‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 15 sur 19 · Théophile Gautier : Souvenirs intimes, par Mme Judith · texte numérisé non relu

Théophile Gautier : Souvenirs intimes, par Mme Judith

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devait être la végétation tropicale clans une contrée plus fertile que l'Ile de France. « Paul et Virginie^ écrivait Humboldt, m'a accompagné dans les contrées dont s'inspira Bernardin de Saint-Pierre: je l'ai relu pendant bien des années avec mon compagnon.... Tandis que le ciel du Midi brillait de son pur éclat, ou que, par un temps de pluie, sur les rives de l'Orénoque, la foudre en grondant illuminait la forêt, nous avons été pénétrés tous deux de l'admirable vérité avec laquelle se trouve représentée, en si peu de pages, la puissante nature des tropiques dans tous ses traits originaux. »

Les personnages principaux, ceux qu'il s'est donné la peine de faire vivre, sont formés de traits empruntés à des modèles en chair et en os et arrangés selon les besoins de la cause. Nous avons déjà dit que l'auteur s'était mis lui-même en scène dans le Vieillard. Il s'était souvenu pour son héroïne de deux aimables filles rencontrées jadis en Russie et à Berlin, Mlle de la Tour et Mlle Virginie Taubenheim.

Longus avait fourni l'idée mère du récit : la transformation de l'amitié en amour, à un moment fatal, entre deux: jeunes gens élevés ensemble. Bernardin de Saint-Pierre lui avait aussi emprunté plusieurs traits de détail; il y a dans la première moitié de Paul et Virginie quelques passages qui suivent de fort près Daphnis et Clrfoé.

La description des mœurs de l'Ile de France était exacte lorsqu'il l'a tracée. Des réminisc< : ces de diverses époques avaient suggéré les épisodes. La

1f»8 BERNARDIN DE SAINTrPIERRE.

jolie scène des deux enfants s'abritant de la pluie sous le jupon de Virginie avait été observée par Bernardin de Saint-Pierre dans le faubourg Saint - Marceau. La tragédie du dénouement lui avait été racontée; il ne l'avait pas obsei^ée par lui-même, d'où vient sans doute qu'elle sent un peu l'arrangement : « Il ne savait décrire que ce qu'il avait vu », dit Aimé Martin; mais il jetait toujours un rayon sur ce qu'il avait vu, et l'on pourrait donner pour épigraphe à Paul et Virginie le titre même que Gœthe a choisi pour ses mémoires : Poésie et Vérité.

Le livre alla aux nues dès son apparition. Il fut traduit en anglais, en italien, en allemand, en hollandais, en russe, en polonais et en espagnol. On en fit plus de trois cents contrefaçons françaises. On le mil en romances, en pièces de théâtre, en tableaux, en images populaires. Les mères appelèrent leurs nouveau-nés Paul ou Virginie. Bernardin de Saint- Pierre passa décidément grand homme, et en 1791, quand l'Assemblée " nationale dressa une liste <!»' noms parmi lesquels on devait choisir un gouverneur pour le dauphin, il y figura en compagnie il»' Berquin, de Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu. de Sieyès et de Gondorcet ; bizarre mélange, qui en dit bien long sur le désordre qui régnait alors dans les esprits.

Ce succès éclatant ne fut pas un feu de paille. Quelques années plus lard, on voit la famille l!<>n.iparte se distinguer par son enthousiasme. I d'abord une lettre signée Louis Bonaparte, dont l'an-

« PAUL ET VIRGINIE. » l.Vt

teur raconte qu'il a tant pleuré en lisant Paul et Virginie, qu'il voudrait bien savoir ce qu'il y a de vrai dans l'histoire, « pour qu'une autre fois, en le relisant, je puisse me dire, pour soulager ma sensibilité affligée : Ceci est vrai, ceci est faux ». C'est ensuite un billet du général Bonaparte, commandant de l'armée d'Italie, qui trouve le temps, entre deux batailles, d'écrire à M. de Saint-Pierre : « Votre plume est un pinceau. Tout ce que vous peignez, on le voit; vos ouvrages nous charment et nous consolent ; vous serez à Paris un des hommes que je verrai le plus souvent et avec le plus de plaisir. » Aux lettres succèdent les visites : de Louis, de Joseph, de Napoléon, qui encensent et caressent l'écrivain à la mode. Son livre ne les quitte point; durant les campagnes d'Italie, « il reposait sous le chevet du général en chef, comme Homère sous celui d'Alexandre ». Joseph s'est efforcé de l'imiter dans une pastorale appelée Moïna, qu'il lui soumet respectueusement. Napoléon envie du fond de l'âme l'existence paisible de son hôte « au sein de la nature ». Il s'exprime d'un accent si sincère, que Bernardin s'empresse de lui offrir une petite maison de campagne dont il était devenu propriétaire. Le « vainqueur de l'Italie sourit d'un air un peu embarrassé et murmure tout bas quelques mots de train, d'équipage et de repos de chasse », mais il redouble ses politesses et invite l'homme célèbre à dîner. Les choses se gâtèrent un peu quand l'homme célèbre refusa de s'enrôler parmi les journalistes à gages. Toutefois Bernardin

de Saint-Pierre n'eut pas à se plaindre de l'empire, et Napoléon, de son côté, demeura fidèle à son admiration pour Paul et Virginie; on assure qu'il le relut plusieurs fois à Sainte-Hélène.

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