. Plus d'un lecteur s'est scandalisé tout à l'heure de ce que nous osions parler librement d'un chef-d'œuvre consacré, qui n'a point relu Paul et Virginie depuis le temps où il jouait au cerceau et serait demeuré fort surpris qu'on le lui proposât.

Au temps de la grande vogue du livre, la curiosité fut extrême de savoir ce qu'il contenait de vérité. Le problème ne nous intéresse aujourd'hui qu'à cause de ce qu'il nous apprend sur les procèdes de composition de l'auteur. Nos romanciers réalistes n auraient que peu de chose à y changer.

Le cadre est vrai. Les paysages sont copies d'après nature et complétés par une divination de ce que

Page 1