XXXIV
mariée à Dieppe Ci). Elle avait apporté à son mari une petite fortune, dont une maison sise à Dieppe, rue Pelterie, une autre encore, appelée la maison Bachelier (2). Ce n'était guère, si nous en jugeons par ses très modestes bijoux, qui se réduisent à un simple collier de grenats (3).
Voilà la situation de la famille : du côté Godebout, c'est la petite bourgeoisie. Du côté Saint-Pierre on voudrait toucher à la noblesse. En 1772, on découvre un M. de Saint-Pierre, général des Célestins de Paris, très aimable en société, très complaisant : mais il se dérobe (i). On est forcé d'en revenir au célèbre Eustache de Saint-Pierre, dont on cause en famille :
C'est l'aîné, c'est l'aïeul, l'ancêtre, le grand homme !
Et certes, si ces chimères n'étaient que ridicules, je n'en aurais pas parlé si longtemps. Mais ces prétentions à la noblesse d'épée ont un avantage: elles développent chez le chevalier de Saint-Pierre une noblesse de cœur qui le soutient dans ses épreuves, surtout dans la plus dure : au moment de la fâcheuse affaire de son frère Dutailli, Bernardin proteste contre l'invraisemblance d'une trahison : elle salirait le nom même d'Eustaclie de Saint-Pierre « dont une tradition de famille nous fait sortir; et quoiqu'elle soit nulle pour le public, elle est sacrée pour nous, parce qu'elle a eu pour garant le témoignage d'un père, qu'elle a été la base de notre éducation, qu'elle nous a soutenus dans la mauvaise fortune, et qu'elle a toujours dirigé nos projets aux choses honnêtes et utiles à l'Etat » (o). C'est une idée qui lui tient à cœur, et que nous retrouverons souvent
1 i m.iv, 32. - (2) cxlii. 1. 3, f. 38, et I. 2, f. 13. — (3) cxlii, 1. 2, i. 43. - 4 cxlii, 1. 2, f. 93. - (5) \<ix, 25.
6 BERNARDIN DE SATNT-PÎERRE
dans les brouillons des plaidoyers qu'il écrit pour son frère : je citerai encore un passage, parce qu'il est, en même temps qu'un renseignement sur Bernardin, un vrai document pour l'histoire du patriotisme :
Ce citoyen est devenu si fameux en France depuis qu'il a paru sur le théâtre (1), qu'il semble qu'il y ait bien de la vanité aujourd'hui à en tirer son origine, surtout lorsqu'on n'a aucun titre et pas même d'armoiries. Mais je peux prouver que, quand il était pour le public aussi obscur que moi, je me suis glorifié souvent d'en descendre... Si je la cite ici en faveur de mon frère, cette tradition paternelle recueillie dès l'enfance, c'est pour ceux qui connaissent le pouvoir de l'éducation, car je ne peux attribuer qu'à l'influence de cette tradition, vraie ou fausse, les efforts pénibles, j'ose dire insensés, qu'elle nous a fait faire vers les choses honnêtes et utiles à la patrie (2).
Son ascendance maternelle présente également quelque intérêt, car elle va nous montrer un autre côté du caractère de Bernardin. Il y a, à Dieppe, tout un centre de parents du côté de sa mère, d'amis ou d'alliés : les de Grinville (3), les Lemesle (4), les Jenferée(o), et surtout les Godebout. Catherine tient son frère au courant de toute cette lignée : le 3 mai 1780, leur oncle Godebout est mort (6). Son fils aîné, capitaine en second, est parti porter des munitions de guerre aux Américains; les Anglais l'ont pris, et débarqué en Ecosse où il est prisonnier sur parole (7). Enfin il se marie ; Catherine écrit à Bernardin, le 31 mars 1783 « J'apprends que M. Godebout l'aîné va se marier à Mlle Fouray, fille de l'hydrographe, très connue de la famille. Peu vous importe, me direz-vous (8). » Et en
(1) Le Siège de Calais, par de Bclloy, 1765. — (2) c, 50. — (3) cxlii, 61, 64, 77, 80. - (4) c.xlii, 86. — (5) cxlii, 1. 2, 1'. 40. — (6) r.xui, 1. 2, f. 79. — (7) cxlii, 1. 2, f. 73 et 96. — (8) cxlii. 1. 3, f. 40.
