DU
J'ai passé la soirée chez la princesse Mesnik, qui a donné une fête exquise. Je n'ai jamais vu tant de gens se plaindre et tant de gens se réjouir. Je me rappelle une scène où Arlequin est assis entre la femme de son maître qui pleure la mort de son mari, et sa maîtresse qui le chatouille. Il s'adresse à la veuve d'un ton triste, et il se retourne en riant vers Colombine. Voilà les Polonais.
La princesse Mesnik m'a paru adorable. Elle avait employé toute la magie des fées : assurément je la regretterai bien quand je partirai (1).
Du 29
J'ai dîné chez la princesse Mesnik. Je lui ai lu une tragédie tout entière.
Du 30
Notre société n'a point l'air de dignité, de grandeur et de contrainte qui tue le plaisir. J'ai soupe chez la princesse Mesnik avec la Psse Maréchale qui part demain.
J'ai soupe le soir chez la princesse Mesnik La princesse Mesnik m'a prié de la venir voir à la campagne. Elle part demain. Je partirai avec M. Hedenius, résident de Saxe.
1er aoust
La princesse Mesnik est partie. En revenant de souper, dans le carrosse de la Palatine, j'ai rencontré le prince Adonis (?) à pied, revenant ou allant en bonne fortune. Cent pas plus loin, j'ai vu à la lueur des flambeaux un couple heureux. Ils étaient couchés sous un banc, et se roulaient dans la poussière avec une fureur qu'on ne sent point sur les carreaux de satin. Les petits sont donc encore en cela plus heureux que les grands... Je pars à cinq heures du matin pour la campagne.
(1) cxlvi, 206.
2 et 3
Nous sommes arrivés sur les 9 heures du matin. Cette campagne est à quatre milles de Varsovie. La situation en est assez riante. Le mauvais temps a interrompu notre promenade. Nous sommes revenus le lendemain... J'ai soupe chez la princesse Mesnik (i).
Et voilà toute l'histoire ! Bernardin trouve la princesse à son goût ; il est du cercle de ses amis intimes : c'est certain. 11 pousse le dévouement jusqu'à lui lire une tragédie tout entière : ce n'est pas très dangereux. Où voit-on l'ombre d'un commencement de preuve qu'il soit son amant? Je continue à transcrire le journal:
5 [d'août 1764]
Fête de la princesse Mesnik. Il y a eu un grand concert. Une illumination superbe, une table de soixante couverts et une de vingt. C'est la P^sc Maréchale qui a célébré chez elle la fête de la princesse Mesnik avec une magnificence qui a pu être affaiblie par un grand vent qui éteignait de temps en temps les lampions. La moitié de la famille s'y trouvait... La fête a été un peu offusquée par un nombre prodigieux de Polonais qui se sont introduits dans le jardin et dans la salle à danser. On m'a appris que dans les diétines, où ils sont traités aux dépens des palatins, il est très ordinaire de voir un de ces petits gentilshommes prendre en se levant de table une fourchette ou quelquefois une serviette, en disant : « Mon seigneur, c'est pour me ressouvenir de votre heureuse arrivée dans ce pays » (2).
J'ai dîné chez la princesse Mesnik. Les répétitions de la tragédie se multiplient. Nous commençons à faire pleurer.
(1) Folio 208. — (2) F. 208.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE t
Enfin nous avons joué notre tragédie. Le stolnik, la princesse palatine, la princesse et le général et une grande partie de (ici une déchirure) étaient spectateurs. Il paraît qu'on a été satisfait de tout le monde.
J'ai dîné chez la princesse Mesnik. Après dîner j'ai été chez la princesse Slasnik (1).
Si Bernardin de Saint-Pierre avait été l'amant de la princesse Marie, comme il s'en vante dans une lettre à son ami Duval (2), eût-il pu être retenu par un scrupule de délicatesse vis-à-vis de lui-même, et s'abstenir de garder un témoignage écrit de sa conquête ? Mais il n'eût pas manqué de décrire la scène, avec effusions brûlantes, points de suspension, etc., comme il l'a fait, nous le verrons bientôt, à propos d'une autre scène d'un autre genre. De plus, s'il avait été son amant, Bernardin, infiniment plus scrupuleux et délicat que les gens de son monde sur les questions d'argent, n'aurait pour rien au monde accepté un prêt, ou un don, qui lui permît de partir pour Vienne. Et pourtant il lui a emprunté de l'argent pour ce voyage.
