CHAPITRE II
I. La guerre de Sept Ans. — II. L'expédition de Malte. III. En Hollande. — IV. A Lubeck. — V. En Russie.
11 avait à ce moment-là une certaine vocation pour la carrière militaire, et de plus il devait gagner sa vie, sa mère étant morte, et son père s'étant remarié. « Urne fallut, dit-il, me livrer à de nouvelles études qui pussent me procurer un état. J'entrai à Paris élève de l'école des Ponts et Chaussées. Au bout de deux ans, je fus nommé élève contrôleur, ce qui est un degré pour être sous-ingénieur. J'appris là passablement les mathématiques et le dessin des plans. Mais, lorsque la fortune semblait me devenir favorable, la guerre lit supprimer la plupartdes élèves de cette savante école. On ne conserva que les plus anciens... Alors on forma un nouveau corps d'ingénieurs pour la guerre. J'y fus nommé sous le comte de Saint-Germain, et je partis (3). » Le voilà dune tiré d'affaire, grâce en partie à un
(1) cxlvui, 72. - (2) i.xxm, 22. — (3) cxi.r, 2-11
premier prix de mathématiques qu'il avait remporté à l'Académie de Rouen, en 1755 ou en 1757 (1). Plus lard, il rappellera au prince de Montbarey qu'il a fait ses premières armes « dans cette campagne laborieuse », où le prince était « à la tète du brave régiment de la Couronne, qui soutint à Varbourg l'effort de plusieurs colonnes ennemies » (2). Il précise son titre et ses services dans une note qu'il remet à son ancien chef, le comte de Saint-Germain, devenu ministre de la guerre : « en 17fi0, il fit sa première campagne comme ingénieur surnuméraire des camps et armées, attaché à la réserve du Bas-Rhin, commandée par M. le comte de Saint-Germain. Il se trouva avec la portion de la réserve qui, après des marches très pénibles, gagna la bataille de Corbach, la première et la seule qu'il ait vu gagner. Il fut aussi témoin de la désolation des officiers et des soldats qui regrettèrent la perte de leur général, et qui éprouvèrent à Varbourg qu'elle n'avait pas été réparée. Le sieur de Saint-Pierre, avec les malheurs généraux, éprouva celui d'avoir une affaire d'éclat avec son chef, ce qui le décida à renoncer pour toujours à ce corps et à ce genre de service (3). » Pourquoi quittait-il le service? Qu'était-ce au juste que cette affaire d'éclat? Il ne s'en explique pas très nettement ; dans une lettre à Peale, ildit vaguement : o Jusqu'alors je n'avais guère été digne que de pitié. Je commençai à m'attirer l'envie. J'eus une querelle avec mon chef, qui me fit honneur et qui me fit perdre mon état. Je fus rappelé. A mon retour à Versailles, on m'offrit du service, avec des ingénieurs ordinaires que la France envoyait à l'île de Malte, menacée d'une invasion de la part des Turcs. Les Turcs n'y vinrent pas, mais j'eus
(1) clxx, lfi ; xi.ix, 17 ; xxxviu, 42. — (2) c, 49. — (3) cxlmi, 62.
