‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 30 sur 69 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

En Allemagne. — A Breslau. — H. A Dresde. — III. A Berlin.

Malgré la générosité de la princesse, malgré les cent roubles que son ami Duval lui a envoyés de Saint-Pétersbourg le 17 février 1765 (2), il est obligé d'emprunter encore deux mille francs à son ami Hennin (3) ; puis il se dirige vers Dresde.

Il s'arrête à Breslau, fatigué de son voyage. Là, nouvelle aventure, qu'il raconte à Hennin dans une lettre publiée par Aimé Martin (4), et qui, quoique publiée par Aimé Martin, contient une part de vérité : il fait la conquête du seigneur de Grossendorf, le comte de Miinchon (S). S'il ne conquérait pas tous les cœurs

(1) r.xvi, 49. — (2) c.i.xv, 60. — (3) clxi, 153. — (4) Correspondance, I, 56-60. — (5) Et non le comte de Maintehiau, comme le met Aimé Martin, Correspondance, I. 59.

féminins sur son passage, Bernardin se faisait partout, en un instant, des amis pour la vie. L'abbé de Neufgermain lui écrit de Varsovie, le 3 mai 1765: « Monsieur et cher chevalier,... l'aventure que vous avez eue dans votre route est singulière. Elle ne m'a pas cependant surpris. Aimable comme vous êtes, il est naturel d'imaginer qu'il vous en arrive de semblable... Ma famille m'obligera probablement à quitter Varsovie. Depuis que vous n'y êtes plus, une noire mélancolie s'est emparée de moi (1). »

Regretté de ses amis, Bernardin regrette toujours la princesse Marie ; dès cette première étape il a soin de lui écrire : nous n'avons pas malheureusement sa lettre, mais voici la réponse :

A Hotoria (.*), ce 27 avril l76o.

J'ai reçu votre lettre de Breslau sur mon départ de Varsovie, et il m'a été impossible d'y répondre sur-le-champ, comme je l'aurais voulu. Je suis à la campagne depuis huit jours, et j'y rerois la nouvelle que vous me donnez de votre arrivée à Dresde. Quelque peu d'espérance que vous ayez d'être placé à cette cour, je ne sais pourquoi je m'obstine à croire que vous y trouverez plus aisément de l'emploi qu'ailleurs. Et malgré tout ce qu'on vous a dit du service de Prusse, je ne crois pas qu'il soit à préférer. J'estime fort M. le comte de Muntio (sic) sur ce que vous me dites de son honnêteté. Il était juste d'y répondre, et il y aurait eu de la rudesse à se refuser à des manières aussi prévenantes Je passe ici mon temps très agréablement...

Je suis avec une parfaite estime, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

M. P. dk 1Udz:vill (2).

vl) cxliv, 7. — (2) i, 63.

Quand Bernardin lut ce mot cruel : «je passe ici mon temps très agréablement », il était à Dresde, où il allait trouver des compensations et une vengeance. Il n'arrivait pas en pays inconnu : à Varsovie, il s'était lié avec le résident de Saxe, M. Hedenius, un des amis de la princesse (1) ; de plus, Hennin lui avait donné des lettres pour le comte de Bellegarde, gouverneur de Dresde (2). Bernardin put bientôt écrire à ses amis de Varsovie qu'il avait été fort bien reçu : « Je suis extrêmement charmé, lui répond, le 3 mai 1765, l'abbé de Neufgermain, de la réception qu'on vous a faite à Dresde. Je le serais encore plus si on vous y employait d'une façon assortie à votre goût et à vos talents (3). » Le chevalier de Saint-Pierre peut croire un instant que la fortune va lui sourire, car en mai 1765, voici son adresse: « M. de Saint-Pierre, Mjor et aide de camp de Son Altesse Royale Monseigneur l'Electeur de la Saxe (4). » Il est probable que ces fonctions, plus honorifiques que lucratives, lui laissent beaucoup de loisirs, car il s'occupe à observer le pays pour son compte : il prend des notes, en curieux qui n'a pas de but précis :

