‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 28 sur 69 · CXLVI · texte numérisé non relu

CXLVI

une jeune fille : la princesse est veuve, jeune veuve du reste (1). Elle n'avait pas été satisfaite de son premier mariage, et ne tenait guère à recommencer l'épreuve : « cette jeune personne avait été sacrifiée à l'intérêt de sa famille ; mais,.. . redevenue libre, elle avait préféré une fortune médiocre et la liberté à la magnificence d'une grande fortune » (2). Au physique, il la trouve « distinguée par sa figure », ce qui n'est pas beaucoup dire : « elle était petite, légère, très vive, enjouée ». C'est ce qui frappe tout d'abord le mélancolique chevalier : « sa gaîté était si vive, que ma tristesse en redoubla » (3). Puis il s'aperçoit que, sous ces dehors un peu évaporés, c'est une femme de valeur ; elle possède

tout ce qu'une bonne éducation peut ajouter à un cœur sensible et à un esprit très fin. Il n'y avait point d'art agréable où elle n'excellât, point de science dont elle n'eût quelque idée, point d'affaire dont elle ne pût s'occuper. On la voyait passer des apprêts d'une fête au soin des affaires de son pays, car elle semblait joindre le cœur d'une Romaine avec les grâces d'une Française. Mais ce qui me semblait encore plus touchant, c'est qu'elle préférait aux fêtes où elle brillait, aux distinctions de parti que lui méritaient son zèle et sa sagacité, le plaisir d'être seule. Elle semblait ne rassembler les autres que pour en tirer quelque philosophie. Elle avait beaucoup lu, et de ses [lectures] extrait un livre où elle avait recueilli les meilleures actions et les pensées les plus vertueuses. Avec tant de talent et d'acquit, parmi les autres elle avait toujours l'air de chercher à s'instruire (4).

En admettant que la princesse Marie ne méritât pas tous ces éloges, du moins ces éloges étaient sincères, car, au début tout au moins de leurs relations, la clair-

(1) cxlvi, 79. — (2) cxlvi, 204. — (3) cxlvi, 79. — (4) cxlvi, 204.

voyance de Bernardin n'était pas affaiblie par l'amour c'est l'ambition qui le mène au palais de la princesse Misnik :

On me présenta chez elle comme un jeune officier capable de s'exposer, et il me fut permis de me présenter chez elle, dans la foule. J'y allai, observant tout, et n'osant me livrer à rien il).

Il eut même la mortification de voir que, pendant quelque temps, il était froidement accueilli :

J'avoue que tant de mérite me frappa. Mais je ne la vis que comme une aimable politique... Je crus qu'elle ne m'avait qu'étonné, et il me vint en idée de chercher à mériter son estime. Mais je fus bien surpris de voir que, dans toutes mes visites et dans tout mon empressement de plaire, j'étais le dernier préféré. Les invitations, les attentions, les petits soins, les distinctions étaient pour ceux qui m'environnaient, et l'honnêteté de son éducation semblait ne s'arrêter sur moi que par ressouvenir. Mais était-ce à moi à nourrir une passion, lorsque je ne devais songer qu'à m'illustror ou périr (2)V

Donc, moitié dépit de n'être pas distingué, moitié désir de parvenir, voilà notre chevalier qui rêve quelque actionjd'éclat, et qui s'arrange pour que sa princesse en soit informée ; sa première récompense fut une de ces louanges banales comme les recruteuses de parti en ont toujours distribué : « elle me dit : vous êtes un ange libérateur » (3) ! En attendant qu'il délivrât la Pologne, elle le tira de la prison, ou plus exactement, des arrêts de rigueur dans le palais du prince Czartoryski, que lui avait valu sa première expédition ; elle fit mieux : elle lui pardonna d'avoir échoué clans son équipée ; elle ne le trouva ni ridicule ni mala-

(1) r.xi.v!, 7'.). — (2) cxi.vi, 204. — (3) c.xi.vi, 204.

droit, car un court billet, où l'on remarque un empressement tendre à lui procurer une situation, se termine ainsi : « Je voudrais bien avoir une forteresse à défendre ou une armée à commander. En vérité, je n'eus jamais tant envie d'être une puissance belligérante. Car vous seriez mon général en chef, le vainqueur de mes ennemis, le défenseur de mes peuples, la gloire de mes armes, et ma main vous couronnerait de lauriers » (1).