encore une querelle avec les ingénieurs ordinaires, qui voulurent trop me faire sentir leur supériorité (1). »
C'était en 1761. A cette date commence sa haine de la camaraderie entre anciens élèves des grandes écoles, ainsi que le constate un fragment composé sur l'esprit de corps contraire à la patrie : « Depuis que la paresse des administrateurs a imaginé de subdiviser les sujets en corps, il n'est permis à personne d'être, pour la patrie, industrieux, courageux, savant, s'il n'est d'un de ces corps-là. J'attribue à cela la perte de l'amour de la patrie, etc. (2). » Si, au point de vue fonctionnaire, sa déception est vive, du moins sa vocation d'écrivain commence à s'éveiller, ainsi qu'en témoignent des notes prises en vue d'une description de Malte ; il est étonné de la blancheur des rochers, de toutes ces roches entassées par la nature ou par l'homme: «. tout est de pierre de taille, jusqu'aux maisons de paysans, jusqu'à leurs meubles ». Pas de terre végétale : « pour planter un arbre, on y fait un puits avec le ciseau ». Comme flore, l'île a des citronniers, des palmiers, des liguiers et des vignes: « le triste caroubier pend au sommet de ses ravins ». Et pourtant on pourrait vivre heureux dans cette île pétrée : il a remarqué que la femme du consul de Gènes était jolie, et qu'elle avait unsigisbée: il aurait volontiers joué ce rôle près des jeunes filles qu'il a admirées pendant qu'elles se baignaient en chantant, sur les côtes dorées de l'île : mais la fatalité orgueilleuse est là, « qui empêche l'homme de redescendre ». Quoique, de ses premiers déhoires,
(1) cxli, 2-3. — (2) cxcin, 2.
il ait tiré cette conclusion désabusée que la vertu et le bonheur « consistent à descendre et non à monter (1) », il quitte l'île avec regret, mais il la quitte, emportant pour tout profit dans son portefeuille un nouveau papier officiel à joindre à ceux qu'il a rapportés de la guerre de Sept Ans (2), un certificat du bailli de Cambreuse (?), ministre de France à Malte (3). « Je retournai à Paris, où je tombai malade. La Providence alors vint à mon secours. Elle m'inspira le désir de passer au service du Portugal. Pour cela je vendis le peu que j'avais, et je vins en Hollande (-4). » C'était en 1762; il emportait une lettre de recommandation du comte de
ni
Alors commence toute une série de déceptions : le général Picquebourg (?), qui commandait l'armée de Portugal, était parti depuis trois jours ; son oncle, l'ambassadeur de Hanovre, à qui Bernardin était recommandé, le reçoit, et sur le vu de sa lettre de présentation, déclare ne pas connaître celui qui l'a écrite ; puis, brusquement, le vieux baron demande au jeune solliciteur s'il croit à la pierre philosophale. L'audience était finie : « Me voilà donc à la Haye, sans crédit et presque sans argent. La Providence se mêla de moi. J'avais dans mapoche un petit livre latin, les Lettres de Pline. C'était un prix de collège signé Mustel. Le gazetier français portait le même nom. Je m'avisai de lui écrire pour savoir s'il n'était pas son parent. Il me répondit que
(1) cxci, 5. — (2) xxxvm, 42. — (3) xxxvjii, 42. — (4) cxli, 2-3. - (5) xxxvm, 42.
2'l BERNARDIN DE SAINT-PIERRE
c'était son frère. Il y joignit les plus fortes instances pour que je vinsse le voir (1). »
Bientôt voilà nos deux Normands les meilleurs amis du monde, se racontant leurs aventures et leurs mésaventures (2). Mustel était maintenant content de son sort, et prêt à se retirer de la vie active : « il m'offrit sa place de journaliste, et la sœur de sa femme en mariage (3)». Mais Bernardin n'avait encore dit adieu ni aux voyages, ni à ses ambitions militaires : aidé de la recommandation d'un ami commun, Moullin, il écrit à un Français, le chevalier de Chazot, qui commandait à Lubeck, et lui demande sa protection, sa recommandation auprès de quelque prince. Chazot, très galamment, s'empresse de lui répondre, le 18 juin 1762, qu'il faut venir à Lubeck : une fois là, il le caserait (4).
L'offre était d'autant plus tentante que l'empereur de Russie allait attaquer Lubeck. Bernardin n'avait pas d'argent, mais le bon Mustel, qui n'avait pas de rancune, lui offrit sa bourse : huit jours après, Bernardin était installé chez le chevalier de Chazot. Il allait peutêtre recommencer sa fortune militaire, quand, au bout de deux mois, on apprit la mort de l'empereur et la signature de la paix (5). Tout était à recommencer.