La Saxe, ainsi nommée de la quantité de rochers dont elle est parsemée, est le pays d'Allemagne où se trouve le

plus de fabriques et d'industries Dresden est dans une

position charmante. On y voit un magasin immense de porcelaines,.... vingt-quatre vases de porcelaine de Japon que le roy de Prusse a échangés contre un régiment de cavalerie, monument honteux de la lâcheté et de la dépravation du dernier règne... Les Saxons sont généralement plus petits que les autres Allemands, laborieux, mais ils

(1) cxlvi, 204, 208. — (2> clxi, 153. — (3) cxliv, 7. — (4) cxxxix,

aiment leurs aises, et le roi de Prusse a dit d'eux que leurs soldats tombaient malades quand les alouettes de Leipsick leur manquaient... Les Saxons élèvent leurs enfants avec sévérité. Les gens voluptueux sont durs. — Les femmes y sont agréables, mais un peu grimacières (1).

Il avait sur ce dernier point une expérience personnelle : Aimé Martin a romancé à sa façon l'amusante passade, qui était assez piquante en réalité pour ne pas être « embellie ». Un jour, un très joli page aborde le chevalier de Saint-Pierre, et lui remet le billet suivant qui promettait au destinataire bon souper, bon gîte, et tout au moins beaucoup d'esprit : « Je suis belle et sage comme Ninon, volage comme le plaisir. Laissons au soir de la vie les graves réflexions. Le matin est fait pour aimer. Venez, mes mains vous couronneront des roses du printemps. Hâtez-vous, le temps fuit, et l'amour passe comme un oiseau (2). » Naturellement Bernardin suit son guide qui l'introduit dans une maison de belle apparence et devant une fort jolie femme : elle le conduisit dans la salle à manger :

Il y avait trois couverts. M. de Saint-Pierre cherchait des yeux la personne admise à un si galant repas, lorsqu'il vit paraître une jeune demoiselle qui s'avança d'un air noble et modeste, lit une profonde révérence, et se mita table. M. de Saint-Pierre ne pouvait s'empêcher de considérer l'air et le regard de la nouvelle arrivée ; il cherchait à se souvenir où et quand ses grands yeux tendres et fripons avaient frappé les siens. Il ne pouvait se le rappeler, quand, au son de la voix, il reconnut le page qui l'avait entraîné dans ce lieu de délices ; il se plaignit agréablement de la tromperie

Les dames unissaient leurs voix ; on chantait tour à tour; M. de Saint-Pierre improvisait des couplets à leur louange, et partageait entre elles ses adorations, sans qu'elles

(1, ex, 68. — (2)clxi, 170, 174.

parussent en prendre le moindre ombrage, admirant même que ces femmes fussent si libres sans indécence, si folles sans emportement (1)

On n*est pas plus Régence :

Entre Sabran et Parabère

Le Régent même, après souper,

Chavirait jusqu'à s'y tromper.

Comme pas mal d'amoureux, Bernardin semble bien avoir associé à sa petite orgie le souvenir de la princesse. Il a avoué plus tard qu'il cherchait à retrouver, auprès de la jeune femme de Dresde, « quelques éclairs des délices d'un premier amour, délices dont le souvenir si vif le consumait encore... Il n'éprouvait auprès de celle-ci qu'une sorte de fureur mêlée de rage, de dépit, d'amers regrets : — c'est, disait-il, bien longtemps après, que cette femme, toute charmante qu'elle était, ne me présentait que la coupe de Circé, et que j'avais bu dans celle du véritable amour» (2). Tout en trouvant que Circé avait du bon, Bernardin fut pris tout à coup d'un renouveau d'amour pour sa princesse. Quelle lettre lui écrivit-il ? Il est facile de le deviner par la réponse foudroyante qu'il reçut, et dont voici quelques lignes :

Ohrobia (?;, ce 29 mai 1765.