Du coup, Bernardin était distingué par la princesse. Est-elle allée plus loin? En attendant qu'elle le couronnât de lauriers, a-t-elle « couronné sa flamme », comme on disait alors ?

On pourrait croire, à première vue, la question parfaitement oiseuse au point de vue littéraire : que Bernardin et la princesse aient été du dernier bien, ou de Tavant-dernier bien, cela, dira-t-on, n'intéresse que les intéressés, et nous laisse indifférents. — Mais, justement, une passion qui a troublé le cœur de Bernardin, a dû influencer sa vie littéraire : elle a modifié sa façon de comprendre l'amour, et par conséquent sa façon de le rendre. Cette intrigue n'a-t-elle été chez lui qu'une passade ? ou bien a-t-il aimé la princesse d'un véritable amour, pendant que Marie Misnik ne voyait là qu'un fleuretage sans conséquence ? C'est ce que nous essaierons d'établir, en laissant de cùté, bien entendu, le récit mensonger d'Aimé Martin et ceux qui en dérivent. Je laisserai également de côté les lettres à Duval publiées par Sainte-Beuve ('2). Le « chevalier » de Saint-Pierre me semble y jouer au roué pour émerveiller le candide commerçant, pour faire ouvrir à son excellent ami de grands yeux étonnés, voire effarés ;

(1) cxi.vi, 52. — (2) Lundis, t. VI, p. 426.

et, de fait, il reçoit du bon Duval, le 18 janvier 1765, une vraie lettre de père, ou d'oncle, très inquiète (1). Peut-être Duval aurait-il été moins anxieux s'il avait connu la vérité. Tâchons de la découvrir dans les papiers secrets de Bernardin.

Saint-Pierre, qui était poète à ses heures, surtout à l'heure du berger, avait composé une sorte d'épi tre langoureuse pour « vEglè », et cette JEgiè pourrait bien être la princesse Marie :

Pour t'assurer un cœur, te faut-il des serments ? Non, non ! de si beaux yeux ne font point d'infidèle : Ainsi que leurs attraits, ma flamme est immortelle. Sur l'autel des amours, ah ! reçois mon encens.

Oh ! ne rejette pas la coupe enchanteresse Où l'amour veut lui-même enivrer nos désirs.

Vivons, .Eglè, vivons pour les plaisirs. Qu'ils soient tes dieux, tu seras ma déesse (2).

yEglè se laisse toucher par la supplique, car, enivré d'espoir, l'émule de Parny, dans une pièce presque illisible à force de ratures, brame ce cri d'appel :

Laisse-moi respirer ton âme, Me plonger dans ton sein, m'embraser de ta flamme,

... De mes yeux dévorer tes appas, Et de plaisir enfin expirer dans tes bras (3).

Cela semble bien une preuve décisive. Mais raisonnons un peu. D'abord est-il bien sûr que cette ^-Eglè soit l'Eglé du bal, et que toutes les deux ne soient qu'une seule et même personne : la princesse Marie ? Admettons-le pourtant : est-ce que cela prouverait que Bernardin a « respiré l'âme » de la princesse, etc. ? Pour

(1) cxxxiv, 61. — (2) lxviii, 21. — (3) lxxviii, 29.

qui connaît un peu les rimeurs de salon, surtout au xvme siècle, il faudrait une certaine dose de naïveté pour voir dans ces vers une preuve de la victoire de Bernardin. Cela démontrerait simplement qu'il avait commencé le siège de la princesse, qu'il avait le vers audacieux et brûlant. Voyons donc s'il n'était pas un peu plus timide et froid, en prose.

Quel changement dans ses allures ! Chérubin devant sa marraine n'estpas plusrespectueux, plus réservé dans ses espérances : « J'allais assidûment chez la princesse Marie; je sentais à la voir un plaisir secret, et il me semblait qu'elleperdait sa gaîté. Dès que j'apercevais le coin de son hôtel ou la livrée de ses domestiques, le cœur me battait. Mais, que j'entendisse le son de sa voix, je perdais la mienne. Je restais tranquille chez elle jusqu'au moment où j'étais obligé delà quitter. Alors l'inquiétude s'emparait de moi » (1). Encore perd-il bien vite l'espoir d'avoir fait assez d'impression sur elle pour lui enlever sa gaîté. Même après son équipée mi-ambitieuse, mi-sentimentale (2), il s'aperçoit qu'il n'a pas fait grand progrès dans le cœur de la princesse.