Pourquoi quittait-il Varsovie? Je n'en sais rien. Pourquoi allait-il à Vienne ? Probablement pour y chercher fortune. Il n'y réussit guère, si j'en juge par la lettre dure que lui écrit le 15 février 1765 l'ambassadeur de France, Châtelet-Lounon (3), en réponse à une suppli-
(1) F. 205. — (2) Sainte-Beuve, Lundis. VI, 42(>. — (3j Le nom est difficile à déchiffrer. M. Maury a lu « Chatelchounon », p. 62, note 2.
que datée du 30 janvier : « Je ne puis que me borner à vous donner, en bon citoyen et en fidèle ministre du Roi, le conseil de rentrer en France ; et ce n'est qu'en cas que vous adoptiez sérieusement ce parti, que je pourrais tenter de vous être bon à quelque chose (1). » Par ce ton, on juge de l'estime où la diplomatie officielle tenait le diplomate amateur qui offrait ses services, et les aurait volontiers imposés, si on l'avait laissé faire.
Rebuté à Vienne, il songe à revenir à Varsovie, attiré par ce caprice que l'absence transformait peu à peu en amour.
La princesse avait eu l'imprudenee de lui envoyer à Vienne son journal intime (2), Peut-être trouva-t-il dans cette confiance une raison de se croire aimé. Peutêtre la princesse F avait-elle un instant aimé. A coup sur, quand il rentra à Varsovie, la princesse Misnik était absente. Elle ne revint que pour lui redemander ses lettres et son portrait, ce qui lui attira une nouvelle crise de mélancolie, dit-il dans des notes pour l'histoire de sa vie (3). D'après une autre de ses autobiographies, il y aurait eu entre eux à ce moment une véritable scène de drame romantique : Bernardin, furieux d'être abandonné, aurait épouvanté par ses transports de rage la coquette qui l'avait trompé. Est-ce une sorte de sténographie de leur querelle finale ? Alors, à n'en pas douter, la princesse aurait été la maîtresse de Bernardin. Mais n'est-ce pas plutôt le développement mélodramatique d'une simple explication où la princesse aurait détrompé Bernardin de ses chimères, et l'aurait froide-
(1) cxxxvin, 12. — (2) lxxxii, 98. — (3) cxlvii, 56.
oi BERNARDIN L>li SAINT-ITERRE
ment arrêté, précipité du haut de ses espérances ? En d'autres termes, le curieux morceau qu'on va lire est-il la revanche de l'écrivain, se donnant le beau rôle au détriment de l'honneur de la princesse ? Est-ce de l'esprit de l'escalier, mais exaspéré par la déception, par la rancune ? Je serais tenté de le croire : à coup sûr, le voici. Page d'histoire, ou page de roman, c'est un morceau bien venu, quoique écrit à la diable :
Elle déclara fermement le parti pris de s'éloigner, de rompre une flamme malheureuse. Scène mêlée de tendresse extrême et de fureur :
Je me dois à mon état, à mes parents. Que ne puis-je descendre de mon élévation ! Une chaumière avec vous eût fait ma félicité... Il faut nous y résoudre. C'est un parti pris.
— Quoi ! vos serments, vos promesses, votre portrait. Ai-je pu vivre sans vous, femme inconstante et légère ?
— C'est un parti pris.
Ah ! sans doute quelques nouvelles amours vous éloignent de moi. Perfide! Nommez-moi celui qui vous trompe. Avez-vous cru vous détacher ainsi ? Il ne vous reste, pour vous délivrer de moi, qu'à me faire assassiner. Vous tremblez ! Vous tremblez, je vous effraye. Ah ! ma chère Marie, dis-moi, as-tu pu former un pareil projet pour faire le malheur de ta vie ? Nous vivrons ensemble au milieu des bois. Nous verrons renaître ces moments qui firent notre bonheur loin de la grandeur. Ne détourne point les yeux. Regarde ton amant. Je ne veux point t'effrayer: bien-aimée, mes délices, cher amour, parle, réponds-moi... Tu détournes la vue... Femme perfide... Est-ce un parti pris, tout à fait pris..? Avez-vous pu arranger de nouvelles chaînes? Est-ce quelque étranger, quelque infortuné comme moi que vous trompez ? J'irai le poignarder à vos yeux. Croyezvous que vous [vous] moquerez de ma crédulité ? Tout le monde saura votre ingratitude. Je la dirai à vos compatriotes, afin qu'ils rougissent de vous. Je la dirai aux miens, afin que nul ne s'expose à un sort si funeste, et ne soit point trompé. Je la dirai atout l'univers. Je montrerai
ce portrait, ces lettres fausses où brûle un amour faux. Ah ! vous pleurez ! Pauvre infortunée, juge, par les tourments que je te fais souffrir, de ceux que j'endure. Pardonne à mon délire. Oui, la nécessité te contraint à cet ordre cruel, tes parents, ton devoir. Essuie tes larmes, pardonne, je suis un barbare, un monstre. Je ne quitterai point tes genoux que ta bouche n'ait prononcé mon pardon. Je remets ces lettres, ce portrait dont mon désespoir te menaçait. Gardeles pour une nouvelle occasion. Tu me les rendras comme une nouvelle preuve de ton amour. Tout sera oublié, quand je serai plus tranquille. Dis que tu me pardonnes. Mais la douleur t'empêche de me parler. Marie ! Ah ! elle ne peut parler... (1).
