RETOUR MOMENTANÉ EN FRANCE
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, ce qui est sûr et certain, c'est que Bernardin revenait en France traînant de l'aile. D'après une lettre de Tauhenheim, Saint- Pierre dut rentrer à Paris en novembre 1765 (1). C'est encore une lettre du Berlinois qui nous donne le titre dont se parait alors Bernardin, et sapremière adresse : « Monsieur de Saint-Pierre, capitaine au service de Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, rue de Grenelle, hôtel de Grenelle (2 . » C'est en effet d'hôtel meublé en hôtel garni que Bernardin va transporter, pendant de longues années, son pauvre petit bagage. Il n'a plus de maison de famille. Son père s'était remarié après la mort de la mère de Bernardin, et cela explique en partie chez notre héros son désir de courir le monde.
A peine rentré à Paris, il apprit que son père venait de mourir, le 10 décembre 1765 (3). Arrivé au Havre, Bernardin, outre son deuil, a le chagrin d'apprendre que, par son testament, son père l'oblige, ainsi que ses frères, à « rapporter les frais d'éducation et d'étude » qu'ils lui ont coûté (-4). Forcé d'aviser « aux moyens de se tirer d'affaire avec sa belle-mère », dit-il dans une de ses autobiographies (5), et peu au courant de la
(1) cliii, 1-2. — (2 cevi, 2. — (3; Lieutenant-colonel Laxgemain, l'n épisode </<■ lu vie </>• Bernardin de Saint-Pierre, dans In Revue Historique, n ' de septembre-octobre 11)02, p. XU. — (4 xxxrv, 10. — (5) xxxiv, 10.
chicane, il demande conseil à un de ses nombreux amis, Girault, qui lui répond, au bureau des Carrosses de Paris (I), le 19 janvier 1766 : « Vous avez énoncé trop généralement la question de droit qui vous embarrasse. Pour qu'un avocat puisse consulter, il faudrait dire à quel âge et pour quel emploi les sommes dont vous avez fait des reconnaissances à M. votre père ont été avancées ; si ce sont des billets ou des quittances qu*il a exigés de vous, et la forme particulière des billets (2). » Plus exactement renseigné, Girault s'adresse à un avocat de Pans, qui naturellement est d'un avis contraire aux avocats de Rouen consultés sur cette espèce, et donne confiance à Bernardin sur le succès final (3). Malheureusement Girault ne peut répondre de façon satisfaisante à une autre question de Bernardin, question qui lui tient fort à cœur, et le distrait de ses embarras d'héritage : que devient la princesse Marie ? Depuis son départ de Berlin, il n'a rien reçu d'elle ! Le 19 janvier 1766, Girault lui écrit en post-scriptum : « Point encore de nouvelles de Pologne » (i). On devine quel doit être l'état d'esprit de Bernardin, orphelin, dépouillé par sa belle-mère, oublié par celle qu'il aime toujours.
Heureusement il reçoit d'elle une lettre qui le transporte, « une lettre, écrit-il à Duval, le 18 mars 1766, si honnête sur mon retour dans ma patrie, que je crois qu'elle imagine de me tourner la tête de toutes les manières possibles. Elle me cite des choses admirables sur l'amour de la patrie (5). » Pour mesurer la force d'illusion de Bernardin, pour voir jusqu'à quel point il est capable de s'auto-suggestionner, lisons cette
(1) cxxxvi, 80. — (2) cxxxvi. 88. — ^3; c.xxxvi, 83. - 4 cx\xvi,88. - :> Sainte-Beuve, VI, 428.
lettre « si honnête », et qui contient « des choses admirables » sur le patriotisme :
A Varsovie, ce S janvier 1766.
Je n'aurais pas tardé si longtemps de répondre à la lettre que vous m'avez écrite à votre départ de Berlin, si j'avais su votre adresse à Paris. Celle de M. de Taubenheim à Berlin ne m'a servi de rien, car je n'ai jamais pu savoir le titre qui le distingue de sa famille qui doit être fort nombreuse. Je reçois enfin votre lettre du 18 décembre de Paris, et je m'empresse d'y répondre.
