‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 14 sur 69 · INTRODUCTION XXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXIX

Si encore on était sûr d'avoir dans l'édition de Martin l'œuvre originale mutilée, mais respectée dans les parties conservées, on aurait des Harmonies une idée incomplète, mais du moins ce qu'on en connaîtrait serait du pur Bernardin. Malheureusement nous avons déjà vu, par la comparaison des deux textes de la leçon au bord du ruisseau, tout ce qu'Aimé Martin se permet d'ajouter aux passages qu'il conserve : un délayage insipide, des réflexions prud'hommesques. C'est son habitude constante. Toutes les fois que j'ai retrouvé le texte original dont Martin s'était inspiré, j'ai constaté qu'il était dénaturé par d'ineptes adjonctions. Pour que le lecteur puisse mesurer lui-même la valeur de ces pauvretés qu'Aimé Martin a ajoutées de sa grâce à la pensée de Bernardin, je transcris un passage du texte imprimé en mettant en italique ce qui appartient en propre à Aimé Martin : il s'agit des montagnes hydrauliques en amphithéâtre :

« Elles n'ont point d'élévation par elles-mêmes : elles n'ont que des hauteurs relatives ; elles ne sont montagnes que par leurs flancs ; elles sont plaines à leurs sommets et à leurs bases, et elles prouvent la fausseté de cet ancien axiome, qu'il n'y a point de montagne sans val Ire ; elles sont les différentes coupes du même terrain, qui s'élève par degrés comme ceux d'un amphithéâtre. Sans doute, la nature a voulu, par cette disposition, racheter la pente de plusieurs parties du continent

vers la mer, les préserver des dégradations des pluies, et y faire séjourner les eaux, en divisant leur sol par étages, comme les Indiens et les Chinois le pratiquent dans les pentes de leurs montagnes, sans doute à son exemple et dans la même fin. Comment ose-t-on lui refuser une intelligente que nous accordons aux hommes qui n'ont jamais rien imaginé et ordonné de sage cru à son imitation (1) ? »

Il est à remarquer que ce sont souvent les passages les plus sabrés par Martin qui ont reçu, par une fâcheuse compensation, les adjonctions les plus nombreuses. Quand ce double travail de falsification porte sur un développement philosophique, on voit d'ici le désastre : jugez-en parles deux rapprochements suivants : j'ai mis en italique, 1° dans le texte original, tout ce qui a été supprimé par Aimé Martin; 2° dans l'édition falsifiée, tout ce qui a été ajouté par lui :

Si Locke eût été attentif à ces leçons données par la nature, il en eût conclu que l'homme, malgré les préjugés qui entourent son berceau, a aussi des pré-sensations innées, lorsqu'il suce la mamelle de sa mère et en fait jaillir le lait sans connaître la pression de l'air ignorée par Aristote, et qu'il cherche, en apprenant à marcher, à conserver son équilibre sur ses deux petits pieds, et non pas sur quatre pattes, comme les animaux ; qu'il a des pré-sentiments, lorsqu'il rit de la joie d autrui, ou qu'il pleure de ses douleurs sans en

(1) Mss. xni, f. 20 ; Œuvres posthumes, p. 228, col. 1-2.

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