« A mon retour, le premier mouvement me porta chez elle. Elle me loua des dangers que j'avais courus. Je fus comblé de louanges par les deux partis, et je ne pouvais assez m'étonner qu'une dame qui mettait tant de prix aux démarches utiles à son parti fût si indifférente à une action où j'avais couru gratuitement tant de risques. Je me disais : après tout, qui peut s'intéresser à moi dans ma position, étranger, ne tenant à rien, ne pouvant rien obtenir, et me préparant à me raidir contre ma fortune (3)? »

Ainsi Bernardin avoue nettement sa déconvenue, le

(1) cxlvï, 79-80. — (2) cxlvi, 79. — (3) cxlvi, 204.

'|(i BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

jour où il accourt demander à la princesse, pour qui il s'est compromis, une récompense honnête, et même déshonnête. Il lui faut rabattre de ses prétentions : il est tout heureux et tout aise d'obtenir une simple invitation : « Son domestique vint me prier à dîner. Emotion à la vue de cet homme, joie de l'invitation. Elle fut vive, gaie, enjouée, mais toujours sérieuse avec moi. Enfin elle invita tout le monde à une campagne à quelques lieues de là, et me demanda par distraction si j'en voulais être (1). »

Nous voici arrivés à la grande scène de la séduction, imaginée de toutes pièces par l'ingénieux Martin : il a converti une bonne fortune à la Musset en conte égrillard, en partie à l'aide du document que voici :

Chacun, suivant l'usage polonais, fit porter son lit. Je dormis peu. Au matin, j'étais debout, et n'eus aucune tranquillité qu'à l'heure où je vis la princesse Marie. Il plut le matin. Après dîner on se promena dans le parc. Pour moi, je m'étais séparé insensiblement de la compagnie. Ce parc était un lieu sauvage. C'était une portion de forêt, formée de grands bouleaux, de chênes, de sapins, qu'on avait percée d'allées. Un ruisseau la traversait. Les pieds de ces arbres étaient garnis de grands chèvrefeuilles qui retombaient de l'extrémité des branches en rideaux, de liserons, de fraisiers, de violettes ; une odeur charmante émanait de ces bois. Il y avait sous la verdure des retraites profondes d'où l'on n'était point vu, où l'on n'entendait que le bruit du ruisseau. L'air était doux, et d'une chaleur générative. La volupté paraissait dans l'air. Comme j'errais dans ces lieux sauvages, l'àme émue d'inquiétude et d'un sentiment triste, j'aperçus la princesse qui voulait s'amuser de la pêche. Il me semblait que j'avais mille choses à lui dire, et, quand je fus près d'elle, je demeurai dans le silence. Sa gaité était finie. La pluie vient à tomber et nous oblige de rentrer dans la maison. On imagine différents

(1) cxlvi, 204.

jeux. La princesse s'occupe à broder. J'étais près d'elle. Elle me demanda un dessin ;... je dessinai un cœur percé d'une flèche. Elle loua beaucoup mon ouvrage.

Cependant, le mauvais temps continuant, elle ordonne qu'on attelle les chevaux, et qu'on retourne à la ville. Nous y arrivâmes le soir. Chez elle, elle reste à souper près de son lit : elle se plaint d'une légère indisposition, et me prie après souper de lui faire la lecture. Tout le monde s'en va successivement, en sorte que je restai seul. La princesse paraissait assoupie. Son appartement donnait sur le jardin (1).

Le manuscrit s'arrête là, brusquement. Que veulent dire ces points de suspension ? Est-ce une façon discrète de traduire le vers de Dante :

Quel giorno piu non vi leggemo avante?

On avouera qu'il faudrait bien solliciter le texte pour lui faire dire ce que Bernardin n'a même pas osé insinuer. Mais nous avons mieux encore que ce récit, écrit plus tard pour une de ses autobiographies, récit où la vérité pourrait être altérée par vantardise ou par discrétion. Nous avons son Journal jour par jour en Pologne, ou, pour mieux dire, nous n'en avons plus qu'un fragment, mais juste celui qu'il nous fallait (2). Jecopie toute la partie qui concerne ses rapports avec la princesse Marie, et surtout le voyage au château:

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