Je vous fais des compliments bien sincères sur votre retour dans votre patrie. Avouez que votre âme s'est remplie de joie à la vue de votre pays natal. On s'en plaint souvent, on veut y renoncer, mais on retrouve toujours au fond de son cœur un sentiment qui nous ramène vers cet objet de notre amour.
(Quelque peu d'avantages que vous croyez trouver dans vos courses, c'en est un très grand que d'avoir acquis de l'expérience. Les difficultés et les désagréments que vous avez éprouvés chez l'étranger doivent fortifier en vous cette préférence d'affection qu'on sent toujours pour sa patrie), et vous attacher davantage à la qualité de citoyen. Ce titre n'est pas sans obligations, et je vous rappelle ici les paroles d'un écrivain célèbre: en naissant (dit-il) on contracte envers sa patrie une dette immense dont on ne peut jamais s'acquitter.
Je suis fâchée que vous n'ayez plus trouvé M. Hennin à Paris. Il aurait pu vous être bon à quelque chose ; quoique toujours fort occupé de lui-même, il ne laisse pas que d'avoir le cœur bon.
(Je n'approuve pas le dessein que vous avez de vous borner à vivre dans un coin de terre. Cela serait bon dans trente ans d'ici ; mais à l'âge où vous êtes, il faut un peu plus d'ambition. Vous n'en manquez pas, mais vous vous laissez trop aller à des vapeurs noires, fruit de votre séjour en Bussie, dont l'air du pays vous débarrassera sans doute.)
Ce que vous me dites sur les avantages que je trouverais à m'établir à Paris est extrêmement flatteur pour moi.
Je sens bien que rien ne peut nie dédommager ici des agréments de ce séjour ; mais tant que ma mère et mon oncle seront en vie, il faut y renoncer : mon éloignement leur causerait trop de peine, et il m'en coûterait trop de les abandonner. Mon sort m'oblige donc de vivre dans cette patrie malheureuse, et d'être témoin de son humiliation.
Je serai toujours charmée de recevoir de vos nouvelles, et je me réjouirai infiniment de tout ce qui vous arrivera d'heureux, étant avec une parfaite estime, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante,
M. P"e de Radziwill (l).
Au premier abord, cette lettre nous paraît assez ordinaire, et l'éloge qu'en fait Bernardin semble bien disproportionné avec sa valeur : c'est justement ce contraste qui est intéressant. On peut mesurer le degré qu'atteint progressivement la passion dans le cœur de Bernardin, d'après la disproportion entre la banalité réelle de cette lettre et les beautés que l'amoureux y découvre. Plus il se trompe dans son admiration, et plus cela prouve qu'il aime. Il n'a pas du reste, on le voit, renoncé à tout espoir de retrouver la princesse : le tenace chevalier essaie delà décider, par les flatteries que l'on devine, à venirà Paris, son vrai milieu. Transporté de joie, sinon par la lettre, du moins par l'idée qu'il se fait de cette lettre, il se replonge avec plus de courage dans les tristesses de l'heure présente : il se trouve aussi seul, dans sa province natale et dans sa ville, qu'à l'étranger. Lui qui sera plus tard prophète dans son pays (2), lui qui, plus tard, quand il sera célèbre, se retrouvera au Havre et à Honfleur des amis d'enfance qui réclameront, en vers et en prose, l'hon-
1 c.xi.i, 66-67. Los deux passages entre parenthèses ont été déjà publiés par M. Alaury, p. (i.S. — 2) Lettre de Mms de Boisguilbert, du '21 août [1788 j ; r.xxxn, 63.