« Vous me demandez une lettre pour M. Gérard, et deux lignes plus loin vous me faites part d'un projet qui rend cette lettre inutile. Je ne répondrai pas à toutes les choses singulières que vous me dites. Tout raisonnement, tout conseil est inutile avec vous... (3). »

(1) clxi, 132. — (2) clxii, 147. — (3) cru, <;o-»;i.

LKS ANNEES D'ÉPREUVES 65

Après lui avoir reproché de manquer de raison, de courage, de délicatesse, de dignité, la princesse lui annonçait qu'elle allait rejoindre sa mère dans le Palatinat de Russie, bien sûre qu'il n'oserait pas s'y risquer à sa suite. Ainsi Bernardin l'avait priée de le recevoir, tout en lui demandant une lettre pour ce M. Gérard, qui était secrétaire d'ambassade à Dresde (1). Dans la pensée de Bernardin, il n'y avait pas là, probablement, de contradiction : il voulait la rejoindre, ou réussir à Dresde, et décidément il ne réussissait pas. Dans l'exposé de ses services, il rappellera plus tard que, en 1765, M. Gérard a refusé de l'employer (2). Il n'était guère plus heureux avec les autorités saxonnes, ou les particuliers, si j'en crois cette note un peu amère : « On prétend que les Saxons promettent aisément. Quelques-uns les appellent les Gascons de l'Allemagne » (3). Après un très court séjour à Dresde, il partit pour Berlin.

Aimé Martin a voulu nous faire croire que c'était pour se rapprocher de la princesse (4), en s'appuyant peut-être sur ce passage d'une auto-biographie inédite, où Bernardin explique ainsi son voyage de Saxe en Prusse : « Mon amour était devenu le mobile secret de toutes mes démarches : je tournais autour de la Pologne, dans l'espérance que la guerre m'y ramènerait » (5). En réalité, et beaucoup plus prosaïquement, il suivait le conseil que lui avait donné son ami de Miinchon : celui-ci lui écrivait de Berlin, le 9 mai 1765, cette lettre assez curieuse, surtout à la (in : « Le Boi de Prusse mon maître cherche encore toujours des officiers du génie, et préférablement des Français. Il y en a

(1) xxxvin, 42. - (2) xxxviii, 42. — (3) ex, 68. — (4) Correspondance, I, lxiii ; Œuvres posthumes, p. xxxi, col. 2. — (5) xxxiv, 10.

BERNARDIN I)F. SAINT-PIERRE d

d'arrivés, et placés assez bien. Surtout en a-t-il placé quelques-uns comme professeurs à l'Ecole militaire qu'il vient d'établir, et qui sera la plus belle et la mieux arrangée de toute l'Europe. Je n'y trouve pour l'instruction des jeunes cavaliers qu'un seul défaut, c'est que toutes leurs études se font dans la langue française, de façon qu'à force d'apprendre le français, ils oublieront l'allemand » (i).

Toujours un peu rêveur et utopiste, Bernardin demande à son ami s'il n'y aurait pas moyen d'établir quelque part une colonie en Prusse. Mïmehon lui répond, de Grossendorff, le 29 mai 1765 : « A. l'honneur de votre chère lettre, j'ai celui de vous répondre que le projet que vous avez formé ne trouve guère lieu dans notre pays, puisque le Roi n'a plus de terrain à donner, tout étant déjà occupé; et s'il en a, on est actuellement déjà en train pour le cultiver» (2). Il conseille donc à son chimérique ami d'aller à Potsdam, et de chercher à entrer dans l'artillerie ou le génie : « S'il dépend de vous d'être placé dans l'artillerie ou dans le corps du génie, choisissez sans balancer le premier. Ils sont bien payés, et je vous en réponds qu'une compagnie porte par an 2.000 écus. ce qui fait 8.000 livres de France. Adieu, adieu.

