‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 11 sur 69 · INTRODUCTION XXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXVII

V Essai sur J.-.J. Rousseau présente un certain nombre de petites corrections de détail, et un bon nombre de lacunes. Quelques-uns des passages supprimés par Martin présentent un réel intérêt : nous les retrouverons au chapitre vin. D'autres ont été transportés autre part, retouchés, bien entendu, en vertu de cette monomanie qui ne permet pas à Aimé Martin de copier exactement ce qu'il transcrit ; ainsi il modifie, jusqu'à la rendre ridicule, l'anecdote suivante :

On n'est pas assez exact sur les rendez-vous. Autrefois, me dit-il, j'avais deux amis avec lesquels je me promenais souvent. Pour ne point nous gêner, nous avions imaginé de mettre un dez au pied d'un arbre. Le premier arrivé mettait le point un, le second le point deux. Nous savions par là quel nombre nous étions. Un jour, comme par miracle, nous arrivâmes tous trois, de trois quartiers différents, au bassin du milieu (1).

Aimé Martin.

Rousseau avait plusieurs amis, avec lesquels il se promenait souvent. Pour ne pas se gêner mutuellement, ils avaient imaginé de mettre un dé au pied d'un arbre des Tuileries ; le premier arrivé plaçait le dé sur le point un, le second sur le point deux, etc., ainsi des autres : lorsque la société était complète, on ne tardait pas à se réunir (2).

On voit que, en particulier, l'ànerie finale, « lorsque la société était complète, on ne tardait

(1) Mss. xcvm, f. 30. — (2) Œuvres posthumes, p. 433, col. 2.

pas à se réunir », est au passif d'Aimé Martin, et pas du tout de Bernardin.

Au fur et à mesure qu'on dépouille ces manuscrits, on éprouve une impression de soulagement : toutes ces grisailles, ternes et mornes, que Martin nous donnait pour les œuvres posthumes de son maître, ne doivent leur ennui et leur médiocrité qu'à celui qui s'est permis de les retoucher, de les « restaurer », jusqu'à leur enlever tout caractère. En lisant la Pierre d 'Abraham et Empsaël que l'infidèle éditeur représente comme des dialogues romanesques destinés à faire partie des Harmonies 1), on ne se douterait pas que Bernardin, piqué, comme tous les romanciers, par la tarentule du théâtre, avait voulu écrire deux drames.

En effet, au dossier cxlviii, folio 1 et suivants, on trouve le texte exact de la Pierre d'Abraham. Aimé Martin, en l'imprimant, a supprimé toutes les indications théâtrales : Scène I, Scène II, etc. ; il a transformé en récit les indications pour le metteur en scène ou le peintre de décors.

De même pour le drame d'Empsaël : tous les passages un peu vifs sur la religion ou la société ont été soigneusement biffés. C'est comme une édition ad usum Delphini, et c'est une trahison. L'œuvre parait plate, parce que tout ce qui s'élevait un peu a été rogné. Encore, si Aimé Martin ne

(1) Œuvres posthumes, p. "J"'.), col. 1.

1NTR0DI CTION XXIX

s'était permis que des suppressions ou modifications de pensée pour raisons politiques, cela n'aurait été sans doute ni une excuse, ni une circonstance atténuante : ce serait au moins une raison, bonne ou mauvaise. Mais voici la faute inexcusable : Martin a l'idée saugrenue de modifier la forme littéraire de l'œuvre, de changer un drame en une vague pastorale. Imaginez-vous Berquin se chargeant de retoucher une tragédie shakspearienne. Du coup, voilà le bagage littéraire de Bernardin alourdi au lieu d'être augmenté.

Et pourtant il s'agit là d'oeuvres écrites pendant la maturité, au moment où le génie vigoureux de Bernardin pouvait mieux résister aux mutilations. On comprend a fortiori combien les retouches de Martin sont néfastes quand il s'agit d'oeuvres de vieillesse, forcément un peu décolorées : illisibles dans Aimé Martin, elles font encore un certain effet quand on les retrouve telles que Bernardin les avait peintes lui-même, avec l'application d'un peintre vieillissant.

Il en est ainsi de l'Amazone : en lisant les quelques pages qu'Aimé Martin en a tirées, il est difficile de se faire une idée du livre que Bernardin avait rêvé et rédigé en grande partie. On trouve au dossier lxxvi non pas des fragments, mais une copie très soigneusement faite. C'est sur ce manuscrit qu'Aimé Martin a publié ses « fragments», d'une façon incomplète et infidèle, biffant, taillant

à coups de crayon dans le texte, écrivant en marge, à recopier, à abréger (1). Voyons d'abord comment il recopie.

Il change la forme adoptée par Bernardin, un récit par lettres, et le transforme en un journal : « Je me suis levé et habillé sans faire de bruit, écrit le héros du livre à sa femme, et pendant que tu reposais des travaux de la nuit au milieu de nos chers enfants, je vous ai donné à chacun un baiser » (2). Aimé Martin transpose ainsi : « Je me suis levé sans faire de bruit, pendant que ma femme reposait au milieu de mes enfants ; je leur ai donné à chacun ma bénédiction et un baiser » (3). On voit la différence, et comme cette bénédiction à la Greuze fait bien dans le tableau. Par contre, tout ce qui est un peu pittoresque, tout ce qui donne de la couleur et de la vie, disparaît sous les ciseaux haïssables de Martin : le héros de F Amazone, arrivé à Amsterdam, se met en quête du journaliste Mustel que Bernardin avait effectivement connu là, et s'adresse aux marchands de la rue jadis habitée par son ami : « J'avais beau leur demander, chapeau bas : — Monsieur, n'avezvous pas ouï parler autrefois de M. Mustel, gazctier de France ? ils ne me répondaient que par un Kanitrestm fort sec » (i). Martin traduit : « à toutes mes questions ils ne répondaient que par un

(1) lxxxvi, 14, 13. — (2)lxxi,1-2. — (3) Œuvres posthumes, p. 490, col. i. — (ii lxxxvi, 7.

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