‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 17 sur 69 · INTRODUCTION XLV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XLV

Vénus apparut baignée de vos ondes transparentes, et éclairée des premiers feux de l'aurore. Viens m'animer des mêmes feux, soleil, astre brillant du jour; la lumière, la chaleur, les couleurs, les formes, les mouvements et toutes les harmonies de la vie naissent sous tes rayons éclatants. Maintenant que ma course rapide est sur son déclin, viens éclairer mon couchant d'un rayon de tes aurores éternelles. Attire-moi de cette terre de boue vers la Divinité dont tu es la plus sensible image. Vastes mers, inspirez-moi des pensées profondes comme vos abîmes, et vous, agréables fontaines, des paroles mélodieuses comme vos plus doux murmures. Puissent-elles à la fois paraître sublimes aux sages, et touchantes aux mortels les plus simples (1).

En recouvrant ainsi de son propre style même les morceaux qu'il n'avait pas entièrement composés lui-même, Aimé Martin a donné à son livre une unité apparente qui a frappé le Journal de Paris. Dans le numéro du 17 septembre 1818, parlant de la mise en œuvre des matériaux des Harmonies, des fameuses feuilles dispersées par le vent comme celles de la Sibylle, un critique qui signe N. B. F. remarque ceci : « Telle a été dans cette opération l'habileté de l'éditeur, que, lors même qu'il a été obligé de puiser dans son propre fonds pour développer une idée à peine indiquée, ou pour combler d'immenses lacunes, j'ai vainement cherché la place de ces importantes retouches (2). » Cette « habileté » n'a plus rien qui nous étonne, nous qui connaissons « l'opération ». Ce n'est

(1) Œuvres posthumes, p. 1;J9, col. 1-2. — (2) clxiii, 38.

presque plus la pensée et ce n'est plus du tout le style de Bernardin : comme il n'y a plus grand'chose de l'œuvre primitive, les soudures ne se voient pas.

Est-ce tout? Ce misérable résidu de la pensée première de Bernardin, diminué de ce qui avait quelque originalité, encombré par les banalités de Martin, habillé de la prose de Martin, va-t-il au moins nous parvenir intact ? Non : il lui reste une dernière altération à subir : Martin a substitué un nouveau plan à celui que Bernardin avait composé, et que nous verrons au chapitre xxm. Avec la même désinvolture, il bouleverse l'ordre et la suite des idées dans un morceau. Ainsi, il trouve au dossier xii trente-six pages intitulées Harmonies animales, numérotées par Bernardin lui-même, très lisibles, relativement peu raturées : étant donnés les scrupules de style de Bernardin, on peut en conclure que c'était une mise au net, définitivement corrigée, et bonne à tirer : il n'y avait qu'à l'imprimer telle quelle. Or, en comparant le manuscrit au texte publié, on constate que le premier paragraphe, depuis « si la terre ne produisait que des végétaux » jusqu'à « dans tous les sites delà végétation », a été transporté par Martin au milieu du cinquième livre, p. 258 (1). Les dix lignes suivantes dans le manuscrit, depuis « le bœuf pesant taillé

(1) Œuvres posthumes, p. 258, col. 2, — p. 239, col. 1.

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comme un rocher » jusqu'à « dans les régions de la mort», sont placées à la page 25(5. Les deux folios qui suivent, depuis « la puissance animale est bien supérieure à la végétale » jusqu'à « dissiper les nuages dont le matérialisme a couvert les destinées sublimes de l'homme », sont transportés aux pages 259 et 260. On voit quel bouleversement arbitraire Martin a introduit dans le mouvement de la pensée de Bernardin, avec quelle maestria il mélange les feuilles de ces manuscrits comme on bat des cartes à jouer.

Il se considère comme chez lui, dans le monument élevé par Saint-Pierre : il se croit au moins l'associé, ayant la signature : au mss. xxv, au-dessous du titre écrit par Bernardin sur la couverture : Explication de la Mappemonde, Aimé Martin ajoute : « ceci ne peut entrer dans notre ouvrage. » Notre est modeste. Martin aurait mieux fait de dire carrément : mon ouvrage. C'eut été plus près de la vérité. D'un livre de pédagogie écrit sous l'iniluence de la Révolution, puis mis au goût de l'empire, plein d'erreurs sans doute, mais aussi d'idées originales, en somme d'une œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, Aimé Martin a fait un insipide délayage des Etudes de la nature, et en somme une œuvre d'Aimé Martin. Rendons à Martin ce qui appartient à Martin, et pour que la justice soit complète, rendons à Bernardin ce qui est à lui, c'est-à-dire constatons pour finir une légère escro-

querie de Martin. Le début de la « Préface de l'Editeur », pour lesfragments sur J.-J. Rousseau, est librement emprunté à un manuscrit inédit de Bernardin (1). Dans le corps même de cette préface, les passages les plus touchants, ceux auxquels on s'arrête volontiers comme à de bien jolies choses, sont pris à Saint-Pierre (2). Si bien que, pour cette édition des œuvres posthumes, on en arrive à cette conclusion paradoxale : ce qu'a signé Aimé Martin est plein de Bernardin de Saint-Pierre ; ce que cet étrange éditeur nous donne comme du Bernardin est plein d'Aimé Martin.

Ce travestissement, cet affadissement de l'œuvre originale, est plus dangereux pour un grand écrivain de second ordre, comme Bernardin, que pour les génies de tout premier rang : le vrai Pascal apparaît par éclairs môme dans l'édition éteignoir de Port-Royal, et Bossuet, dans les plus mauvaises éditions de ses sermons, est encore Bossuet. Mais pour un Bernardin de Saint-Pierre, l'occultation est complète. On se rendra mieux compte encore de tout ce qu'Aimé Martin lui a fait perdre, en lisant dans ce livre les chapitres consacrés aux œuvres que Bernardin n'a pas eu le temps de publier luimême.

(1) Œuvres posthumes, p. 427, col. 2; mss. xcviu, f. 101. — (2) Œuvres voslhumes, p. 429, col. 2 ; mss. xr.vn, 101, et cxxiv, 7-10.

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