Juste à ce moment la grande Catherine faisait proposer la direction de son Académie de peinture au beaupère du chevalier de Chazot, M. Torelli, peintre bolonais, qui peignait la salle du Sénat à Lubeck, et Torelli acceptait : Chazot conseilla à Bernardin de profiter de
1 i xu, 2-3. - 2 ci xx, 17. — (3) cxi.i. 2-:?. — (4) cxi.iv, .'>. — (5) cxli, 2-3.
l'occasion, de tenter la fortune à Saint-Pétersbourg ; il lui offrit même une lettre de recommandation pour une noble dame fort belle et fort riche qu'il avait reçue à Lubeck : « Je n'hésitai pas... Nous nous embarquâmes au commencement de septembre... et nous arrivâmes à Pétersbourg à la fin du mois (1). »
A sa collection de pièces officielles, Bernardin avait ajouté quelques certificats signés par le chevalier de Chazot (2), et ne se trouvait guère plus avancé qu'à son premier départ du Havre. Mais son énergie était indomptable : il avait toujours foi dans son étoile.
Il lui fallait une forte dose de robuste optimisme, car il n'avait plus que trois ducats en poche en arrivant à Saint-Pétersbourg (3). Une première déception l'attendait à sa descente du bateau : la Cour était à Moscou !
Un Anglais, dit Rernardin dans sa lettre àPeale, M. Torneton, un de nos passagers, nous invita à nous rafraîchir chez lui, jusqu'à ce que nos amis de Pétersbourg, avertis de notre arrivée, vinssent nous chercher. C'était à l'entrée de la nuit. Le premier carrosse qui parut fut celui de l'Académie, qui venait chercher M. Torelli. Aussitôt il y monta, me faisant beaucoup de compliments, et me laissa, la nuit close, dans une maison étrangère, lui avec lequel j'avais vécu familièrement pendant trois mois, chez son gendre, et un mois comme son compagnon de voyage. J'eus honte de rester, et pris congé à mon tour de M. Torneton ; mettant mon épée sous mon bras, et ma confiance en Dieu, je m'acheminai hardimentsur les larges etlongs quaisdeSaint- Pétersbourg, où je n'avais jamais mis le pied. J'avais fait environ cinq cents pas, ne sachant où j'aliais, lorsque
1 cxi.i, 2-3. — (2) xxxvni, 42. — (3) <ixx. 17.
j'entendis marcher ù grands pas derrière moi. C'était un jeune homme, de mes compagnons de voyage, avec lequel j'étais peu lié, appelé M. Grean, qui cherchait à me rejoindre. — Où alles-vous tout seul ? me dit-il. — Je vais chercher une auberge. — J'en connais une, me dit-il, où l'on parle français ; mais il y a loin d'ici, et, si vous me le permettez, je vais vous y conduire. — Très volontiers, lui dis-je. Nous marchâmes pendant près d'une demi-heure en silence, et nous arrivâmes (1).
L'hôtesse, Mme Le Maignan, qui avait un frère à Moscou, lui offrit de le prendre en pension, ce qu'il accepta volontiers, en songeant à ses trois ducats : c'était toujours du temps de gagné. Le lendemain, en attendant le retour de la Cour, il s'en alla porter à la belle dame la lettre de recommandation du chevalier de Chazot : « Je trouvai dans un grenier Mme la baronne, qui n'était plus jeune ni jolie, et qui m'avoua en pleurant qu'elle était à la charité du lieutenant de police, qui la nourrissait de sa cuisine. Elle n'avait plus de crédit, ,1e pris congé d'elle en plaignant sa destinée (2). » Lui-même était à plaindre : la Cour s'attardait à Moscou ; son hôtesse, ne voyant pas venir d'argent, lui fait une scène. Très triste, Bernardin s'en va le lendemain à la messe. Devant l'église catholique, il voit descendre de beaux carrosses des personnages en superbes pelisses, des femmes portant des diamants : ce sont des maîtres d'hôtel, des chefs de cuisine, des femmes de chambre, etc., qui toisent de leur hauteur le pauvre Bernardin, « couvert d'un habit de gros drap pilou, doublé de peluche de laine ». Heureusement son voisin, qui est de la maison du maréchal Munich, gouverneur de Saint- Pétersbourg, daigne causer avec notre pauvre chevalier : avec ce don de séduction surprenant, qui lui faisait, de
(1) exu, 2-3. - (2) exu, 2-3.
