‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 33 sur 69 · XXXIV · texte numérisé non relu

XXXIV

Xous avons perdu la correspondance échangée entre Bernardin et le premier commis des Affaires étrangères (1). Il est probable qu'on essayait, à ce ministère, de lui faire comprendre que ses voyages à l'étranger avaient été des distractions personnelles et non des services publics. Il fut plus heureux auprès du baron de Breteuil qu'il avait connu à l'étranger, quoique, à sa première réception, une petite mésaventure eût failli tout gâter : Bernardin avait alors un chien qu'il aimait au point de ne pouvoir s'en séparer : Favori. Pour aller voir le baron. Bernardin prend une voiture, y met son chien, et l'y laisse pour monter chez son protecteur : au dire de notre héros, « le baron de Breteuil parut charmé de revoir son ancien protégé ; il l'accueille, l'embrasse; mais, au milieu de ces premiers compliments, quelle fut la surprise de M. de Saint-Pierre de voir entrer son chien, qui vient se jeter à ses pieds, poussant des cris de joie de l'avoir retrouvé ; à cette vue, M. de Saint-Pierre se déconcerte, rougit, et veut mettre le pauvre Favori à la porte ; mais le baron de Breteuil lui dit : Pourquoi donc le renvoyer? J'aime beaucoup les chiens ; et il se mit à le caresser. Cette action si simple redouble l'amitié que M. de Saint-Pierre avait pour ce seigneur. Il se souvient du proverbe : qui m'aime, aime mon chien, et voilà aussitôt son cœur si ulcéré qui s'ouvre à la confiance» (2). Malheureusement l'ami des chiens, le protecteur des talents naissants, n'était pas encore ministre. Il n'avait que du crédit, et n'en avait pas à recéder.

Bernardin eut de mauvais moments à passer dans sa chambre garnie, A l'hôtel du Petit-Luxembourg : il était venu attendre là le résultat de toutes ses démarches.

(1) xxxvni, 42. — 2 ci. xi, '.Y22, et ci.xii, 73.

Ce fut probablement son talent qui le sauva. Il avait composé, pour le ministre de la guerre, M. de Choiseul, un très curieux Mémoire surla désertion (1). L'attention du ministre dut être attirée par l'originalité de ces vues et l'étendue des connaissances de l'auteur, car, le 8 décembre 1767, sa sœur pouvait adresser une lettre « à Monsieur de Saint-Pierre, capitaine d'infanterie, ingénieur du Roi à l'Ile de France, de présent au Petit-Luxembourg, rue de Tournon » (2).

Bernardin avait annoncé également sa nomination à la princesse Marie; il reçut une réponse étrange : on voit très bien que, au fond, la princesse se dilate de joie en pensant qu'elle n'aura plus d'algarade à redouter : dans la forme, elle veut faire au pauvre garçon qui part si loin, peut-être pour ne plus revenir, l'aumône de quelques compliments aimables :

Visniovistki en Volinie, le 2'i décembre 1767.

Adieu, mon ami, emportez mon amitié et mes regrets. Ce que j'ai souhaité m'accable de tristesse, et la destinée qui vous entraine à l'autre bout du monde m'enlève une des plus chères consolations qui m'y restaient. Mon ami, que la philosophie est vaine ! Toutes nos réflexions sur la fragilité des choses et l'inconstance des événements, frivoles amusements qui trompent nos loisirs, ne sauraient éteindre cette sensibilité, le fléau de la vie. Deux facultés qui semblent se combattre, nous rendent à chaque instant contraires à nous-mêmes ; nous ne savons ni ce que nous sommes, ni ce qui est vrai, ni ce qui est meilleur; ce Dieu, cette Providence, cet avenir, nous confondent, et nous n'avons à choisir qu'entre des erreurs, et nous ne sommes assurés de rien que de nos douleurs et de nos peines. Courage, mon ami, courage, si vous le pouvez. Au moins vous allez servir votre patrie, et c'est une des illusions les plus séduisantes. Vous

(1) J'ai publié ce mémoire inédit dans Le Carnet de la Sabretache. (2) c.xi.ii, 1. Il, f. 82.

avez par là un grand avantage sur moi. Vos talents et vos mœurs peuvent vous procurer de la gloire, et, quoi qu'on en dise, c'est cette fumée qui entretient la vertu. Mais un homme obscur, que rien ne peut faire connaître, enchaîné par un honneur austère qui force à lui tout sacrifier, privé dans sa solitude des plus faibles dédommagements, peut redouter encore de voir changer ses idées, et ses sentiments s'affaiblir. Nous sommes si imparfaits, les lois de la société sont si opposées à celles de la nature, tant de préjugés, d'impressions anciennes, de petites passions, conspirent sans cesse contre nous, notre liberté est si incertaine, que nous ne pouvons pas plus compter sur la solidité de notre raison que sur la durée de notre santé. Je n'ose presque plus espérer de vous revoir. Si cela arrive, ce sera pour moi un retour de bonheur. Je ne vous dirai donc point, mon ami : faites telle ou telle chose, mais je me contenterai de souhaiter que l'ambition ne puisse jamais vous abuser ; car alors il n'y aurait plus de paix ni de repos à attendre. Si vous pouvez amasser pour le reste de votre vie du pain et un habit qui ne doive rien à personne, venez respirer l'air de votre patrie, vous m'yretrouverezpeut-être.. Gardez-moi votre parole, mon ami ; aimez-moi toujours, car je ne puis plus former des liaisons nouvelles, et l'oubli de l'homme que j'estime le plus au monde romprait un des fils qui m'y attachent (1).

Bernardin de Saint-Pierre dut lire, relire, couvrir de baisers, et serrer sur son cœur, cette lette sèche, bourrée de philosophie, plutôt virile que féminine, mais où étincelaient pour lui une ou deux phrases tendres. C'était un viatique avec lequel il partit pour l'Ile de France.

1 ■ xli, 53-34.

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