‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 27 sur 69 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. En Pologne. — La princesse Marie. — II. Voyage à Vienne. — III. Retour à Varsovie. — La rupture.

Nous le retrouvons en Pologne dans le camp opposé aux Russes. Dans une de ses expéditions, il porte au chef du parti antirusse, le prince Radziwil, des dépêches lui conseillant « de donner la liberté à tout paysan qui apporterait la tête d'un Russe (1) ». Comment, à peine arrivé à Varsovie, Rernardin se trouve-t-il déjà mêlé aux intrigues des partis en présence ? Peut-être est-ce en effet par rancune politique, peut-être aussi comme un héros de la Fronde, comme un autre La Rochefoucauld, s'est-il jeté dans la bagarre pour attirer l'attention de quelque grande dame,

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux^yeux.

Dans une autobiographie intitulée : Mémoire de ma vie, el qui contient la vérité sur cette aventure, sans aucun des détails romantico-romanesques qu'a imaginés le trop inventif Martin (2), il nous dit :

Je formai le projet d'aller me jeter à mes dépens dans le parti qui tenait la campagne... Je partis de Varsovie avec un homme que l'on me donna pour m'accompagner. Nous traversâmes la Vistule, et nous fîmes six lieues jusqu'à une maison dans un petit bois, où nous devions trouver de nouveaux chevaux. Il était minuit. A peine nous étions là à

(1) c, 41. — (2) Œuvres posthumes, p. xxm-xxiv.

nous rafraîchir, nos pistolets sur la table, qu'une douzaine de houllands entrèrent, armés du sabre au côté et de pistolets à la ceinture. Je me jetai sur nos armes, et mon camarade en ayant fait autant,... ces gens se retirèrent. J'avais envie de les attaquer, car je m'aperçus qu'une partie d'entre eux étaient logés près de nous, et l'autre à trois cents pas de là dans une petite maison près du bois. Le matin, ils se présentèrent à notre porte, et nous représentèrent que nous n'avions de chevaux que pour retourner à Varsovie, à quoi nous nous déterminâmes. Nous revînmes donc sur nos pas, accompagnés de ces houllands, et nous arrivâmes à Varsovie. Une foule prodigieuse nous entourait, et on nous conduisit chez le pr[ince], où nous fûmes retenus prisonniers, et mis dans des appartements avec des portes et des grilles de fer ;... on mit des gardes.

Enfin je fus neuf jours prisonnier, et après bien des inquiétudes, on m'accorda ma liberté. Le premier usage que j'en fis fut d'aller... chez les personnes qui s'étaient intéressées à ma liberté, voyant ma campagne finie sans en être fâché (1).

Plus tard, il essayera de transformer cette équipée en mission officielle (2). Sur le moment même, il n'en demandait pas tant : il se rendait compte qu'en ces sortes d'aventures il faut réussir si on ne veut pas être désavoué.

Bernardin de Saint-Pierre traverse alors une crise morale: il y a du Figaro dans sa manière, et aussi de l'Almaviva. Il incarne assez bien, à ce moment, le chercheur d'aventures, un des derniers représentants des reitres d'autrefois, qui, comme eux, va partout où on se bat, mais qui. en plus, a de l'esprit, de l'intrigue, du talent.

Pendant quelque temps, il essaye de louvoyer entre les deux partis. Dans son Journal intime, à la date du

(1) cxlvi, 79-80. — (2) xux, 17.

21 juillet 176i, il écrit: « J'ai soupe le soir chez la G rande] Chambellane de Lithuanie. 11 y avait César et sa fortune, et tout le parti de Pompée. On s'est salué si poliment, si respectueusement, si froidement, qu'il était facile de voir que tout ce monde-là était fort bien élevé. On s'est mis à table ensemble et on ne s'est point mêlé. Je me trouvais entre l'abbé Poignatoski et le comte d'Argenteau. Je ressemblais assez à ces poteaux de démarcation qu'on voit sur les frontières. Là finit un royaume, et un autre royaume commence (1). »

Tout en s'occupant de politique générale, Bernardin ne néglige pas ses observations particulières ; tout l'intéresse, et il prend peine à voir tout ce qui est intéressant : à la date du 3 août, il écrit dans son Journal : « J'ai été au couvent de la Visitation voir une religieuse française. Elle a conservé toute la gaîté d'une femme heureuse (2). » Puis il apprend qu'on peut aller voir les couronnes des rois de Pologne : « Il y en a trois dont les fleurons sont des fleurs de lis. Les deux autres sont des feuillages d'un assez mauvais dessin. Il n'y a point de belles pierreries, excepté quelques émeraudes. Il est arrivé un petit événement qui eût été d'un mauvais présage chez les Romains. C'est qu'à la cérémonie que fait le primat d'ouvrir le coffre où les couronnes sont renfermées, celui qui avait la clef du coffre était absent, ce qu'on n'avait pas prévu. On fut obligé d'envoyer chercher un serrurier qui fit sauter la serrure publiquement, ce qui était peu respectueux (3). »

Ses journées de désœuvrement se passent très gaiment, d'après son Journal ; à la date du 20 juillet 1764 : « J'ai dîné chez le grand maréchal ; c'est un vieillard

1, c.xlvi, 206. — Ce passage est transcrit presque textuellement dans une lettre à Hennin, Correspondance, t. I, p. 4. — (2) cxlvi, 208. - (3) cxlvi, 207.