« MUNCHON. »

Puis, dans un post-scriptum, il lui donne ce dernier conseil, plein de sagesse pratique : « Je crois que vous ne feriez pas mal de ne pas paraître dans l'uniforme russienne » (3).

(1) cxxxix, 2(>. — 12 cxxxix, 2'A. — 'A cxxxix, 23.

in

A Berlin, sauf Miinchon, absent à son arrivée, il ne connaissait personne : heureusement, comme cela lui arrivait partout, il lui tomba tout à coup du ciel un ami, supérieur en obligeance, en dévouement, en affection, même au Duval de Saint-Pétersbourg. Comment se nouèrent leurs relations? Bernardin est assez sobre de détails sur les débuts de leur amitié : il dit simplement que, pendant une de ses crises de mélancolie, Taubenheim, officier en retraite, le vint voir, l'emmena chez lui, dans son jardin où il avait fait construire un ermitage, le combla d'attentions, le soigna, lui fit prendre des eaux de Pirna, etc.(l). Qu'était-ce au juste que ce M. de Taubenheim ? Un employé de la régie des accises et péages en Prusse, devenu ensuite, grâce à son mérite, receveur général, puis administrateur général de la partie du tabac, conseiller privé, enfin conseiller intime des finances (2). C'était donc un haut fonctionnaire, bien appuyé dans tous les mondes à Berlin. Il devint l'ami le plus intime de Bernardin. Youlut-il devenir son beau-père, lui donner sa fille Virginie? Bernardin a-t-il plus tard, par reconnaissance, donné à son héroïne le nom de celle qu'il aurait refusé d'épouser (3) ? Toute cette histoire, racontée par Aimé Martin, et reproduite par M. Maury avec des commentaires peu favorables au caractère de Bernardin, a été inventée de toutes pièces par Martin : de Saint-Pierre n'a pas eu à refuser la main de Mlle de Taubenheim, pour la bonne raison qu'en 17(J5 elle n'était pas encore

1) xxxiv, 10. — (2 CLin, .">-(); ci.iii, LS; cf. Welschinger, la Mission secrète de Mirabeau, p. 363-364. — (!5) Œuvres posthumes, p. xxxu ; Maury, p. (><>.

née, de Taubenheim n'étant pas marié : le 25 mars 1772, Taubenheim écrit en effet à son ami: « pourquoi doutez-vous de mon célibat?... Un mariage réussit rarement » (1). Le sage Taubenheim a bien en 1765 un enfant naturel, mais c'est un fils (2). En 1786 seulement nous voyons Taubenheim, marié et père de onze enfants, entretenir Bernardin de ses filles qui, toutes, « parlent le latin, le français, un peu de grec, et l'allemand correctement » (3). Visiblement, d'après toute cette correspondance, Bernardin n'a pas connu ces enfants, sauf le premier, le fils illégitime, et Mme de Taubenheim n'a jamais vu Bernardin (4).

Après avoir ainsi purifié la biographie de Bernardin d'une anecdote apocryphe, et lavé du même coup sa mémoire de toutes les réflexions désobligeantes que lui a values la légèreté de Martin, étudions maintenant la réalité, la vérité sur les rapports de Bernardin avec son ami de Berlin.

L'amitié de Taubenheim pour Saint-Pierre a tous les caractères de la passion la plus exaltée : à travers les hésitations de son français, on voit que, dès leur première entrevue, il a eu le coup de foudre : « Très digne et respectable ami, écrit-il le 2 janvier 1766, ce n'est pas depuis hier, c'est depuis le premier heureux moment comme je fis votre connaissance, que je vous souhaite autant de bonheur que vous méritez » (5). Sitôt Bernardin parti, la tendresse de Taubenheim s'exalte encore, à chaque souvenir de son ami absent : « Très digne ami, j'ai senti une joie redoublée, à chaque fois que j'eus le plaisir de recevoir vos trois lettres, Tune après l'autre. Ma reconnaissance est vive, ne con-

