‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 31 sur 69 · CLIII, 1. — (.")) CLIII · texte numérisé non relu

CLIII, 1. — (.")) CLIII

Bonne-Espérance (1). Quand il apprend que Taubenheim al'intention de venir àParis, il lui offre l'hospitalité dans sa petite maison de la rue de la Reine-Blanche. Le 16 avril 178G, non content de lui avoir payé sa vieille dette, il envoie à Taubenheim ses Eludes de lu Nature, si bien que le Berlinois transporté lui répond le 26 mai : « Respectable et cher ami, pourquoi vous avoir constitué en tant de frais...? Pourquoi pasm'avoirabandonné les frais de reliure et du port? Vest-ee pas assez que je vous coûte un assez grand nombre d'exemplaires ? Faut-il encore que vous me jetiez dans un embarras que je sens à vous avoir causé de fortes dépenses ? Mais enfin je m'aperçois que vous faites profession d'excéder en générosité... » Bernardin profite de l'autorité soudaine que lui donne le succès européen de ses Etudes pour écrire deux fois au Roi de Prusse en faveur de son ami (2).

C'était du reste une façon pour Bernardin de paver une autre dette de reconnaissance, contractée depuis longtemps envers Taubenheim, car, lorsque Bernardin arriva en 1765 à Berlin, inconnu, et se demandant comment il parviendrait jusqu'à Frédéric II pour solliciter un emploi, ce fut Taubenheim qui le mena à Potsdam, qui parla de lui à M. d'Anhalt, lui ménagea une entrevue avec ce favori du Roi, et lui enseigna la meilleure manière de se faire bien venir du tout-puissant colonel (3).

En attendant son audience, Bernardin se promène dans Potsdam, fait la visite classique à Sans-Souci, et insère plus tard dans ses Harmonies le détail qui l'a le plus frappé :

(1) ara, 6. — 2) cliii, 14 et 16. — (3) xxxiv. 10, et cxcxvi, 6.

Je ne suis point surpris que des femmes conservent précieusement les restes des animaux qu'elles ont chéris, qu'elles fassent empailler leurs petits chiens et leurs oiseaux, ou qu'elles leur rendent des honneurs funèbres. De grands hommes dans l'antiquité leur en ont donné plus d'une fois l'exemple. J'ai vu moi-même avec intérêt, sur la terrasse du château de Sans-Souci, près de Potsdam, des tombes que Frédéric II faisait mettre sur les fosses des chiens qui avaient vécu avec lui. Ce grand roi en avait toujours une demi-douzaine dans sa chambre à coucher, qui étaient ses gardes du corps, comme ceux du roi Evandre, et auxquels il se fiait plus qu'à son beau régiment des gardes.

Ce que je trouvai de plus singulier, c'est qu'il les avait mis en opposition avec les bustes des mauvais empereurs romains. On lisait d'un côté de sa terrasse les noms d'Atis, de Diane, et, de l'autre, ceux de Néron, de Tibère, de Caligula. Ce contraste était tout entier en faveur des animaux, caria tombe d'un bon chien est plus intéressante que la tête d'un mauvais monarque (1).

Enfin il a son audience. Si nous en croyions des notes préparées par Bernardin pour sa biographie, M. d'Anhalt lui aurait demandé ses papiers de service, et ordonné de faire un plan en vingt-quatre heures ; Bernardin demandant à entrer dans l'infanterie avec le rang de major et mille écus de pension, d'Anhalt lui aurait offert le grade de capitaine ingénieur avec pension, et un congé pour aller en France avec traitement ; enfin Bernardin aurait refusé, dans ces conditions, d'entrer au service du Roi (2). Tout cela n'est pas très exact : Saint-Pierre essaye ainsi de dissimuler la fausse manœuvre qui lui vaut son échec : sa demande n'est pas bien accueillie par le Roi, parce que, au lieu de

(1) lxxvii, 4. — Aimé Martin :i tiré de ce morceau quatre ou cinq lignes très modifiées qu'il a transportées dans le Voyage en Prusse, Œuvres posthumes, p. 11-12. — (2) xxxiv, 10.