LES ANNÉES d'ÉPREUVBS 83
neur de l'avoir connu jeune (1), il est méconnu, comme tous ceux qui reviennent au pays sans avoir réussi. De sa famille, ceux-ci sont morts, ceux-là sont au loin ; les autres l'ignorent. Il veut au moins aller voir sa sœur au couvent d'Honfieur : la pauvre Catherine paie une trop maigre pension pour avoir le droit d'inviter quelqu'un ; elle lui répond, le 15 juin 1766 : « Je voudrais avoir maison à vous offrir ; mais non : je ressens plus que jamais que je n'ai plus que le petit couvert, duquel je ne puis faire offre à personne » (2). Pourtant il parvient jusqu'à elle : « elle fut si transportée à la vue de son frère, qu'elle s'évanouit plusieurs fois : — Mon frère, mon cher frère, lui disait-elle, est-ce bien vous que je revois ? Hélas ! vous ne m'avez donc pas oubliée; je ne suis donc plus seule au monde. Mais promettezmoi, jurez-moi que vous ne me quitterez plus, que vous ne quitterez plus la France ; si vous vous éloignez encore, permettez que je vous suive: j'aurai soin de vous, jamais vous n'aurez à vous plaindre de moi » (3). Ne pouvant l'emmener, il lui laissa du moins son portrait (4).
Il n'avait plus rien à faire en Normandie. Ses affaires d'intérêt avaient été réglées à son préjudice, à ce que nous apprend une lettre de son ami Girault (5). Bernardin vendit tout ce qui lui revenait de la succession paternelle pour cent louis (6), et revint à Paris en juin 1766, s'installer à « l'ancienne Académie, rueTharane, prés la fontaine » (7). Il trouva à son retour une lettre de la princesse qui ne respirait, dit-il, que la froideur et que l'indifférence (8). Et pourtant, d'après
(1) cxxx.x, 6-7. - 2) cxlii, 1. 2, f. 45. - (3) clxi, 204, 211. - (4) cxlii, 1. 2. f. 55. — 5) cxxxvi, 7i). — <>) xxxiv, 10. — (7) cxlii, 1. 2, f. 46. —(8 cxlvi, 127.
une de ses auto-biographies, « la vue de son écriture suffit pour le combler de joie... Malgré la froideur de ses expressions, il se flattait encore d'être aimé .. Puis, venant à comparer ses anciennes lettres si touchantes avec celle qu'il venait de recevoir, il ne voyait plus en elle qu'une femme perfide, et il sentait avec douleur qu'il l'aimait encore » (1) . Il en rêvait : dans ses rêves, elle lui prenait la main, se plaignait de son départ, regrettait de ne point partager ses périls (2)... Mais, au réveil, quelle désillusion, quand il relisait des lettres comme celle-ci :
A Hotoria, ce 2 juillet 1766.
Vous ne serez pas surpris de recevoir si tard ma réponse, quand vous saurez que ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai reçu votre lettre du S mai. Ces retards sont un inconvénient inévitable dans un grand éloignement, et on est souvent alors dans le cas de se plaindre alors de ses amis... Vous ne doutez pas sans doute du désir que j'aurais de vous donner les conseils les plus propres à votre situation, et les plus capables de vous conduire au bonheur ; je ne dis pas : à la fortune, car ce n'est pas toujours elle qui nous rend meilleurs ni plus heureux. Mais comment décider entre les différentes routes qui peuvent vous être présentées, lorsque mon éloignement me met hors d'état de les examiner ? On juge mal des objets qu'on voit dans une trop grande distance. Souffrez donc que je me borne à vous représenter qu'ayant eu le bonheur de vous faire connaître dans la maison de Droglio, vous ne devez vous appliquer qu'à mériter l'estime des personnes qui composent cette famille, aussi respectable par son crédit que par la réputation d'honneur et de probité dont elle jouit. Si vous parvenez à intéresser à votre sort des personnages de cette considération et de ce mérite, vous ne manquerez ni de conseil ni d'appui...
J'accepte avec plaisir la gelée de pomme que vous voulez
1) clxi, 211, 208. — (2) r.xi.vi. 82.
bien m'envoyer. Mon adresse à Dantzig est : à M. Melchior Cadé.