toutes les personnes avec qui il causait quelques instants, des amis et des amies, Bernardin conquiert ce compatriote, qui le mène à son maître (1). Voilà encore une fois notre aventurier tiré d'affaire : il est nommé lieutenant-ingénieur en pied (2), bientôt commissionné capitaine (3), et, dit-il dans un mémoire adressé au comte de Vergennes, « honoré des bontés particulières de S. M. I. Catherine II, qui, en entrant à son service, me gratifia de quinze cents livres (4) ». Que furent au juste ces « bontés particulières » ? Si l'on en croyait le romancier Martin, Bernardin aurait été un instant le favori de l'Impératrice (5). Rien, absolument rien, dans les papiers du Havre, ne permet d'affirmer ni d'infirmer cette histoire. Dans une note où il énumère tous ses services. Bernardin dit simplement qu'il a été « employé par S. M. Catherine II à la visite des places frontières de Finlande (6) ». On trouve en effet dans ses papiers des Observations sur In Finlande (7). Nous avons aussi son « Projet (l'une compagnie pour In découverte d'un •passage aux Indes par la Russie, dédié à Sa Majesté Catherine II, impératrice de toutes les Russies (8). » Ce mémoire a été publié par Aimé Martin ! 9), moins le début que voici :
Très auguste Impératrice,
Je prends la liberté de présenter à Votre .Majesté un mémoire dont, j'ai trouvé l'objet clans les ordonnances du 2o août 1763, où Votre Majesté propose différents établissements aux étrangers. Je prie Votre Majesté de le lire avec bonté
1 <xu,2-3. - (2, xi.ix, 17-18. — (3) xxxmii, 42. — (4) clxxii, 40. — .") Œuvres posthumes, p. xvn, col. 1. — (G) xi.ix, 17-18. — (7) xc.ix, 1-7. — (8) xcix, 13. — (9) Œuvres posthumes, p. 33-41.
Suivent neuf lignes qui étaient peut-être très intéressantes, puisqu'elles ont été passées au caviar par le prudent Bernardin lui-même : on n'y distingue plus que deux mots peu compromettants: bonheur... postérité. Le titre ne correspondait pas tout à fait aux intentions secrètes de Bernardin : « Mon ambition n'en était pas moins grande, écrit-il dans un fragment inédit de son Voyaye à l'Ile de France, et je dirai un jour, si je mets en ordre mes voyages du Nord, comme, en Russie, je cherchai à fonder une république sur le bord du lac Aral (1) ». Si Bernardin s'en ouvrit confidentiellement à l'Impératrice, elle dut peu goûter cette méthode de colonisation.
Son avenir militaire était donc assez problématique, quoiqu'il parle à Vergennes « des espérances prochaines d'avancement » qu'il avait au moment de quitter la Russie (2). Le climat ne lui convenait guère, surtout l'hiver : il avait été pris d'un très gros rhume, que le médecin de la Cour ne réussissait pas à guérir avec la classique tisane de bourgeons de sapin : Bernardin s'en tira tout seul, et d'une façon originale, en avalant une salade de choux rouges, d'anchois et d'échalottes (3). La recette eût rempli de joie Caton l'Ancien !
Bernardin quitta la Russie en 1764, emportant dans son portefeuille une « lettre de bienveillance» du maréchal Munich, une « attestation honorable » du général des ingénieurs et du grand maître d'artillerie, M. de Villebois, enfin sa commission de capitaine (-4).