Sauf ce malencontreux garde-les pour une nouvelle occasion, qui a l'air d'une ironie déplacée, la tirade est bien venue : devant Célimène effondrée, Alceste se déchaîne : sa rage a l'air de côtoyer l'attaque de nerfs. Marie laisse complaisamment s'allonger le monologue de Bernardin ; « elle ne peut parler » ! Oui, mais elle peut écrire, et les lettres qu'elle va écrire à Bernardin pendant le peu de temps qu'il passera encore à Varsovie, documents authentiques, et que la passion n'a pu falsifier après coup, forment un tel contraste avec la scène qui précède, qu'un seul raisonnement se présente à l'esprit : il est impossible que ces lettres s'expliquent après la scène de rupture ; or les lettres sont authentiques, donc la scène ne l'est pas :
A Monsieur,
Monsieur le chevalier de Saint-Pierre, A Varsovie.
Ce 2 février 1765.
On vient de me remettre deux de vos lettres en même temps, et j'y réponds à la hâte, puisque le courrier repart
(1) cxi, 7.
ncessamment. Je suis arrivée ici le 29 janvier. J'ai eu bon chemin jusqu'à l'entrée des montagnes, où mon carrosse a eu peine à passer. Je ne sais si les habitants de ces contrées voyagent en brouettes, mais je n'ai trouvé que des sentiers au lieu [de] chemins... Si je vous trouve raisonnable, je vous donnerai plus souvent de mes nouvelles, et je m'étendrai davantage dans mes lettres Adieu, portezvous bien. Ne dites pas à l'abbé que je vous ai écrit, car je n'ai pas le temps de répondre aujourd'hui à sa lettre (1).
Le 5 février 1765, nouvelle lettre étrange, avec tous ces noms de convention, qui prouvent que la princesse avait admis Bernardin dans le secret de ses intrigues :
Je n'avais pas eu le temps de lire vos lettres avec attention, lorsqu'il a fallu y répondre pour ne pas manquer la poste de samedi dernier. J'ai trouvé depuis dans ces lettres qu'il n'y avait rien à espérer d'Aaron. Je serais cependant d'avis que vous ne vous dégoûtiez pas ; et, puisque vous me demandez mon conseil, je ne puis vous en donner d'autre que celui qui me parait le plus raisonnable. C'est de tâcher d'avoir des lettres de Zurphé, de Quoniam et de Baturim pour Calchas, et d'aller le trouver à Colchos. Vos soins pourront plus effectuer que des lettres, et en tout cas Calchas ne refusera pas au moins d'écrire en votre faveur à Pénélope, qui peut faire votre fortune. Adressez-vous à Tentale pour avoir une lettre de Baturim : il l'obtiendra aisément. Si j'étais à Chanaan, je m'en chargerais, mais d'ici cela prendrait trop de temps. Vos démarches à Ezrum seront inutiles ; on vous y proposera si peu de chose que vous ne pourrez rien accepter. Un plus long séjour à Chanaan demande Mentor. Mon avis est donc que vous partiez pour Aaron, où vous trouverez certainement de l'appui, si vous n'y trouvez pas du service. Zathos s'intéressera pour vous, et vous y trouverez plus de ressource qu'à Chanaan. Je n'ai aucune nouvelle de Mentor qui devait me venir à
(1) cxli, 55-5(5. L'abbé dont il est question est l'abbé de Neufgermain (cxliv, 7). La lettre n'est pas signée. Sa provenance n'est pas indiquée.
Chanaan, ce qui m'inquiète par rapport à vous. Profitez sans tarder des offres de Melchior, et prenez votre parti. C'est ce que vous avez à faire de plus sage (1).