s'adresser simplement au colonel d'Anhalt ou au général Saldern, il a voulu écrire directement à Frédéric : c'est ce que nous révèle une lettre de son ami de Miïnchon, le 22 août 1765 : « Si j'avais su,... je vous aurais donné d'autres instructions, dans lesquelles je ne vous aurais jamais permis d'écrire à Sa Majesté » (1), Refusé par Frédéric II, ou refusant d'accepter une situation insuffisante, Bernardin ne gardera pas rancune au roi de Prusse, puisque, en 1786, il lui enverra ses Etudes de lu Nature, avec une lettre très aimable (2). Il devait, du reste, commencer à se blaser sur les refus.

Repoussé une fois de plus par les puissants. Bernardin est obligé d'aller chercher fortune ailleurs. Encore une fois il lui faut quitter les nombreux amis qu'il avait conquis en Prusse d'un coup de sa baguette. Mùnchon lui reste fidèle malgré sa maladresse (3). « Tous vos amis et amies vous saluent très sincèrement », lui écrit Taubenheim le 22 mars 1766 (4) ; les amies surtout sont fidèles : Mme de Brandt, qui lui gardera bon souvenir jusqu'en 1789 (5) ; la comtesse de Gornellée, qui lui écrit sur du papier encadré de marguerites rouges (6). Tant d'amitiés fidèles le touchent, et finissent par lui faire éprouverpour les Prussiens une sympathie particulière : un jour, il causait avec J.-J. Rousseau des peuples qu'ils préféraient : Jean-Jacques mettait les Espagnols au-dessus de toutes les autres nations : « pour moi, je lui dis que c'étaient les Prussiens, à cause de leurs mœurs et de leurs vertus, et que c'était un peuple à qui il ne manquait que des historiens » (7).

Sans doute c'était l'amitié de Taubenheim qui lui dorait un peu son séjour à Berlin : l'amitié, et l'amour aussi,

! ( xxxvir, 21. L> <xni, 13. - (3) cx.n, 3-4. - (4) c<:vi, 3. — {5) cliii, 5-(>, 14-1."), 18-19. - (6) cxxxvi, 39. — 7; x< vra, 164.

car sa passion pour la princesse grandissait toujours. Bernardin l'avait priée de lui envoyer ses lettres par l'intermédiaire de son excellent ami (1), et il avait eu la joie de recevoir ce billet presque doux :

A Tyhocin (?), ce 13 août 1765.

J'ai reçu deux de vos lettres de Berlin. Elles ne m'apprennent encore rien de positif sur votre sort. Je souhaite que vous trouviez enfin un service honorable, propre à vous occuper, à exercer vos talents, et à vous faire envisager dans l'avenir des récompenses solides.

Il me parait qu'il ne serait pas prudent de former dans les commencements de trop grandes prétentions. Il faudrait avoir devant soi une grande réputation pour se ilatter de faire fortune tout d'un coup. .Mais à votre âge, il s'agit de se faire connaître, et toute place qui, en vous offrant une subsistance honnête, vous fournirait des occasions de vous distinguer, ne serait pas à rejeter, et serait sans doute préférable à l'incertitude du repos que vous espérez de trouver dans un nouvel état. Songez qu'il n'y en a aucun sans inconvénient, et que l'inquiétude et l'impatience ne nous ont jamais rien dicté de raisonnable.

Je connais Berlin. La curiosité m'y a conduite le mois de juin dernier. J'y ai passé dix jours, et j'y ai vu tout ce qui mérite quelque attention.

Je compte passer cet hiver avec ma mère dont la santé est depuis quelque temps très languissante.

Vous pouvez toujours m'adresser vos lettres à Varsovie ; elles me joindront partout où je serai.

