‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 12 sur 69 · INTRODUCTION XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXI

je no sais pas fort sec » (I). Passe encore pour traduire du hollandais en français ; mais pourquoi translater le français de Bernardin en patois? Pourquoi mettre « deux larges ponts à planches joignaient sa proue et sa poupe » quand Bernardin avait écrit « deux larges ponts de planches » ? (2).

S'il se rencontre dans l'Amazone quelque audace politique, si l'ancien pensionné de Louis XVI parle de la royauté avec sévérité, l'éditeur trop prudent transforme l'audace en platitude ou en ineptie : « Un petit cabaret fort propre, dit Aimé Martin, avait pour enseigne un soldat qui se coupait un bras d'un coup de hache, dont la légende était : A la révocation de l'Edit de Nantes » (3). Un soldat? Gela ne signifie rien. Bernardin avait mis : un roi (4). Le royaliste Aimé a recopié à sa façon.

Maintenant, comment abrège-t-iA ? En supposant des interruptions qui n'existent pas : « Il y a ici, dit-il, une lacune considérable dans le manuscrit » (5). C'est une erreur volontaire, car on trouve à cet endroit, dans le texte authentique, toute une longue conversation entre le héros du roman et Duval sur les courants marins. Il y a là 16 folios, écrits au verso et au recto d'une écriture très compacte, qui auraient bien fait une vingtaine de pages de l'édition in-quarto. J'avoue que le passage n'est

(1) Œuvres posthumes, p. 494, col. 2. — (2) Œuvres posthumes, p. 496, col. 2, et mss. lxxxvi, f. 10. — (3) Œuvres posthumes, p. 495, col. 1. — (4) lxxxvi, 7. — (5) Œuvres posthumes, p. 503.

pas amusant : c'est une circonstance atténuante. Mais en revanche, de quel droit biffer sur le manuscrit, avec une telle rage que deux lignes sont indéchiffrables, un passage comme celui-ci : i L'homme est bon. disait Jean-Jacques; ce sont les hommes qui sont méchants. Les Jacobins pris en corps étaient fous ; individuellement, ils étaient" capables des sentiments les plus sublimes. J"en ai connu un. simple maçon, qui a préféré d'être guillotiné plutôt que de dénoncer l'auteur d'un mémoire qu'il leur avait présenté pour sa commune. C'était le seigneur de son village : il garda un coupable silence, mais à la fin il a eu le même sort. Fais lire cet article à Paul » [{). Supprimer de pareils traits, ce n'est plus abr c'est châtrer un livre. C'est en vertu des mêmes préjugés personnels que Martin a trouvé bon do modifier l'esprit du livre, en supprimant tous les passages où l'ami de Jean-Jacques, spiritualiste, mais anticatholique, exprimait la haine qu'il ressentait alors pour le christianisme. Et sans doute, Aimé Martin, qui était, je cruis. sincèrement catholique, a cru bien mériter de la religion en transformant un simple déiste en chrétien. Mais la vérité n'a pas besoin de s'étayer sur l'erreur. truelle vérité n'a pas besoin de l'appui d'un mensonge, même bien intentionné. Que Bernardin

[NTRODUCTION XXXIII

de Saint-Pierre, au moment où il écrit F Amazone, soit, oui ou non, catholique, cela ne touche ni à la vérité ni à la majesté du catholicisme. Mais que l'on supprime avec intention les passages où il a exprimé son opinion, c'est un attentat contre la vérité ; Aimé Martin est un hypocrite, quand il biffe ce passage où le héros, malade, se réconforte contre la crainte de la mort en écrivant à sa femme : « Les bienfaits dont Dieu a couvert la terre pendant la vie me prouvent que, si j'existe après ma mort, au lieu de démons, je ne verrai que des anges... Moque-toi donc de ces légendes, de ces contes de vieilles et de moines... Dieu n'a pas créé les hommes pour les damner »(1). C'est dans le même esprit voltairien que Bernardin coupe la monotonie de la traversée par le récit mouvementé d'une messe dite sur le pont du navire par un évoque : elle est interrompue par un ministre luthérien, qu'un franciscain essaye d'assommer: d'une ruade le protestant renverse le moine : la bousculade entre les luthériens et les catholiques excités par une marquise devient épouvantable : heureusement, les matelots, apparaissant sur le pont pour célébrer le baptême de la ligne, interviennent avec une pompe et inondent les combattants, qui se dispersent (2). Si ce comique est un peu gros, du moins il est vivant. Si les opi-

1) lxii, 7. — (l) lxxxvi, 22 et 24.

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE e

nions philosophiques et antireligieuses de Bernardin sont passionnées, du moins elles excitent l'attention. En supprimant tout cela, Aimé Martin fait d'un roman curieux, et qui porte sa date, quelque chose de traînant, d'ennuyeux et de vague. Le délit est plus grave encore quand ce système de collaboration sournoise, corrections, suppressions, adjonctions, etc., s'applique non plus à des œuvres peu connues et peu lues, mais à un ouvrage comme les Harmonies de la Nature.

Les Harmonies, sans doute, ne sont guère lues, mais elles sont «notoires», comme tout ce qui est ridicule. C'est surtout là qu'on puise des plaisanteries faciles contre Bernardin et son abus des causes finales. C'est là que Flaubert a montré ses deux bourgeois grotesques cherchant vainement la science (1). Les critiques les plus sérieux s'amusent des Harmonies (2). C'est donc rendre un vrai service à la mémoire de Bernardin que de restituer à Aimé Martin ce qui est à Aimé Martin, c'est-àdire les Harmonies telles qu'il les a imprimées.

Seul à connaître et à posséder ces manuscrits, il a cru pouvoir tromper impunément les lettrés. Dans son préambule, il se représente « rassemblant ces feuilles dispersées par le vent comme celles de la Sibylle (3) ». Il veut nous faire croire que l'auteur

(1) Bouvard et Pécuchet, édition ne varietur, p. 102-103. — (2) Larroumet, Revue des Cours et Conférences, 1893, t. I, p. 68, p. 101. — (3) Œuvres posthumes, p. 49, col. 1.

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