Bernardin n'ayant pas mis de clef à cette lettre, nous ne pouvons deviner quels sont ces personnages, Mentor, Melchior, etc., ni ces noms de pays ou de ville, Chanaan ou Aaron. Ce qui est très clair, c'est que la princesse l'engage fort à partir, pour « Aaron » ou pour « Colchos », mais à coup sur à partir.
Il est bien fâcheux que nous n'ayons ni les originaux ni les brouillons des lettres de Bernardin à la princesse. Nous comprendrions mieux ce que nous sommes obligés de deviner : en réalité, la princesse Marie Misnik attendait que Bernardin quittât Varsovie, pour y rentrer elle-même.
Il y a du reste une lacune dans la correspondance, au moment où Bernardin se décide à partir de Varsovie : une lettre très importante s'est perdue ; nous ne la connaissons que par une analyse destinée à une autobiographie : la princesse lui conseille de retourner en France, où il trouvera des amis, de songer à ses devoirs envers sa patrie ; elle lui promet de lui écrire souvent ; enfin, comme il n'a pas d'argent pour partir, elle lui donne « des secours qu'il ne peut refuser » (2).
Ce n'est pas là la dernière lettre qu'il ait reçue de la princesse ; et pourtant la partie active de son roman est finie : le rêve va commencer. Essayons d'établir l'influence que cette aventure a eue sur le cœur, partant sur le talent de Bernardin.
Aimé Martin a exagéré, naturellement, cette influence ; il fait du pauvre chevalier une espèce da maniaque,
(1) cxli, 59. — (2) cxi, 8.
ne pouvant, plus de vingt ans après, voir une femme ressemblant de près ou de loin à la princesse, sans se désespérer chaque fois qu'il reconnaît son erreur (1). On enfermerait un monomane moins caractérisé. Heureusement Bernardin était de sens plus rassis. L'exagéralion du biographe a déjà été devinée par Sainte- Beuve qui, avec peu de documents, mais avec son flair de critique quasi infaillible, a reproché à Martin d'exagérer et de fausser les couleurs(2). Les manuscrits du Havre nous permettent de préciser davantage.
Il se produit dans le cœur de Bernardin un phénomène, étrange au premier abord, et pourtant très simple : c'est la classique cristallisation. À mesure que le chevalier s'éloigne de la Pologne et de la princesse, dans l'espace et dans le temps, son amour grandit, parce que l'artiste qui est en Bernardin, se développant de plus en plus, travaille sur les données premières de sa mémoire, renforce et embellit la réalité.
Dans l'étude intitulée « Mon Caractère », composée sous la Bévolution pour une réédition du Voyage à l'Ilede-France, il nous dit : « Je me rappelais le .Nord, où je m'étais attaché, mais par un amour trop inégal, que l'ambition avait rompu. Je traînais avec moi cette chaîne, et la blessure que j'emportais me donnait un fond de mélancolie, et me rendait incapable de rn'attacher à aucun autre objet (3). »
Plus tard encore, on voit, par sa correspondance, qu'il garde devant sesamis, et surtout devant ses amies, cette attitude de beau ténébreux inconsolable : « Je voudrais, lui écrit Mme de Boisguilbert le "21 novembre 178U, je voudrais que votre patrie vous offrît tout le
(1) Œuvres posthumes, p. xxxvi, col. 1. — [2) Lundis, VI, 42l>. (3j xxxiv. .").
LES ANNEES D EPREUVES o7
bonheur dont vous avez joui dans le Nord, et en rappelât ainsi toutes vos affections qui semblent encore y être réunies, et que, comme Française, je suis un peu jalouse de voir entièrement accordées à ces froides régions (1). » Mme de Boisguilbert, avec un peu plus de psychologie, aurait deviné qu'elle était jalouse, non pas d'une réalité pure et simple, mais d'une réalité embellie par une tiction volontaire, et aussi par une sorte de mirage. Cette aventure avait été le roman de début de Bernardin. Or, ces amours déjeunasse n'ont tout leur charme qu'à distance, parce que, au fur et à mesure que nous vieillissons, l'image de notre «moi » jeune paraît plus brillante et plus fraîche, et c'est pour cela que le poète a dit une vérité de tout temps, quand il a écrit :
De ces jeunes amours, dans le cœur le plus grave, Il reste un souvenir qui pour jamais s'y grave, Un parfum enivrant qu'on respire toujours, Et les autres amours ne sont plus des amours (2).