Il emportait mieux que cela dans sa mémoire : il commençait cette documentation personnelle sur les hommes et les choses, si riche, si étendue, et d'où il tirera la moitié au moins de son œuvre totale. Ce ne sont
(1) i.xxxii, 105. - (2) clxx, 40. — (3) i.xxm.fifi. - (4) xxxvm, 42.
pas seulement des bribes de langue russe qu'il a retenues, et dont il se vante à l'occasion (1). Ce sont aussi toutes sortes de traits sur la naïveté humaine observée en Russie : l'histoire du jeune prince Olgorouky (2), ou encore cette anecdote-ci :
Je me rappelle que, voyageant de Saint-Pétersbourg à Moscou, je lisais dans un village un livre élémentaire de fortification. C'était Leblond. Le pope ayant aperçu les plans à la fin, me pria de les lui montrer, ce que je fis. Cet homme fit chercher un interprète, et, avec toutes sortes de prières, d'honnêtetés, me lit prier de lui céder mon livre pour ce que je voudrais. Je lui demandai quel usage il en voulait faire : il me dit qu'il voulait faire bâtir une église, qu'il n'avait jamais vu de si beaux plans d'église ! — C'étaient des ouvrages à cornes qu'il prenait pour une façade d'église (3).
Il lui semble que l'âme russe pourrait intéresser les Français, et donner une littérature. Il commence le plan d'un roman russe qu'il n'a pas fini (i) : il transporte sur les bords de l'Amazone Anne de Brunswick, régente de Russie, fille d'Ivan, frère aine de Pierre le Grand ; Sophie de Brunswick, sa fille, épouse un sauvage, un Indien bravo. Elles donnent l'hospitalité à deux Européens, un Hollandais, capitaine baleinier, et un Français qui ressemble fort à'Bernardin. L'auteur entasse un peu pèle-mèle ses souvenirs de Russie et ses propres inventions : dans ces montagnes d'Amérique, l'ancienne régente de Russie offre à ses hôtes un repas composite : champignons, caviar, tranches d'esturgeon, pieds d'ours (o). L'intrigue même du roman est
(1 Dans ses Observations sur le commerce à l'Ile de France, on trouve cette noie Inattendue : « les Russes appellent une belle fille une fille rouge, cratzna devitza » : xxvm, 4. — (2) i.xxxvn, 1)1). — (3) lx, 69. — (4) Mss. i, feuille de garde ; cxli, 73 et 77-78 ; xi, 32. — (.V) xi. 30.
assez mélangée : aux souvenirs historiques se mêlent des détails romanesques imaginés par Bernardin, ou des inspirations dues à Rousseau : c'est ainsi que l'Indien bravo essaie de consoler sa beile-mère, qui ne s'est pas encore habituée à 1' « état de nature » où elle vit malgré elle ; il lui adresse ce petit discours, tout imprégné des chimères de Jean-Jacques : « Pourquoi, ma mère, vous rappelez-vous ces tristes souvenirs? Jamais vous n'avez vécu plus heureuse. La vie d'un sauvage est préférable à celle des rois. Il est sur la terre le véritable enfant de la nature... Parmi ses frères règne la concorde, avec sa femme la constance et la foi, l'amour avec ses enfants. Sa tribu et sa nation ne font qu'un homme. Il aime la vie, et il ne craint point la mort ; son plus doux espoir est de retourner vivre dans le soleil avec ses ancêtres (1). »
On est tenté de croire que l'histoire littéraire n'a pas perdu un chef-d'œuvre à ce que Bernardin n'ait pas fini son Histoire de la régente Anne. Peut-être devons-nous regretter davantage que de Saint-Pierre n'ait pas eu le temps de terminer une autre nouvelle, un récit qui devait s'enchaîner également dans la trame très élastique de V Amazone : l'histoire d'un Indien, ancêtre de Chactas, et qui est même à Chactas ce que Job est à Magnus dans les Burgraves: il a 117 ans. Né sur le bord du Gange, il voyage en Chine, puis chez les Esquimaux, et finit par arriver avec sa femme à Àrkhangel ; Catherine II les fait venir à Saint-Pétersbourg ; là ils vivent de la vie même de Bernardin, car le roman devient une autobiographie de l'auteur, mêlée de rancunes, d'observations exactes, de détails imaginés. Catherine les reçoit impérialement, et les loge
(1) xu 33.
