‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 16 sur 69 · INTRODUCTION XLIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLIII

caverneux, les sonsde sa reconnaissance ne doivent guère éclater.

Pour que le lecteur ne puisse pas garder dans l'esprit l'ombre d'une résistance et supposer que j'ai choisi ce court passage à dessein, pour mieux dévoiler ce crime de lèse-majesté littéraire, je prendrai toute l'Invocation aux Naïades, que Martin a transportée au début du livre III, et je me garderai de mettre en italique ses corrections, d'abord parce qu'elles sautent d'elles-mêmes aux yeux, ensuite parce qu'il faudrait tout souligner :

Bernardix.

Venez à mon aide, douces Naïades, soumises aux influences du Verseau, qui versez des cieux avec vos urnes l'eau des pluies en longs filets ; et vous aussi, Néréides bleues, qui les recevez et les exhalez dans les bassins des mers. Je suis né comme vous sur leurs rivages. Combien de fois, dès mon enfance, j'ai dissipé mes peines sur vos grèves solitaires, me plaignant comme Chrysès, le prêtre d'Apollon, des injustices des hommes. Souvent, assis sur un rocher, je contemplais vos ondes, vos orages semblables à ceux de la vie et vos horizons sans bornes. Quelquefois j'y avais suivi des yeux une petite voile emportant vers d'autres mondes un ami malheureux. Moi-même, j'ai cherché un bonheur fugitif à travers vos plaines liquides,... et j'ai trouvé partout une nature providente et constante. Les hautes montagnes des Alpes n'ont rien de plus élevé que vos profondeurs, ni les vastes continents d'objets plus ravissants que les iles que vous avez entourées. C'est du sein de vos Ilots qu'après une nuit fille des siècles, Vénus apparut aux regards des mortels, quand l'aurore la couvrit de ses rayons, et que vous la baignâtes de vos ondes azurées et transparentes.

Et vous, père du jour, ranimez-moi de vos feux. La

XLIV BERNARDIN DE SATNT-IMERRE

lumière, la chaleur, les formes, les mouvements et la vie divergent de votre sphère céleste. C'est vous qui engendrez Vénus et les amours en vous conjuguant avec l'astre des nuits.

Maintenant que ma vie s'est écoulée comme un rêve, rappelez-m'en les plus lointains ressouvenirs qui se réfléchiront comme une goutte de rosée Elevez mes pensées

de cette terre de boue vers la divinité dont [vous êtes les] sensibles images... Vastes mers, fontaines gazouillantes, [inspirez-moi] des pensées profondes comme vos abîmes, et des paroles douces comme le murmure des ruisseaux. Puissent-elles à la fois paraître sublimes aux philosophes et agréables aux enfants (1).

Aimé Martin.

Inspirez-moi, douces Naïades, soumises aux influences du Verseau, vous qui répandez sur la terre les ondes argentées! Venez aussi à mon aide, Néréides, qui les exhalez en vapeurs vers les cieux, et qui les recevez dans les bassins des mers! Je suis né sur vos rivages. Combien de fois j'ai vu s'écouler mes journées sur vos grèves solitaires, ne me plaignant qu'à vous et au ciel des injustices des hommes. Vos gémissements semblaient répondre à mes gémissements. Souvent, assis au pied d'un rocher, j'ai contemplé vos orages, images de ceux de ma vie. Alors, mes yeux mouillés de larmes suivaient sur vos horizons une voile lointaine emportant vers d'autres mondes un ami malheureux. Moi-même, j'ai poursuivi vers d'autres climats, à travers vos plaines liquides, un bonheur inconstant comme elles. Partout j'ai trouvé une fortune trompeuse comme les hommes, mais partout j'ai senti une nature bienfaitrice immuable. Les hautes montagnes des Alpes n'ont rien de plus élevé que vos profondeurs, et les vastes continents ne renferment point d'objets plus ravissants que les ombrages de vos rives. C'est vous qui avez nivelé les terres, creusé les vallons, et arrondi les collines ; c'est sur vos bords verdoyants, c'est au sein de vos flots azurés, qu'au milieu d'une nuit jusqu'alors éternelle,

(l)xcvn, 50.

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