(1) CLin, 10. - (2) (xui, 19. — (3) (i.m, 17. — (4N cliii, 18. (5) ccvi, 1-2.

naissant rien de plus voluptueux que l'idée de mériter le souvenir d'un ami que je chéris au delà de toute expression... Jugez, adorable chevalier, de la peine que votre départ doit m'avoir causée. J'avoue sans fard qu'il a tant influé sur mon humeur, que je me parus insupportable à moi-même » (1). Et plus tard: « Ditesmoi, chérissime ami, un mot de votre fortune à laquelle je prends tant de part. Ah ! puissiez-vous déjà être heureux! Oui, vous léserez! J'en suis sur... Adieu, adorable chevalier. Cher ami, souvenez-vous de la passion que j'ai pour vous » (2). Cette passion en arrive à des attentions presque féminines : il ne lui faut pas moins de trois post-scriptum, dans une lettre du 19 juillet 1771, pour dire à Bernardin tout ce qu'il a dans le cœur 3 .

Dans les treize lettres qui nous sont restées de toute leur correspondance, on voit que Taubenheim, nature sérieuse, âme respectable, cœur d'élite, est digne luimême de toute estime, et presque d'admiration. J'ai donc insisté sur la vivacité de son amitié pour montrer la vraie valeur morale de Bernardin : que le sage. pondéré et consciencieux directeur des tabacs en vienne aune pareille exaltation, c'est la meilleure preuve que l'on puisse donner du charme et du mérite de ce Bernardin qui laisse partout après son départ une impression de vide, presque douloureuse, chez les braves gens qui l'ont connu (4). On a, à distance, et sur des renseignements erronés, incriminé le caractère de Bernardin: c'est justement pour son caractère que Taubenheim l'a aimé: il lui écrit le "28 décembre 1765: « Le souvenir de votre mérite, et celui de votre carac-

(1) Lettre du 28 décembre 17(5."), ci.m, 1. — (2) Lettre du 22 mars 1766, ccvi, 3. — 3 ci.in. ,")-(). — (4 ccvi, 3;cun, 5-6.

tère régulier, tendre ami, m'est aussi précieux qu'il sera ineffaçable » (1).

Pendant leurs longues relations, directes ou épistolaires, Taubenheim s'est toujours montré la délicatesse même, n'acceptant de Bernardin, dont il connaît la pauvreté, que des cadeaux insignifiants comme valeur (2), et au contraire mettant avec entrain sa bourse à la disposition de son ami : non seulement il lui prête de l'argent en 1763 à Berlin (3), mais encore il lui écrit à Paris, le 26 janvier 1789, alors qu'il est lui-même chargé d'une nombreuse famille : « Je crus, mon cher ami, votre fortune plus solide que celle dont vous me faites la peinture... C'est une situation critique que de dépendre d'une année à l'autre du caprice ou du succès de la digestion d'un ministre... Au cas, mon cher ami, que cette gratification dût vous manquer l'année prochaine, et que je vive encore, alors ayez la bonté de m'en donner avis sur-le-champ. La Providence pourrait peutêtre m'avoir favorisé de la préférence de vous être d'une petite utilité... » Tout cela serait peu de chose, si cela ne présentait qu'un intérêt anecdotique, à côté et presque en dehors de la question Bernardin. Mais au contraire c'est intéressant pour établir l'influence morale que cette nature foncièrement honnête a exercée sur le chevalier de Saint-Pierre. Taubenheim poussail la bonté jusqu'à la candeur : il voulait que ses amis partageassent ses amours et ses sympathies : il a trois amours au cœur : Dieu, le Roi et son ami : Bernardin prend place immédiatement « après le grand Dieu et le Roi bienfaisant ». Taubenheim lui écrit, le -21 juin 1788: « Je vous prie, dignissime ami, aimez avec moi mon Roi, pas pour sa diadème, pas pour ce qu'il m'a sauvé