dans une de ses maisons où ils sont volés royalement : un Français, qu'on leur a donné comme professeur, leur explique « qu'il n'y avait rien de plus hardi et de plus fripon que des valets de Cour ; que, comme étrangers, nous étions fournis aux dépens de Sa Majesté Impériale, et que, jusqu'aux maîtres, nous devions être sur nos gardes, car les esclaves partageaient leurs vols avec leurs maîtres, et les seigneurs ne partageaient les leurs avec personne. » En effet, le Grand Veneur met l'Indien dans un cruel embarras, en essayant de lui prendre sa femme, et en lui volant un écrin de diamants. Malgré ces quelques invraisemblances, le récit est intéressant, parce que des souvenirs personnels lui donnent un air de vérité. L'Indien trouve peu à son goût la cuisine russe, « car dans ce pays les soupes ressemblent à des ragoûts, et les sauces des ragoûts à des soupes ». Disgracié par l'Impératrice, il vit un instant dans le monde famélique des petites gens en quête d'emploi.
Bernardin comptait introduire dans son roman ceux qui l'avaient protégé en Russie. La première personne qui vient au secours des deux Indiens est la princesse d'Olgorouky. Le mari dans la rue est abordé, comme Bernardin au sortir de la messe, par le secrétaire du maréchal Munich; il fait ensuite la connaissance du brave Villebois (1). On le voit : sa coutume de payer ses dettes de reconnaissance en monnaie littéraire est chez lui une vieille habitude. Nous pouvons donc regretter que ce roman hybride n'ait pas été parachevé. Qui sait? L'histoire de l'Indien eût peut-être valu celle des Natchez. La littérature franco-russe a perdu là un chapitre intéressant.
1) xlv, 1,9, 10, 15.
Pourtant son voyage en Russie n'a pas été complètement inutile, ni pour lui, puisqu'il y a étudié une humanité encore fruste, ni pour nous, puisque nous connaissons mieux Bernardin, grâce aux épreuves qu'il a traversées, et que nous racontent fidèlement les manuscrits du Havre. C'est une nouvelle page qui s'ajoute à l'histoire de ses amitiés, et qui lui fait grand honneur. 11 s'était fait, à Saint-Pétersbourg, un ami pour la vie, dans la personne de Louis Duval, bijoutier. Duval lui avait prêté, en Russie, 164 roubles, et en 1765, à Varsovie, 100 roubles encore (1). Pendant plus de dix ans, Bernardin ne donna plus signe de vie au fidèle Duval; mais cet honnête commerçant était une si belle âme, et Bernardin l'avait à ce point charmé que, répondant à une lettre de son débiteur datée du 7 janvier 1786, Duval lui écrivait le 2 mai : « Je n'en pouvais croire mes yeux, car n'ayant pas de réponse aux dernières lettres que je vous ai écrites il y a dix ou douze ans, et un bruit public ici vous ayant expédié pour l'autre monde, il ne me restait que le regret de votre perte et les souvenirs dont je me plaisais à entretenir ma famille... Je crois que depuis votre départ, ou du moins peu après, je n'ai ni vu ni eu occasion d'entendre parler de M. le général du Bosquet, de S. E. M. de Yillebois, ni de Mlle de la Tour (2). » Bernardin ne lui demandait pas seulement des nouvelles de ses anciens amis de Bussie, ni de cette jeune fille dont il donna le nom à l'héroïne de Paul et Virginie: mis à son aise par le succès des Etudes de la Nature, il annonce à son ami qu'il lui enverra bientôt un exemplaire de son livre, et qu'il voudrait savoir à combien s'élève sa dette, pour s'acquitter : « Livres 800 rem-
(1) cxlv, 61, GO. — (2) clxv, 51».