Je n'ai rien d'intéressant à vous mander de ma campagne. Il ne me reste donc qu'à vous assurer de l'estime avec laquelle je suis, Monsieur,
Votre très humble et très obéissante servante.
M. P. de Radziwill.
Je vous prie de dire bien des amitiés de ma part à M. l'abbé de Neufgermain (1).
Quand Bernardin reçut ce mélange de réflexions générales qui semblent traduites des Lettres à Lucilius, et de traits fort précis, presque pointus, il logeait, en août 17(36, à l'hôtel du Petit-Luxembourg, rue de Tournon(2). En octobre il se transporta à l'hôtel de Grenelle, rue de Grenelle-Saint-Honoré (3). En janvier 1767, nouveau déménagement : il est à l'hôtel des Quatre-Xations, rue des Maçons, près de la Sorbonne (4). C'est là qu'il reçoit une nouvelle lettre de la princesse, toujours sèche et froide, lettre comme jamais, je crois, femme n'en écrivit à un homme qu'elle aurait aimé :
Monsieur,
Ne négligez pas M. Durand, et les conseils qu'il vous
donnera; suivez ses avis, et ne vous laissez pas aller à l'incertitude : elle nous fait perdre souvent des occasions qui ne se présentent plus quand on les a laissées échapper. A votre âge, on doit tenter tout ce qui est honnête, et ne pas se laisser décourager par de légers obstacles. Comptez toujours sur la part que je prendrai à tout ce qui vous arrivera, et ne doutez jamais de l'estime avec laquelle je suis, etc.
Varsovie, ce 4 mars 1767 (5).
(1) c:xli, 65. — (2) c.xlii, 1. 2, f. 5(i. - (3) cxlii, 1. 3, f. 74. (4) CLiii, 4. - (5) cxli, 64.
Cette lettre est instructive pour nous : elle nous montre le pauvre Bernardin quittant son hôtel garni pour aller perdre son temps dans les antichambres ministérielles. Mais elle dut faire faire une grimace de jalousie au chevalier de Saint-Pierre, quand il lut le nom de M. Durand : on le comprendra en lisant ce récit où Bernardin raconte pourquoi et comment il fut berné par ce Durand :
J'avais cherché, dit-il, à trouver quelque ressource en moi-même. Comme j'avais ouï vanter mon style, je résolus de mettre par écrit mes observations sur le Nord. Pour cela, je cherchai une retraite à la campagne. J'en trouvai une chez le curé de Ville-d'Avray, près de Versailles, chez lequel je me mis en pension pour l'été. J'y mis au net des observations sur la Hollande, la Russie, la Pologne, que j'avais parcourues, et je les présentai au premier commis des Affaires étrangères, qui me promit de s'en occuper sérieusement. Il y avait quelques bonnes idées, entre autres le partage futur de la Pologne par les trois puissances limitrophes. Ce premier commis avait été ministre en Pologne, et j'appris qu il avait aimé la même princesse. Je ne sais si ce fut pour lui un sujet d'éloignement, mais je ne pouvais trouver presque jamais le moment de le voir dans mes voyages à pied à Versailles. Il ne me parlait qu'un moment, debout, sans me faire asseoir. lime disait : — Je parlerai au ministre, mais le moment n'est pas favorable; attendez ; allez voir M. un tel, ambassadeur. — Il me renvoyait sans cesse de l'un à l'autre. Enfin je guettai un moment où il venait à Paris, et un soir je le trouvai chez lui. Je me fis annoncer. Il me fit attendre un moment, pendant lequel j'entendis du bruit dans un secrétaire ; enfin, introduit, je le trouvai dans son fauteuil, ayant devant lui le manuscrit que je lui avais donné. Il me dit, en me le montrant : — Vous voyez que je suis occupé de vous. — Puis, souriant d'un air de protection, il se leva et me congédia. Telles furent les récompenses de tant de courses (1).