Je vous souhaite beaucoup de bonheur, et suis avec une estime très distinguée, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

M. P. de Radziwill (2).

On voit que, depuis la dernière algarade, Bernardin a su se faire pardonner, car, sans être tendre, le ton est

1 Lettre de janvier 17(><>, cxi.i, (i(>. — {'2 cxi.i, (i'J.

amical. On dirait que, n'ayant plus de scandale à craindre, la princesse, jusque-là crispée, se détend. Rester l'amie de l'entreprenant chevalier lui plaît : en femme mêlée aux intrigues diplomatiques, elle lui donne sur sa conduite à Berlin de très sages conseils, que, heureusement pour lui et pour nous, Bernardin ne suivit pas. Restant à Berlin, il serait devenu un officier quelconque. En rentrant en France, il reprenait sa voie.

Arrivés à ce moment de ses années d'épreuves, et revenant sur cette bonne fortune que Bernardin a eue de trouver partout, à point nommé, un homme providentiel pour lui tendre la main, lui donner des conseils, lui prêter de l'argent, et le traiter immédiatement comme un frère, nous sommes tentés de trouver cette chance bien étonnante, justement parce que, se produisant infailliblement au moment utile, elle ne peut être une simple chance. Que Bernardin, véritable enjôleur d'hommes, se fasse des amis enthousiastes de ceux que la Providence, comme dit Aimé Martin (1), mettait sur son chemin juste dans les mauvais pas, c'est évidemment à son charme personnel qu'il le doit; mais à qui doit-il la rencontre initiale? ,1e serais tenté de croire que c'est à la franc-maçonnerie. Sans doute le nom de Saint-Pierre ne figure pas sur la liste des membres célèbres de cette association (2). Mais ce n'est pas une preuve absolue qu'il n'était pas affilié ; et d'autre part nous trouvons plusieurs fois dans ses papiers inédits l'éloge de la franc-maçonnerie (3), notamment dans l'Amazone : c'est dans l'épisode de l'Indien que Bernardin s'est particulièremeni complu à raconter ses propres aven-

(1) Œuvres posthumes, p. \x\n, col 2. — (2) Précis historique de l'ordre de la franc-maçonnerie depuis son introduction en France jusqu'en 182!), etc , par J.-C. B***. Paris, Rapilly, 1829. — .'i \i\, 56 ; Lettre aux citoyens réducteurs de lu Décode, i.xi, VIO.

tures ; or l'Indien arrive à Paris pour y gagner sa vie : traité en paria par ses confrères, il renonce à son projet, et fait de la misère ; un jour, dans un petit café, il rencontre un philanthrope qui, le voyant triste, remmène chez lui pour le consoler, et lui dit :

Je suis membre d'une confrérie amie du genre humain. Je suis franc-maçon, non pas de ceux que vous connaissez peut-être, et qui ont fini par déchoir de leur institution première en se laissant aller à la volupté et à l'amour de l'éclat et des fêtes. Notre fonction est d'être utile aux gens vertueux qui tombent dans le malheur. Nous avons des marques sûres pour les connaître, et des correspondants par toute la terre. Nous avons fondé des établissements dans des lieux inconnus aux souverains, et où aucune religion ne captive les hommes au profit de quelques prêtres. Nous ne croyons qu'en Dieu seul. Nous n'admettons d'autre livre que celui de la nature et le sentiment de la conscience. Mais nous respectons les préjugés. Il n'y a qu'une religion : c'est la naturelle ; mais chacun peut suivre celle qu'il lui plaît (1).

Bernardin prêtait-il à une partie de la franc-maçonnerie ses propres doctrines ou les lui avait-il empruntées ? Il est difficile de le dire. A coup sur il y avait, à ce moment-là, entre lui et la franc-maçonnerie harmonie préétablie. S'il ne faisait pas déjà partie au Havre de Y Aménité ou des Trois H. (2), il avait dû. très probablement, se faire initier, dans une de ses étapes à l'étranger : car, sans cela, comment expliquer qu'il ne soit pas mort de maladie ou de misère sur cette interminable route où il s'était engagé sans un sou ? Et, d'autre part, comment aurait-il fait l'éloge de la francmaçonnerie, s'il n'avait pas été franc-maçon ?

(1) xlv, 16. — (2 Précis historique, etc., i, 380.

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