LES ANNÉES u'ÉPKEUVES 33
boursent ce que vous me devez au change actuel. Mais, ajoute l'exquis créancier, comme le temps auquel vous exigiez ma réponse est passé, et que ce remboursement vous gênerait peut-être actuellement, n'y pensez, je vous en supplie, qu'au temps où vous pourrez le faire sans le moindre inconvénient... J'attendrai avec impatience l'exemplaire que vous avez la bonté de me promettre. Ne vaudrait-il pas mieux que vous m'en envoyassiez dix à douze exemplaires en feuilles, et déduire leur prix de la somme que vous me devez (1) ? » Bernardin se montre digne de cette fidélité et de cette délicatesse : en juillet 1786, il expédie à Duval par le navire la Dame-Sophie douze exemplaires des Etudes, qui lui coûtent deux florins quatorze sols de fret, et il envoie neuf cents livres à son ami, sans vouloir profiter de la baisse du change (2).
Payer ses dettes est de la plus vulgaire probité, mais il y a plusieurs manières de s'acquitter : Bernardin faisait bien les choses. Surtout il séduisait véritablement tous ceux auxquels il demandait service. Le Grand Maître lui restait fidèle ; le général de Molina parlait de Bernardin avec éloges toutes les fois qu'il allait chez Duval(3) ; mais c'est encore à ce dernier que revient le premier rang dans les amitiés, illustres ou modestes, que Bernardin avait conquises en Bussie : dans le préambule de YArcadie, Bernardin comptait du reste publier la générosité de son ami ; au moment de quitter Saint-Pélersbourg, dit-il,
J'étais si dénué d'argent, que je serais resté probablement à moitié chemin, sans un de ces coups imprévus de la Providence, dont ma vie a été si souvent servie. J'avais emprunté cinq cents francs, pour faire mon voyage seul en
(1) clxv, 59. — (2) clxv, 58, 59, 73. — (3) cli, 1. 3, f. 49.
BERNAKD1N DE S.UNT-l'IEISUE 3
poste, d'un ami, M. Duval, et avec cette somme je serais resté probablement à moitié chemin, lorsque, deux jours avant mon départ, mon ami m'invita à souper avec des genevois ses compatriotes, qui devaient célébrer la fête de l'Escalade. Après souper, on m'invita à jouer au pharaon ; et, quoique je ne jouasse point, on me lit tant d'instances, et la chance me fut si heureuse, que je gagnai, je puis dire malgré moi, dix-huit cents livres. Avec cet argent je gagnai Varsovie (1).
En partant, il secoua la poussière de ses pieds sur le pays qui n'avait pas su l'apprécier : « Je m'acheminai seul vers la Pologne, mon àme raidie par ces nouveaux obstacles, et enchanté d'y trouver des citoyens qui combattaient pour leur liberté contre les Russes à qui je voulais faire regretter ma perte (2). » Pourquoi en voulait-il au gouvernement russe ? Je ne sais. Bernardin ne semble pas en avoir donné la vraie raison dans sa Noie des services du sieur de Saint-Pierre, ancien capitaine-ingénieur du Moi à V Ile-de-France : « Sa santé s'étant notablement dérangée, il fut contraint de demander son congé, qu'il obtint avec le grade de capitaine. C'était en 1764 (3). » Sans doute il était vraiment souffrant, d'une indisposition peu avouable pour un héros de roman : « une maladie de vents », nous dit sa sœur (4). Mais ce n'est pas pour cela qu'il dut quitter la Russie.
(1) clxx. 18. — (2) cxlvi, 79. — (3) xi.ix, 17. — (4) cxi.ii, 1. 2, 1. 20.