‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 15 sur 69 · INTRODUCTION XLI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLI

connaître la came ; qu'il a des idées innées de moralité, lorsqu'il se met ainsi à la place d'autrui, indépendamment de toute réflexion, par l'instinct sublime de la sociabilité ; enfin que, quoiqu'il ait imité ses arts et ses sciences des ouvrages de la nature, il a, par toute la terre, Vidée innée de la divinité, qui sans doute se manifeste dans tout l'univers, mais dont le sentiment, étranger à tous les animaux, est inné dan* le cœur de l'homme seul (1).

Aimé Martin.

Si Locke eût été attentif à ces leçons données dans tous les animaux par la nature, il eût soupçonné que l'homme, malgré les préjugés qui entourent son berceau, a aussi des idées innées. En effet, V enfant nouveau-né a des pré-sensations, lorsqu'il suce la mamelle de sa mère, et qu'il en fait jaillir le lait, sans connaître la pression de l'atmosphère ignorée de tous les philosophes de V antiquité. Il manifeste bientôt des pré-sentiments de la bonté ou de la malice des hommes, sans en avoir l'expérience, lorsqu'à leur seul aspect il va se ranger auprès de ceux dont les physionomies sont du nombre de celles qu'on appelle heureuses, parce qu'elles annoncent en caractères ineffaçables la bienfaisance, tandis qu'il s'éloigne de ceux qui, même avec des traits réguliers, portent '•ene sais quelle expression de malveillance plus aisée à sentir qu'à décrire. C'est ainsi que l'agneau, mû par ses pré-sentiments à la vue d'un loup, se réfugie auprès du chien, quoique ces deux animaux soient du même genre, et aient des figures à peu près semblables. L'enfant a l'instinct de la sociabilité, lorsque, ignorant les sujets de joie et de douleur de ses semblables, il rit en les voyant rire, ou pleure en les voyant pleurer (2).

Une reste-t-il de la pensée initiale de Bernardin dans la paraphrase d'Aimé Martin ? à peu près cinq lignes sur vingt. Remarquons que, même dans ces cinq lignes, je n'ai pas souligné une autre

(1) Mss. xu, f. 19. — (2) Œuvres posthumes, p. 265, co). 1.

cause d'altération : les corrections de style. L'outrecuidant Martin, oubliant qu'il n'avait qu'un médiocre talent, fait de facilité et de banalité, s'est permis d'embellir le style de Bernardin : qu'on se figure Stace remaniant Y Enéide, Florian corrigeant La Fontaine, on aura une idée assez nette de cet attentat. Tantôt c'est comme une poussière décolorée qui s'étend sur des couleurs encore vives, tantôt ce sont des tons criards, des enluminures venant recouvrir an fin pastel. On pourra en juger par cette courte comparaison :

L'oiseau, peint de couleurs variées, vola au sommet des arbres, picora les semences nombreuses, et de sa petite poitrine fit entendre au loin les sons éclatants de la reconnaissance et de la joie (1).

Aimé Martin.

L'oiseau, peint comme une Heur, se percha au sommet des plus grands arbres, picora leurs semences, et, niché dans leurs troncs caverneux, fit entendre les sons éclatants de la reconnaissance (2).

On voit d'ici le doux cuistre, relisant avec complaisance son corrigé de Bernardin, admirant son propre esprit, sa propre grâce, et ne s'apercevant môme pas qu'il introduit un non-sens dans sa traduction, car si son oiseau est niché dans un tronc

(1) ex, 21. — (2) Œuvres posthumes, p. 250, col. 2.

Page 1