Cette illusion, cette transformation de la réalité, déjà sensible chez le premier venu, est bien plus forte encore pour un romancier romanesque. Sur les données premières de la réalité qui, à distance, perdent de leur précision, son imagination travaille à loisir et à plaisir : ainsi un peintre, retrouvant dans un coin de son atelier une toile où il avait dessiné au fusain le joli profil d'un modèle, à moitié effacé par les doigts du temps, le reprend, ravive les lignes, les corrige et les modifie, puis prend sa palette, et crée une figure radieuse de vie et de fraîcheur, n'ayant plus qu'une ressemblance à peine perceptible avec la tête de la femme qui avait posé autrefois devant lui. Bernardin, à force de re-
II cxxxn. 61. — (2) Brizeux, Poésies, 1,51.
touches, a fini par transformer son histoire en roman, son caprice en passion, et la princesse Marie en Fantôme d'Orient.
Mais, quoique Marie Misnik ait été surtout pour lui une « princesse lointaine » ; quoique la mémoire de Bernardin soit, peut-être à son insu, la complice de son imagination, et que la moitié au moins de sa mélancolie lui vienne de son imagination, cette aventure a suffi pour ouvrir son cœur aux tristesses d'amour, pour lui faire connaître la source d'amertume où puisent les grands écrivains avant de faire couler nos larmes :
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur ; Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.
Il convient de ne pas exagérer les effets littéraires du roman vécu et rêvé par Bernardin. Sainte-Beuve était resté dans de justes limites lorsqu'il remarquait que dans les lettres àDuval sur son aventure, « l'écrivain, qu'il était d'abord sans le savoir, commence à s'apercevoir qu'il l'est en effet (1). » Soit : que l'amour ait éveillé son talent, c'est très humain, très probable ; mais il ne faut pas en faire le tout de son talent. Lorsque Martin dit que, sans cette passion, « il n'eût peutêtre jamais peint les amours de Paul et Virginie (2) ; » lorsque, après lui, exagérant encore cette thèse, M. Maury vient dire que « tous les romans de l'auteur ne seront qu'un décalque de celui de sa jeunesse, et toutes ses héroïnes une faible copie de sa première et unique passion » (3), il faut protester contre ces suppo-
(1) vi, 425-426. — (2) Œuvres posthumes, p. xxv, col. 1. — (3) Maury, p. 79.
sitions gratuites qui ravalent le talent des écrivains à une sorte de déterminisme grossier. Si V. Hugo n'avait pas aimé Mme Drouet, nous n'aurions pas la Tristesse d'Olympio, mais nous aurions tout de même les Contemplations. Si Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas aimé la princesse Marie, nous n'aurions pas le roman douceâtre et égrillard imaginé par Aimé Martin, une dizaine de pages de la thèse de M. Maury, ni ce présent chapitre ; mais, sauf peut-être quelques notes de tendresse et de mélancolie dans Paul et Virginie, nous aurions toute l'œuvre de Bernardin, intégralement. Car ce n'est pas parce qu'il a aimé une grande dame polonaise qu'il a su décrire l'amour d'une façon touchante ; d'autre part, ce n'est pas parce qu'il a rencontré la princesse qu'il a connu personnellement l'amour. Il a été un des meilleurs peintres de la passion chaste et pourtant ardente, parce qu'il avait en luimême la source de chaleur et de vie. Il a aimé la princesse, et peut-être s'en est fait un instant aimer, parce qu'il était un amoureux-né. Il a plus donné à la princesse Marie qu'il n'en avait reçu; il a plus imaginé qu'il n'avait réellement senti, parce qu'il est avant tout un créateur. Il a transformé sa première expérience sentimentale en matière littéraire, parce que c'est son don, son but ; parce que c'est là ce qu'il fera toute sa vie : observer beaucoup, imaginer plus encore. Cette première aventure qu'il a à 27 ans, c'est la première flambée de ce tempérament d'une ardeur et d'une vigueur surhumaines, qui fera encore de lui à soixante-quinze ans
In mari fort amoureux, Fort amoureux de sa femme,
qui lui fera écrire, pour un livre de sa vieillesse, cet
hymne à Vénus : « Règne à jamais sur ces rivages, aimable Vénus, beauté éternelle. Flambeau , âme, source, sentiment, principe de la vie, toi qui donnes la forme à tout ce qui sent.
« Par quel cbarme admirable peux-tu persuader sans parler ? Quelle admirable proportion dans tes formes !
« Tu prêtes ta ceinture à l'Aurore lorsqu'elle sort de l'océan. Diane vient sur ton char répandre dans les bois la volupté et la paix, etc. (1). »