CHAPITRE PREMIER
I. La Normandie. — II. Ascendants paternels et maternels ; parentés lointaines ; nervosité générale de la famille. — III. Marie Talbot. — IV. Piété et haine de l'Eglise. — Premières études. — Robinson. — V. A la Martinique. — VI. Fin des études de Bernardin.
Les premières années de Bernardin, si importantes pour la formation sentimentale de l'enfant, se passent au Havre. .Naturellement les promenades sur le rivage tiennent une grande place dans sa vie : ses longues contemplations devant la Manche ont laissé leur trace jusque dans les Eludes de la Nature : la description de l'embouchure de la Seine sert d'élément principal au paysage composite qu'il dépeint dans la première Etude (1).
La Normandie tout entière captive ensuite son imagination. Déjà, dans ses œuvres imprimées, on pouvait
(1) Œuvres, p. 154, col. 1.
BERNARDIN DE SAINT-PIEIWtE 1
constater qu'il était toujours resté très Normand de cœur ; que les arbres des tropiques ne lui faisaient pas oublier le pommier (1). Les manuscrits nous montrent mieux encore à quel point il chérissait sa province natale, et comme il aimait à en parler à tout propos, même hors de propos. Dans le plan d'un « roman sous les glaces du pôle », il comptait introduire (par quelle transition? je l'ignore) l'épisode suivant : au milieu d'un paysage de Normandie, un jeune homme très mélancolique pleure à la vue de son pays : au loin, sous un soleil couchant d'automne, apparaît un couvent de religieuses (2).
Bernardin songe également à écrire l'histoire de Rouen (3). Puis il agrandit son sujet, et veut se faire l'historien de la Normandie. 11 ébauche son travail, prépare ses notices sur les Normands, petits et grands : Saint-Evremond, Sarrasin, Jean Pecquet, Jean Restout, Charles de Castel de Saint-Pierre, Magdeleine de Scudéry, Segrais, Le Poussin, l'abbé de Vertot, Trouville, etc. 4). Mais il finit par se dégoûter de son projet : il ne le trouvait plus d'un intérêt assez général (5). Peutêtre aussi avait-il commencé à juger sa province natale : il trouvait qu'on y parlait vraiment trop de procès (6).
La Normandie est un joli cadre pour la silhouette de l'enfant, mais ce n'est guère qu'un cadre. C'est surtout du milieu familial que Bernardin tire sa sève et son originalité. Le premier trait moral qui frappe dans
(1) Œuvres, p. 155, col. 2. — (2) i, 155. — (3) clvi, 5. — (4) cix, 21, et lxxxii, 4. — (5) cxxxvi, 2, 18. — (6) cxxxvi, 2, 5.
cette famille, c'est le dessein arrêté de s'anoblir. Ils ont un certain nombre de portraits d'ancêtres (1), ce qui est insuffisant. Ils ont beaucoup de prétentions, et quelques légendes, ce qui ne suffit pas davantage : « Mon père, dit Bernardin dans une de ses autobiographies, fermier et directeur des messageries de cette ville à Rouen, sortait d'une famille noble de Lorraine, établie en Normandie depuis quatre générations. J'avais ouï conter à mon père, comme une tradition de famille,... que nous descendions... même d'Eustache de Saint- Pierre (2). » Sans doute on n'avait ni preuves, ni armoiries (3). On ne s'en cramponnait que plus ferme à cette tradition flatteuse. En 1787, Bernardin se vantait encore à ses amis de sa filiation avec Eustache de Saint- Pierre (4). En réalité, ils remontaient péniblement jusqu'à un grand-père, Charles Saint-Pierre, ou de Saint- Pierre, ou Pierre de Saint-Pierre (5). De ce côté-là on touchait vraiment à la noblesse, par alliance : ce grand-père avait fait un beau mariage : il avait épousé la petite-fille d'Etienne Bérier, ou Berrier : ce dernier avait eu quatre fils et une fille, tous mariés dans la noblesse : le troisième fils d'Etienne Berrier, Ambroise- Paul, avait eu un fils, garde du Roi, et une fille, Marie Berrier : elle épousa, dit la sœur de Bernardin, dans une lettre du 14 octobre 1766, « Pierre de Saint-Pierre, né à Nancy en Lorraine, ayant été volontaire dans le régiment d'Enghien, appartenant à M. de Laigle. Après,ilfutsecrétairedanslamaisonduditmarquis(6). » Puisque Pierre avait épousé une fille de qualité, Catherine de Saint-Pierre en conclut qu'il devait la valoir
(1) cxlii, I. 3, f. 45. - (2) lxxxii, 99 et 105. — (3) lxxxii, 99. — (4 cxxxvi. 1. 2, f. 29. — (5 cxlii, I. 3, f. f>6 et 74. — (<> cxlii, I. 3, f. 73; cf. 1. 2, f. 30.
comme rang social. Mais c'était encore une illusion, que, plus tard, raillera Bernardin, quand il se croira assez grand par lui-même pour se passer d'être noble. Dans un préambule préparé pour une réédition du Voyage à Vile de France, il revient sur toutes ces chimères de noblesse dont on l'avait bercé :
J'avoue que j'ai plusieurs fois rougi de ma naissance. Au fond elle était fort honnête. J'avais ouï dire à mon père que nous descendions d'Eustache de Saint-Pierre, maire de ville de Calais. Les enfants écoutent tout. Ce sentiment gonfla ma jeune àme au milieu des misères de mon éducation. Quand je fus grand, je cherchai dans les papiers de famille si j'y trouverais quelque renseignement. Ce fut en
vain Cepe»dant je trouvai dans ces papiers que nous
descendions d'une famille noble... Le lieutenant du Roi, le marquis de Laigle en avait donné un certificat dont j'étais possesseur. Mais cette pièce insuffisante ne me mettait pas au rang des nobles,... carie marquis de Laigle avait stipulé dans son certificat qu'un de mes ancêtres avait géré les affaires de sa maison. Ainsi un orgueil est puni par un autre (1).
Le père de Bernardin semble représenter, dans la formation intellectuelle de notre auteur, le rêve, la chimère. La raison, le sens des réalités, le souci des choses positives viennent certainement de la mère. Nous la connaissons surtout par un joli portrait au crayon et au pastel, conservé à la bibliothèque du Havre, œuvre de Bernardin. Ce portrait est vivant. La ligure est ronde, pleine, poupine dans le bas ; le front au contraire est bombé, volontaire : l'œil est intelligent, froid, bleu d'acier. Dans l'ensemble, on dirait une Hollandaise qui n'aurait pas l'air commode. Klle s'appelait, de son nom de jeune fille, M"e Godebout, et s'était