ell'et Bernardin a bien quelques raisons pour refroidir ses relations avec des parents qui l'ont laissé dans l'embarras et se sont montrés durs pour la pauvre Catherine. Pourtant, quand il aura réussi, quand il sera devenu le grand homme de la famille, il mettra très largement son influence et son crédit à la disposition de tous ses cousinset cousines qui se rappellent cette parenté le jour où elle leur devient utile. Bernardin de Saint-Pierre est très familial : il l'est jusqu'à la générosité, presque jusqu'à l'héroïsme, quand il s'agit de ses frères et sœur.
Dominique, celui qu'on appelle en famille le marin, vit en marge du petit clan, étant toujours embarqué. Dans une escale il trouve le temps de se marier avec Mlle de Grinville ; puis il perd sa femme et confie ses enfants à ses beaux-parents. Pendant plusieurs années il ne donne plus signe de vie à sa sœur; celle-ci écrit à Bernardin, le 1er novembre 1778, que Dominique s'est remarié, depuis quelques mois : il a ramené sa femme au Havre : ils ont un fils. Du moins elle l'a entendu dire par un « petit frère » (1). On le retrouve en 178o : il est alors à la Martinique, se rétablissant du scorbut qu'il a gagné pendant qu'il faisait la traite des nègres (2). Ce commerçant positif et peu « sensible » semble très bien équilibré.
Dutailli au contraire, qui, nous le verrons au chapitre xi, sombrera dans la folie complète, commence par être un agité. Entré au service militaire, on l'appelle, dans la correspondance de famille, « le gendarme», puis, quand il s'est enrôlé dans l'armée américaine, « l'insurgent». Gendarme ou insurgent, il est toujours inquiet, nerveux. Catherine envoie, le 18 juin 1771, à Bernardin, des lettres où « l'infortuné
1) cxlh, 1. 3, f. .-4. - 2)cxtn, 82.
gendarme » multiplie ses doléances (1). Il se plaint de tout le monde, même de sa sœur si dévouée : Mlle de Saint-Pierre écrit à Bernardin, le 6 novembre 1774 : « Mon frère le gendarme me renvoie ma dernière lettre accompagnée d'invectives. Je l'attribue à la vivacité de son imagination qui le rend extrême en tout genre, et lui pardonne de tout mon cœur, rendant justice au sien, qui est bon, mais inconséquent (2) ».
La pauvre fille est plus à plaindre que ses frères, car elle ne peut agir, et elle se consume dans une vie navrante. Née le 24 juin 1743 (3), elle vieillit dans des maisons religieuses, moitié retraites et moitié asiles, à Ronfleur d*abord, puis à Dieppe. Pourtant elle a été demandée trois fois en mariage, par des prétendants peu sortables (4). Décidément elle coiffera sainte Catherine.
Jusqu'en juillet 1770, elle vit à Dieppe, chez son oncle et sa tante, aussi pauvres qu'elle, mais qui espèrent une pension de son frère le marin; rien ne venant, ils la mettent à la porte, et elle entre à l'IIùtel- Dieu. où elle vivote : elle ne paye que 200 livres par an parce qu'elle ne boit que de Peau (5). Malheureusement l'archevêque de Rouen, visitant les communautés, trouve le taux des pensions trop modique « pour la dureté des temps », et ordonne une augmentation de soixante livres. A force de marchander, et de représenter qu'elle ne boit que de l'eau, elle obtient de n'être taxée qu'à vingt-quatre livres d'augmentation : « telle est la vie », ajoute-t-elle avec résignation (6). Une; autre l'ois, c'est comme seigneur de Dieppe que l'archevêque, ou son féodiste, exige une nouvelle rente
(1) c.xlii, 1. 3, f. 46. — (2) cxi.n, 1. 2, f. 90. — (3) cxi.n. 1. 2, f. 88, et 1. 3, f. 33. — (4) c.xui, 1. 3, f. 19, et 1. 1, i'. 50. — (5) c.xi.u, 19. — (0) cxi.ii, 1. 2,1' . 47.