(1 ci. m, 1-2. — (2 CLin,5-6. — :5 c.cvi, 3.

en me faisant beaucoup de bien, mais puisque son cœur l'engage à vouloir faire le bonheur de tous ses sujets. Que nous avons raison de remercier dévotementle Grand Instituteur des Souverains d'un don aussi précieux que rare » (1). Je ne sais si Bernardin fut très sensible au zèle royaliste de Taubenheim. Je crois au contraire qu'il fut entretenu et corroboré dansses sentiments religieux par la piété ardente de son ami. Il n'y a pas une seule de ces lettres où Ton ne voie Taubenheim empressé à proclamer les bienfaits de la Providence, à remercier, dit-il à Bernardin, « ce Dieu sur lequel je mets avec vous toute ma confiance » (2). Il essaye de surexciter dans le cœur de son ami le sentiment religieux, sûr que ce sera, pour l'adorable chevalier, le meilleur remède aux idées noires : « Bannissez, de grâce, chérissime ami, toute mélancolie, et fiez-vous à cette Providence qui ne laisse pas de rendre à la fin justice à quiconque a eu de la confiance en elle » (3).

L'optimisme religieux et, si j'ose dire, la « sensibilité » religieuse, naturels à Bernardin, n'ont pu que gagner à sa longue intimité avec la belle àme de Taubenheim, pendant que sa misanthropie naissante fondait à la chaleur de cette amitié. Ses nombreuses déceptions auraient encore plus incliné l'ambitieux à la mélancolie, elles auraient brisé toute l'élasticité de son énergie morale, si la tendresse de Taubenheim ne l'avait pas consolé. L'amitié est l'antidote de la misanthropie. Taubenheim à Berlin, comme Mustel à Amsterdam, comme Duval à Saint-Pétersbourg, comme Miinchon à Brcslau, réconciliaient le jeune désabusé avec l'humanité.

(1) cliii, 18-19. - (2 (.lui, 18. — (3 Lettre du 28 décembre 1765 ; cliii, 1-2.

ri BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

Cette amitié longue et sereine ne fut traversée que par un seul nuage. En 1772, Taubenheim, un peu gêné dans ses affaires, et n'ayant pas de locataire pour une grande maison, prie Bernardin de la proposer à l'ambassadeur de France à Berlin ; il a l'imprudence de lui demander de plus de faire mettre dans les bagages de l'ambassadeur prêt à quitter Paris, un petit paquet contenant « huit ciseaux du meilleur argent haché de Paris » (1). M. de Saint-Pierre se fâche tout net : se faire courtier de location d'immeubles ne lui convient pas : surtout il est froissé de la commission des ciseaux, parce qu'il serait obligé de les payer d'avance, qu'il n'a pas d'argent, et qu'il est forcé d'avouer sa pénurie à son créancier : nous n'avons pas sa lettre, mais nous avons la réponse de Taubenheim, désolé d'avoir contristé son ami;, navré surtout de ce que Bernardin, dans son agacement, lui ait demandé le chiffre exact de sa dette : « Aije si peu de crédit dans votre esprit que vous me croyez capable de vous fournir une pareille note dans un temps où, Dieu merci, j'ai à vivre, quand même que ce ne soit largement, et dans celui où vous en avez moins que moi ? Non, ne vous attendez jamais à un trait si barbare de ma part (2). »

Bernardin ne lui tint pas rigueur, bien que froissé dans sa dignité d'homme pauvre. Plus tard, il ne parlera jamais de Taubenhein que les larmes aux yeux (3). Dès le premier moment de leur séparation, il le comble de prévenances. Immédiatement après l'avoir quitté à Berlin, il lui écrit trois fois coup sur coup, sans attendre de réponse (i). De l'île de France il lui envoie une lettre (5). Il lui expédie du café et des graines du cap de

(1) cliii, 7-8. — (2) Lettre du 25 mars 1772 ; cliii, 9-10. — (3) cliii,

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