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qui couronne ses cheveux blancs avec des roses... J'ai soupe le soir au jardin de l'évêque de Cracovie. On a beaucoup dansé. Invité le lendemain chez la Grande Chambellane, et dimanche au soir chez la princesse Sangousko (1). » Dans ce monde où l'on s'amuse tout en s'occupant d'intrigues politiques, les Français, en général, sont très aimés : le 24 juillet 1764, Bernardin écrit dans son Journal: « M. l'ambassadeur de Vienne part cette nuit. Je profite de son départ pour écrire à M. Hennin. Toutes les demoiselles ont baisé ma lettre (2). » Naturellement, le chevalier de Saint-Pierre profite de cet engouement, l'entretient et l'augmente. Il lie de véritables amitiés avec les plus grandes familles, amitiés qui survivront à tout, à l'absence, et même à l'emprunt ; qu'on en juge par ces deux billets de la princesse Czartoryska-Lubomirska, où, à travers les formules exagérées de la politesse d'alors, on distingue un sentiment d'estime, presque d'affection; sur le point de partir en voyage, en pleins préparatifs de départ, elle prend la peine de lui tourner un gentil billet : « La fortune vous serait toujours favorable, si elle était juste, et si elle exauçait les vœux sincères que je lui fais pour vous. (3) » Puis, dans une lettre plus longue : « Mon père me charge de vous dire ses amitiés, et combien il vous souhaite toutes sortes de bonheurs. Je lui ai dit les sentiments que vous vouliez lui conserver. Il en est flatté. Vous n'avez point certainement de dettes avec nous, et le plaisir d'avoir rendu justice à quelqu'un qui a des droits si vrais sur l'estime, est préférable à tous ceux qu'on peut lui faire (4). » Ainsi Bernardin, après l'équipée où il avait failli perdre sa liberté, réussissait

(1) cxi.vi, 206. - (2) c.xi.vi, 206. — (3) cxxxjii, 63. — (4) cxxxm, 62-64.

même auprès des grandes dames du parti russe, même auprès de la Grande Chambellane de Lithuanie, que son ami Girault dépeignait ainsi : « Méchante mère, maîtresse dure, épouse infidèle, rassemblant enfin tous les vices et tous les ridicules sans aucune vertu (1). » C'est avec cette femme qu'il s'amuse àfleureter, d'après son Journal intime : « J'ai soupe le soir chez la Grande Chambellane de Lithuanie... La Chambellane m'a dit en partant : « Adieu, mon prisonnier. » Je lui ai répondu : « Vous m'avez donné la liberté, et vous me l'avez reprise — Cela n'est pas vrai », ajoute-t-il sur son Journal, (2) ; il avait en effet le cœur pris ailleurs ; il aimait la princesse Marie.

Qu'était-ce au juste que cette femme qui a occupé une si grande place dans la vie morale de Bernardin ? Les manuscrits du Havre devraient nous la faire connaître complètement. Par malheur, les pièces les plus précieuses ont été égarées, et leur titre seul subsiste sur les enveloppes des dossiers (3). Heureusement nous avons encore une assez grande partie de sa correspondance pour pouvoir connaître le cœur et l'esprit de la princesse Marie. Sans doute un scrupule nous arrête devant ces lettres jaunies que, de son vivant, Bernardin n'eût laissé lire à personne. Mais, comme l'historien politique, l'historien littéraire doit étudier les lettres les plus secrètes.

Bernardin ;:ous a laissé deux portraitsde la princesse : le premier est une toile d'apparat, dans un cadre de mythologie galante : '< Sur les rivages delà Vistule, au milieu des antiques forêts, s'élève un palais d'ordre corinthien, entouré de colonnes de marbre. Sur la coupole, la figure de Vénus. Des groupes d'Amours sur la

(1) cxxxvi, 75. — (2)cxi.vi, 2(Mi. — (3) iv, 30;xx\m, 26.

balustrade : les uns semblent lui offrir des fleurs, d'autres dansent, d'autres s'embrassent. » Les cheminées mêmes sont terminées etmasquéespar des vases, si bien que la prosaïque fumée semble un nuage d'encens brûlé en l'honneur de la déesse (1). La maîtresse du lieu est la jeune Eglé : belle, fière, sérieuse et grave, elle s'avance, vêtue comme Peau d'Ane, d'une robe couleur de feu : « une aigrette de diamants brillait sur sa tête et étincelait de feux de toute couleur. » Le bruit court qu'elle a refusé la main d'un roi (2) ! Dans un bal, où l'on admirait la brune Atalante, la jeune Misa, la jeune Pérat « en déshabillé bleu céleste » (3), elle daigna danser: « tantôt elle semblait portée par les Zéphyrs ; elle semblait une divinité, dans un pas léger ; tantôt comme une bacchante, elle allait çà et là, agitée ». Puis elle mima un sentiment plus doux : « elle laissait sa tète pencher, ses bras tomber : elle [ressemblait à Diane cherchant Endymion » (4). Dans un coin du tableau nous voyons Endymion, qui ressemble fort au chevalier de Saint-Pierre, un peu embelli peut-être : c'est « Tilé ». Sous ce nom de guerre et d'amour, Bernardin ne craint pas de rendre justice à son propre mérite et à sa beauté: « Il n'y avait pas de femme qui ne fût jalouse de le subjuguer. Elles admiraient son habit superbe. Le fond était un sablé d'argent ; une uirlande de fleurs, d'un feuillage vert et or, et un cordon de diamants à son chapeau ». Enfin, il était « frisé comme Adonis » (5).

A ce tableau qu'aurait signé Lancret, ou même Watteau, je préfère un autre portrait qui me paraît plus vrai parce qu'il est plus simple. D'abord Eglé n'est plus

(1) c.xlvi, 212. — (2) cxlvii, 2. — (3) cxi.mi, 1. — (4) cxi.vi, 212. -

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