seigneuriale de 15 sols sur une maison qu'elle possède indivise avec son frère, à Dieppe, en nue propriété (1). Comment s'en tirer? Bernardin, presque aussi pauvre qu'elle, et même obéré de dettes, lui envoie de l'argent aussitôt qu'il en a (2). Elle cherche à travailler, mais elle ne trouve pas toujours d'ouvrage un peu rémunérateur : alors elle fait de la dentelle : en travaillant du matin au soir, elle gagne trois ou quatre sous par jour(3j! Et pourtant elle se résigne, elle n'a pas une plainte, parce qu'elle est très pieuse. Elle est heureuse d'apprendre que Bernardin, en 1775, a songé un instant à entrer en religion (4). Elle aime ses frères de tout son cœur : si misérable qu'elle soit, elle trouve moyen de leur faire de petits cadeaux : le 7 mai 1779, elle envoie à Bernardin un baril décent huîtres marinées (5). A son frère Dominique qui, après un silence de plusieurs années, lui écrit de Marseille, le 24 octobre 1782, qu'il n'est pas très à son aise, elle offre aussitôt un louis (6). Comme si la misère ne suffisait pas, elle se blesse, et souffre d'un étranglement des intestins : elle écrit à Bernardin, le 23 octobre 1804 : « Je sors d'un dégorgement d'excréments par la bouche qui, depuis deux heures de midi jusqu'à deux beures de nuit, opérait en me rendant mourante. Voilà la sixième à septième révolution que j'éprouve de cette nature depuis ma blessure 7 . o En dehors de ces accidents aigus, elle souffre d'une maladie nerveuse chronique. Sa tendresse même pour ses frères ne fait qu'exacerber sa neurasthénie : en 17(57, pendant qu'elle est au couvent de Honfleur, elle recuit la visite de son frère, revenu de ses grands voyages d'Europe: puis elle lui écrit, et il ne répond pas;
(1) cxi.ii, 1. 3, f. 41. — (2) <;x..v, 130. - .'î <xi.ii, 1. 2, f. 04. — (4) cxi.ii, 1. l\, f. 18. — (5 <;xi.ii, I. 2, l\ 22 et 2:5. — ((i) aui, 1. 3, f. 41. — (7)<:xi.n, 1. 3, f. S.").
elle le croit reparti à l'étranger : « Je ressentais déjà par l'imagination tout l'ôloignement : un accroissement de sombre s'emparait de mon esprit (1). » Avec les années, le nombre et la régularité des crises augmentent : le 8 août 1777, elle écrit que ses affections nerveuses, « attribuées à une âme trop sensible », sont devenues périodiques depuis quatre ou cinq ans : « les dernières attaques, par plusieurs fois, m'ont par leur violence fait perdre connaissance (2) ». Je trouve entre cette malheureuse femme et son frère une frappante ressemblance au physique et au moral. Résignation religieuse, endurance, travail opiniâtre, dévouement aux siens, imagination exaltée, nervosité : du reste Catherine écrit à Bernardin le 31 mars 1783 : « Comment va votre maladie de nerfs? C'est la mienne aussi (3). »
C'est en effet leur maladie de famille : Bernardin en souffre comme les autres. Son enfance est maladive : « sous l'aile maternelle, dit il, j'étais fort sujet aux fluxions des yeux et des dents (4). » Plus tard ce sont de véritables désordres nerveux, allant jusqu'à l'agoraphobie, surtout au retour de son voyage à l'Ile de France : il écrit, le 26 janvier 1789, à Mme Necker : « J'avais vu des batailles, j'ose dire avec fermeté ; j'avais vu de sang- froid les tempêtes du Cap ;... et j'ai senti que je frissonnais lorsque je passais la Seine en bateau ; ma vue se troublait si je traversais une allée du Palais-Royal où il y avait du monde ; des convulsions me saisissaient dans la foule d'une église, si les portes en étaient fermées. Ce qu'il y a de plus étrange, ces symptômes ne me prenaient qu'à la vue des hommes, et disparaissaient dès que j'étais seul (5). »
(1) cxlii, 1.3,f. 51. - (2) cxlii, 77. — (3Um.ii, 1. 3, f. 40. — (4) xxvii, 8. - (5 r.xix, 1-9.
