INTRODUCTION XXXV
n'avait pas eu le temps d'écrire son livre, que l'éditeur n'a trouvé que des matériaux informes, « une multitude de brouillons à peine lisibles, écrits sur des chiffons de papier,... et dont, suivant les intentions de l'auteur, nous avons réuni les plus beaux morceaux dans ses Harmonies (1) ». C'est une imposture. Même dans l'état actuel des manuscrits conservés au Havre, et quoique l'on trouve trop souvent sur les couvertures des dossiers réservés aux Harmonies, « à revoir, pour brûler comme déjà employé (2) », nous constatons que Martin se trouvait en présence d'un très volumineux manuscrit, au moins égal en étendue aux Harmonies imprimées, numéroté par Bernardin lui-même ; c'est une copie très nette, très lisible, prête pour l'impression. Elle a du reste été dispersée dans le fouillis du Havre.
Voyons maintenant ce que Martin en a tiré. Tout d'abord nous constatons, soit par les notes marginales qu'il a mises sur ces manuscrits, soit par la comparaison du texte authentique avec l'impression, qu'il a fait subir à l'œuvre de Bernardin les suppressions les plus nombreuses, et les plus graves, puisqu'elles viennent d'un calcul politique.
Pour donner une idée d'ensemble des coupes sombres que Martin a exécutées dans l'œuvre
(1) Œuvres posthumes, p. lxiii, col. 1. — (2) ex, et passim.
touffue du vieil écrivain, je prendrai un exemple: de douze énormes pages in-folio, qui correspondraient à peu près à dix-sept pages de l'édition in-quarto, Aimé Martin n'a tiré que vingt-cinq lignes (1). Pourquoi tant de suppressions? Est-ce par respect pour son maître, pour dissimuler les défaillances de sa main et de son imagination glacées? Ce serait une excuse, surtout s'il nous en avait prévenus. Mais on ne rencontre qu'une seule coupure que l'on puisse attribuer à de pareils scrupules : c'est une harmonie inattendue entre la mer et la vessie humaine, « dont le fluide est analogue à celui des mers par sa salure », tandis que « l'organe de sécrétion » est comparable à un volcan par son gaz, ses borborismes et ses soufres. » J'arrête ici la comparaison, que Bernardin continue imperturbablement (2). Aimé Martin avait raison de supprimer cela, mais il n'a eu raison qu'une fois. Toutes les autres suppressions sont inexcusables et systématiques. De parti pris, il a dénaturé le livre en biffant ce qui lui conservait son premier caractère : un cours de pédagogie, fait à des instituteurs, à de futurs professeurs, en somme son cours de l'Ecole normale, revu sans doute et corrigé pendant de longues années, mais gardant de nombreuses marques de l'époque où il
(1) Mss. xn, f. 8, sqq.; Œuvres posthumes, p. 348-349, depuis elles doivent avoir jusqu'à tous le même soleil. — (:!) \<:ii, 19.
INTRODUCTION XXXWIÏ
avait été rédigé pour la première fois. Aimé Martin en a laissé subsister quelques traces, bien malgré lui, quand elles se trouvaient dans un passage qui lui semblait trop réussi pour qu'il le sacrifiât ; mais alors il supprime tout ce qui est trop révolutionnaire : on en jugera par le rapprochement suivant :
Je me suppose instituteur d'une école primaire. Pour donner à mes élèves une idée des harmonies de l'eau, je les mènerais par un temps de pluie, à la campagne, sur le bord d'un ruisseau ; je leur dirais : Mes enfants, suivons le cours du ruisseau qui descend de cette colline ombragée de forêts. Remontons jusqu'à sa source. Il pleut. Mais qu'importe la pluie à des citoyens ? Des enfants de la patrie ne doivent pas la craindre, surtout lorsqu'il s'agit d'acquérir des lumières (1).
Aimé Martin.
Je me suppose instituteur. Pour donner à mes élèves le premier apprentissage des harmonies de l'eau, je les mènerais à la campagne par un temps de pluie. Je leur dirais : Mes enfants, suivons le cours du ruisseau qui descend làbas de cette colline couverte de bois; remontons jusqu'à sa source. Il pleut, mais qu'importe la pluie à des hommes? Ils doivent s'accoutumer de bonne heure à braver les éléments et surtout celui de l'eau. Il pleut dans nos climats plus de la moitié de l'année. Un marin, un cultivateur, un voyageur, un ouvrier, s'exposent fréquemment à la pluie, souvent pour leurs intérêts particuliers : vous ne devez pas la craindre, surtout lorsqu'il s'agit d'acquérir des lumières (2).
Dans les Harmonies d'Aimé Martin, il est très rarement question d'enseignement; surtout, il n'est plus question d'un enseignement civique et républicain.
(1) xc, 69. — (2) Œuvres posthumes, p. 198, col. 2.
XXXVITï BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
On le comprend en effet : pour que, en octobre 1814, Mm0 de Saint-Pierre, née de Pelleporc, pût déposer aux pieds de la duchesse d'Angoulème l'œuvre de son mari(l), il fallait que le dévoué secrétaire fît subir une toilette préalable au livre écrit d'abord pour des instituteurs révolutionnaires, et corrigé sous l'empire. De là la suppression dans les Harmonies générales de tout un plan de fêtes nationales, « grand moyen de lier les enfants à la patrie et la patrie aux enfants » ; à ces fêtes, qui doivent commémorer les bienfaiteurs du genre humain, on chanterait des hymnes « adressés à leurs esprits et à l'Etre Suprême (2) » ; enfin, comme une partie de ces fêtes tomberait en hiver, on les célébrerait dans des endroits couverts : « Il est à souhaiter que les lieux d'assemblée soient en général les écoles primaires ; et, pour cet effet, il serait à propos d'employer les églises et couvents à cet usage, afin d'épargner les frais de monuments (3). » On voit d'ici l'indignation de Son Altesse royale, si sa lectrice lui avait révélé de pareilles horreurs. Mais Aimé Martin veillait. On devine maintenant ce que le livre de Bernardin a perdu en intérêt, en valeur et en vérité. Toute audace de pensée a disparu dans cette édilion ad usum Deiphini.
(1) Œuvres posthumes, p. 42, col. 1. — (2) Mss. v, f. 20. — (3) Mss. v, f. 20-21.