LES ANNÉES D'ÉPREUVES il
Au début de la Révolution, il se plaint encore d'éblouissements qui l'incommodent fort (1). Un peu plus tard, une fois marié, il se rétablit presque complètement, et joue simplement de sa maladie pour se dérober à quelque corvée : c'est ainsi qu'il prie Rœderer de le faire rayer de la liste des jurés, sous prétexte que sa maladie nerveuse le rend incapable de remplir ses fonctions (2). Mais au moment de sa pleine activité intellectuelle, lorsque son travail littéraire est morcelé par d'interminables démarcbes auprès des ministres, il souffre véritablement d'une névrose. Ses manuscrits même révèlent cette souffrance, car il y commet assez souvent une faute qui est, je crois, un symptôme assez grave, et correspondant à l'aphasie : tantôt il supprime des syllabes sans s'en apercevoir : il écrit par exemple me dédomer pour me dédommager ; tantôt il les redouble : il bégaye en écrivant : « sur la liste des consulalats (3). »
Tout jeune, il dut ressentir les premières atteintes de son mal sous forme d'irritabilité, même envers ses parents. Quoiqu'il les aimât bien, surtout sa mère, il y a peut-être une rancune d'enfant dans cette idée du vieillard : faire arriver au paradis qu'il imagine, dans le soleil, « les enfants qui ont aimé leurs parents en supportant leurs défauts (4). »
A coup sûr, c'est par révolte contre les réprimandes et les punitions qu'il se réfugie auprès de sa bonne, Marie Talbot: « Il aimait singulièrement cette brave femme, dit une de ses auto-biographies, cette brave
(1) clix, 52. —{2: cxiv, 29. —(3; cxliii, 15. — 4) i.xxvi, 14.
femme qui l'avait élevé avec les plus tendres soins, cachant ses petites fautes, et lui rachetant bien des fois, de son propre argent, les rudiments qu'il perdait par étourderie, ce qui lui attirait de rudes châtiments (1). »
C'est elle qui le retrouve, lors de sa première fugue loin de la maison paternelle, en demandant partout aux gens s'ils ont vu passer un bel enfant. « Car alors j'étais d'une figure remarquable. Elle me rassura sur mes craintes, et me ramena, après m'avoir préalablement débarbouillé, suivant sa coutume, en mouillant de sa salive un coin de son tablier, et m'en frottant les lèvres, les joues et les mains que j'avais tout empourprées de mûres (2). »
Tous les enfants du reste l'aimaient : Catherine pleurera en apprenant la mort « de la bonne Marie », dans le courant de 1777 (3). Mais Bernardin est le grand préféré, et l'aime lui-même véritablement. De l'Ile de France il lui envoie de l'argent: dix-huit livres en 1769, trente-six en 1770, quatre-vingt-huit en 1771 (4). Il voudra même plus tard, comme écrivain, lui donner l'immortalité : dans un de ses romans chimériques, où il rêve un état social parfait, se rapprochant de l'état de nature, il raconte un voyage dans une petite république idéale; il y introduit sa vieille bonne : « je vis Marie Talbot qui disait son chapelet à la porte : elle chantait un latin qu'elle n'entendait pas (o). » Marie Talbot en effet est très pieuse, à sa manière, avec des préférences et des antipathies : quand le jeune Bernardin, élève des Jésuites de Rouen, revient à la maison paternelle, après avoir annoncé qu'il veut devenir jé-
(1) clx, 32. — (2) r.i.xx, 15. — (3) Lettre du 8 août 1777 ; cxi.ti, . - (4) cxi.ti, 1. 2, f. 18. — [5) xin, 1.
suite, missionnaire et martyr, c'est sa vieille bonne qui le détourne de son projet, mieux que toutes les objurgations paternelles :
La première personne qu'il aperçut en approchant, fut la bonne Marie Talbot, qui le reçut d'un air triste, les larmes aux yeux, et qui lui dit en soupirant : Quoi ! Monsieur Henry, vous voulez vous faire Jésuite? Ah! monDieu! que je n'aime guère ces gens-là. Mais j'en avais le pressentiment dès l'an passé, quand je vous ai vu lire dans les gros livres. Encore tout au moins si vous vous faisiez capucin. Ces bons pères prient eux autres pour le pauvre peuple. Mais les Jésuites, ah ! les Jésuites, ils ne valent, ma ii, rien. — Les larmes et les conseils de la bonne Marie Talbot commencèrent à ébranler fortement la vocation du futur mar
tyr Mais ce qui détruisit cette prétendue vocation, ce
fut l'amitié dont il s'éprit pour un favori de sa bonne, qui était un des plus amusants capucins du monde, ayant toujours quelque belle histoire à raconter i).
En effet, petite nature aimante et affectueuse, déversant sur les bêtes le trop-plein, l'inemployé de sa tendresse (2), l'enfant est tout disposé à aimer ceux qui l'entourent, et à croire ceux qu'il aime. Il doit à cette tendresse de cœur ses sentiments religieux, si fortement enracinés dans son âme que, disparus pendant de longues années, ils refleuriront à la fin de sa vie, dans un milieu favorable : « Je dus cette âme aimante sans doute aux premières caresses d'une bonne mère ; je croyais tout ce que mes parents me disaient, et, comme ils étaient religieux, je crus tout ce qu'ils me disaient (3). » Si Bernardin doit à ses parents son
1) clx, 32. — (2) xxxiv, ;"). — (3) « Mon caractère », préparé pour une réédition du Voyage à l'Ile de France, xxxiv, G.
enfance pieuse, c'est à sa propre nature qu'il doit son mysticisme. Son exaltation personnelle est accrue par la lecture de la Vie des Saints : « Il y en avait dans la maison de mon père un énorme in-folio, que je lisais une partie du jour et même de la nuit, quand je pouvais dérober quelque bout de chandelle. J'étais enchanté du merveilleux que j'y trouvais, et si persuadé que la Providence venait au secours de tous ceux qui l'invoquaient, que je résolus de m'y abandonner à la première occasion où j'aurais à me plaindre des hommes (1) ». Et comme l'occasion lui en semblait venue, un jour de forte gronderie, il partit, « croyant fermement que Dieu me nourrirait dans les bois, en m'envoyant un corbeau comme à un autre saint Paul (2). » Il était vieux, quand il racontait ainsi ses souvenirs de jeunesse : il était alors revenu à sa piété première : il voyait quel viatique il avait emporté dans le long voyage de sa vie : « Age heureux, où l'on ne doute point !.. Je dois au moins à ce temps d'innocence ma première confiance en la Providence, et la hardiesse avec laquelle j'ai entrepris sans secours et sans appui humain, seul, les voyages les plus extraordinaires. Et si, dans la suite, elle n'a pas interrompu pour moi le cours des lois de la nature, elle a plus d'une fois fait des miracles plus surprenants en détournant à mon bonheur la malignité même de mes ennemis (3). » Pendant ses années d'impiété, Bernardin entendait, lui aussi, bourdonner à ses oreilles les cloches de la ville d'Is, surtout lorsqu'il se trouvait éloigné dans l'espace, en proie à toutes sortes de nostalgies : qu'estce qui, de loin, l'attirait le plus fortement vers son coin de France ? Des souvenirs religieux : « Pour moi, rap-
(1) clxx, 15. — (2) cxi.. 1. — (3) cxi, 1.
LES ANNEES 1) EPREUVES lo
pelant ce qui m'attache à ma patrie, j'ai senti que c'était un petit pèlerinage où, enfant, on m'avait mené, au milieu de l'été, à Notre-Dame-des-Neiges (1). » Il aimait à se rappeler les repas que l'on y faisait sur l'herbe, auprès de l'ermitage, ou encore les visites à Saint-Martin-des-Prés, « où les filles filent à la Vierge une pièce de toile (2). »
Son catholicisme d'enfant était exalté à ce point qu'il prenait la forme agressive contre quiconque n'était pas orthodoxe : « J'avais tant ouï parler des protestants sous le nom de huguenots, que, la première fois que j'entendis dire qu'il en passait un dans ma rue, je courus, croyant qu'il devait avoir des griffes aux pieds, et un visage de réprouvé, comme un ennemi de Dieu. C'était un homme de mine fort vénérable. Je croyais que c'était un crime de manger avec eux, et me rappelais le mot de ce saint qui refusa de se mettre à table, de peur que la maison ne tombât sur lui. Tels étaient les préjugés de mon enfance (3). »
Il n'en est pas moins certain que Bernardin rompit complètement, et d'assez bonne heure, avec la religion catholique ; c'est une erreur complète, par exemple, de croire qu'il est non seulement chrétien, mais même catholique, dans les Etudes de la Nature (A). Tous les passages qu'on pourrait citer ne sont qu'un éloge courtois du christianisme, de son élévation morale, de sa vertu consolante, mais non une adhésion formelle au dogme. Jusqu'à sa vieillesse, Bernardin, dans ses œuvres comme dans sa vie, reste catholique d'imagination, de sentiment, et, si j'ose dire, de tempérament ; mais il ne croit plus en esprit, et ne pratique plus. Son cœur
(1) cxlviii, 04. — 2)cxLvra, (i4. — (3) xxxiv, ô. — (4) Dejob, Iievue des Cours et Conférences, n" du 19 niai 1898, p. 473-476.
est comme une église désaffectée: le charme du silence, la magie de la lumière filtrant par les vitraux, une sorte de parfum d'encens que Ton respire encore, des bruits où l'on croirait entendre comme les échos de l'orgue, la majesté des lieux où l'on a longtemps prié, tout s'y trouve encore : mais Jésus- Christ n'y est plus.
D'où est venue la rupture? De ses premières impressions d'écolier : « J'avais de bons parents, dit-il, mais qui, par une contradiction fort commune dans nos mœurs, m'abandonnèrent à tous les maux d'une éducation étrangère (1). » Mis entre les mains de maîtres ecclésiastiques, il est frappé, dira-l-il plus tard, par la comparaison qu'il fait entre « la douceur des maximes de la religion » et «l'inhumanité » de ceux qui la lui enseignent (2). En quoi consiste cette inhumanité ? En ce qu'on le fouette. Un jour on le prévient qu'il recevra les verges le lendemain (3). Bernardin, naturellement, manque au rendez-vous. Son père le ramène à l'école, en priant qu'on ne le frappe plus : « Mon hypocrite maître d'école promit bien de me ménager. Quelques jours après il me fouetta jusqu'au sang, suivant sa coutume. » Bernardin tire la conclusion de ces mauvais traitements : « Il m'en resta une haine des prêtres (4). » Cette haine, il en donna plus d'une preuve publique, dans son cours à l'école normale, dans ses premières Harmonies. On ne peut croire jusqu'à quel point il portait son ressentiment contre ses premiers maîtres, contre les Jésuites, et, par généralisation, contre l'Eglise entière (o). Je n'en citerai qu'un exemple : au moment où il cherche s'il n'est pas réellement descen-
(1) Préambule de Y Arcadie, clxx, 15. — (2) clxx, 15. — (3) xxxiv, 5. — (4) Lxxxvi, 9. — (5) cxlvi, 53.
tlant d'Eustache de Saint-Pierre, où il pratique vainement des fouilles dans ses papiers de famille, « un curé, dit-il, ancien Jésuite, me conseilla de faire faire un acte faux par des Bénédictins. Mais il ne savait pas que j'avais une conscience. »
Ses rancunes d'enfant contre ses premiers maîtres, qui usent envers lui de la discipline en usage alors, dureront une partie de sa vie. Ajoutons, du reste, que cette animosité n'est pas réciproque de la part de ses anciens professeurs : ils gardent de lui un profond souvenir, si j'en juge par une anecdote tirée de sa correspondance : son ami, M. de Boisguilbert, lui écrit de Rouen, le 14 mars 1786, qu'il a donné à diner à deux ou trois personnages : l'un d'eux, M. Descamps, « homme estimé et distingué dans notre ville, vint à parler avec intérêt d'un de ses anciens élèves, lequel avait voyagé dans le Nord, à l'Ile de France... Il s'étendit sur son esprit, ses talents, sa modestie, la simplicité de ses mœurs (1) ».
Ce devait être en effet un élève d'une intelligence singulièrement éveillée, ce petit homme qui commençait dès lors à étudier la nature, et à bâtir des systèmes pas beaucoup plus chimériques que ceux qu'il a édifiés plus tard : « Je me figurais, dit-il dans ses Harmonies, la nuit, à la vue des étoiles, que le ciel était percé d'une infinité de petits trous, par lesquels la pluie tombait sur la terre, comme par un crible, et que la lumière qui en sortait était celle du séjour de la divinité. Cette dernière idée, du reste, n'était pas si enfantine : le célèbre astronome Graham croyait que la lumière des étoiles nébuleuses n'était que celle de l'empyrée (2). »
(1) cxxxn, 53 et 59. — (2) r.xxv;, 12. Cf. la paraphrase de ce morceau par Aimé Martin dans les Œuvres posthumes, p. 288, col. 2.
Ce mélange de réalité et de fiction, d'observation et d'imagination sera plus tard le propre de Bernardin : déjà ses lectures personnelles d'enfant entretiennent et développent en lui cet amour des mirages. Comme tous ceux de son âge, il lit Robinson'] seulement il y voit autre chose que le commun des petits lecteurs : il revit le livre: « Robinson surtout m'enchanta, racontera-t-il plus tard. Je m'endormais avec lui tous les soirs dans quelque agréable solitude, défrichant la terre, plantant des pois, lisant la Bible, et me défendant tout seul au milieu des bois, dans le creux d'un rocher, contre une armée de sauvages. J'ai passé ainsi des nuits délicieuses au milieu des tristes jours de mon éducation (1). »
Mûri par l'âge et par l'expérience personnelle des passions, Bernardin critiquera l'absence complète de l'amour et de l'ambition dans ce livre. Mais, au moment de ses premières lectures, il n'y voit pas de lacunes ; il est sous le charme de ce chef-d'œuvre étrange qu'un romancier moderne a appelé « ce prodigieux raccourci de toutes les profondes émotions humaines (2) ».
Justement une occasion se présente à lui de courir aussi les mers, et, qui sait ? d'avoir la joie de faire naufrage, d'aborder à une île plus ou moins déserte, et d'y faire son petit Bobinson : voyant que son fils ne mord guère au travail des livres et se dégoûte de l'école, M. de Saint-Pierre croit que c'est la marque d'une vocation pour le commerce maritime, et le confie à son oncle, capitaine au long cours, qui l'emmène. L'espoir du père est trompé : les rêves de l'enfant sont
(1) clxx, 16. — (2) M. Bourget, Idylle tragique, p. 151.
désagréablement interrompus par ce premier choc contre la réalité : « A douze ans, je crus que je serais plus heureux sur mer que sur terre, et, profitant de l'amitié d'un oncle qui commandait un navire de commerce, je fis un voyage de la Martinique (1). » L'enfant était trop jeune pour comprendre la beauté de la mer : il n'en vit que les inconvénients, et lui garda rancune : « Je déteste la mer (2). » 11 était trop jeune également pour admirer la flore tropicale, pour goûter le charme de cet éden ; il était enfin à l'âge où on souffre le plus cruellement de la nostalgie : « Je pensai mourir du mal du pays (3). » Au retour, on traversa le banc de Terre-Neuve : c'était lugubre : « Nous fûmes plongés plusieurs jours dans une telle obscurité qu'on ne voyait pas un liomme d'un bout du vaisseau à l'autre... 11 me semble que Plutarque veuille décrire ces parages ainsi que l'Amérique, lorsqu'il parle de la mer ténébreuse qui avoisine la terre de Saturne (4). » Le désenchantement était complet : « Je revins, dit-il, encore plus dégoûté de mon oncle, et du vaisseau, et du commerce, que de mon régent et de son collège (5). »
11 fallut pourtant retourner à l'école : « A mon retour, je repris mes études : je les continuai successivement à Gisors, ensuite chez les Jésuites de Rouen (6). » Dans ce dernier collège il prit du goût pour les humanités, et se perfectionna encore quelques années après à Caen : il avait alors à peu près dix-neuf ans (7).
(1) cxli, 2. — (2) Sainte-Beuve, Lundis, m, 130 ; Lettres à Duval.
- .'. i xi.i, 2-."?. — (4) xxxv!. 28. — (.">) csi.i, 2 3. — (6) cxi.mii, 72.
- 7 cxli, 2-7.
A l'Université de Caen il commença des études de sciences, tout en faisant sa philosophie (1) : il faillit même éborgner un camarade en préparant, suivant une formule de l'abbé Nollet, une poudre fulminante (2).