‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 34 sur 69 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A l'Ile de France. — I. La traversée. — IL Monsieur l'Ingénieur. — III. Mélancolie. — IV. M. et M'ue Poivre. — V. Le retour.

Son départ se fait sous de fâcheux auspices. A Paris même, il va, par le conseil du baron de Breteuil, faire visite à un officier de l'Ile de France, logé dans un hôtel ducal : il est reçu si grossièrement par le Suisse qu'il est obligé de mettre la main à la garde de son épée. Mécontent de cette scène, le chevalier qu'il allait voir refuse de s'intéresser à son avenir : « Je me suis arrêté, dit Bernardin, sur ces petites choses, parce que ce fut la cause de mes déplaisirs à l'Ile de France » (1).

A Lorient, c'est bien pis. La mission de Madagascar, dont Saint-Pierre faisait réellement partie malgré son brevet pour l'île de France, s'y rassemble peu à peu. Le chef de cette mission prend Bernardin en grippe, et fait tout ce qu'il peut pour le laisser à terre, au moment de l'appareillage (2).

N'importe : ses rêves le consolent de la réalité : il oublie l'hostilité de son chef, en songeant qu'il va pouvoir faire du bien autour de lui, évangéliser à sa façon les naturels : « Je me souviens, écrit-il dans son préambule de VArcadie, que j'avais disposé un bouquet de bois de palmiers sans les abattre, pour en faire les colonnesvivantes d'un temple oùjeme proposais de rassembler d'abord ces insulaires conjointement avec les

(lj xxxiv, 7. — 2 wxiv. <S.

Européens (1). » Bernardin traverse alors une crise religieuse qu'explique cet exode plus lointain et plus dangereux que les précédents. Il est au péril de la mer ; les tempêtes sont fréquentes, et voici son état de conscience devant ces nouvelles épreuves :

Pour moi, j'avoue que dans des dangers éminents, dans une certitude physique de périr, mon souvenir se portait sur toutes les actions de ma vie passée, et s'il s'en trouvait quelqu'une de juste, ce souvenir me rassurait, encore que, dans le temps où je les eusse faites, elles n'eussent été souvent contraires à mon intérêt, tandis que celles qui m'avaient mérité des louanges, me paraissaient bien frivoles, puisque, dans ce moment, les applaudissements de toute la terre, et des princes, et des rois, et les efforts réunis de toutes les nations, n'eussent pu sauver un seul d'entre nous de la mort. Amassez donc pendant le calme des actions pour la tempête, et soyez sûrs que dans un danger éminent le plus homme de bien est alors le plus brave (2).

En temps de calme, sa philosophie est très pratique : il faut se défier des brouillons qui veulent exciter les passagers les uns contre les autres, et se lier ditlicilement. Du reste, ila des distractions : son sens artistique s'éveille de plus en plus, même devant cette mer qu'il n'aime pas : il faut « chercher à occuper l'inquiétude de son propre esprit ou par la lecture, ou par la contemplation même de cette vaste solitude où vous naviguez, mais surtout de ce ciel où, au coucher du soleil, de si riches couleurs, des nuages si bien disposés, présentant des collines d'or, des vallons d'albâtre, des rochers de pourpre, semblent offrir aux yeux des régions célestes. Quelquefois la vue de ces terres éthérées rappelle, dans ces vastes déserts, les champs delà patrie » (3).

(1) clxx, 19. - VI i.xxxn, 35. — (3) lxxxh.35.

Enfin le philosophe, l'artiste; ne doivent pas dédaigner les passe-temps du vulgaire : Bernardin s'amuse, lui aussi, à pêcher des thons, dont le moindre, dit ce Gascon de Normandie, pesait soixante livres (1) !

Excipant de son brevet qui le nomme officiellement à l'Ile de Erance, Bernardin refuse de descendre à Madagascar où l'animosité de son chef l'annihilerait, et débarque au Port-Louis. Il s'y loge, presque misérablement, dans une chambre à moitié carrelée : les murs sont de simples palissades, crépies de terre, et badigeonnées à la chaux; : une seule fenêtre, sans vitres, avec un store de rotins, suivant l'usage du pays ; pas de meubles : on lui prête une commode, quelques chaises; il complète le mobilier avec ses malles : « Une chose me consolait : c'était de voir par ma fenêtre une solitude profonde, où, malgrél'herbe jaune et lesrochers, mon imagination se reposait. Je me rappelais les amis que j'avais laissés, [mes espérances de grandeur : tout cela m'agitait, mais cette vue mélancolique et tranquille où mon âme se reposait, ce beau ciel, ce murmure égal des vents, me jetaient dans une mélancolie douce,... pleine de repos et de charmes. » Le tout lui coûtait dix écus par mois, ce qui était un peu cher pour des appointements de cent louis, soit deux mille quatre cents livres (2). C'était modeste comme traitement, mais c'était un début : o Vous jouissez d'un poste honorable, lui écrit vers la fin de 1769 son ami Girault ; vous avez l'espérance de la croix et d'une retraite dans un terme moins éloigné qu'on ne peut la prétendre dans le ser-

(1) xxxvi, 29. — (2 xr.v, 7 ; Sainte-Beuve, Lundis, VI, 431.

vice d'Europe » (1). La besogne ne manquait pas, la garnison comptant cinq mille hommes (2). L'île était facile à fortifier, si l'on utilisait ses défenses naturelles: Bernardin imagina tout un système de retranchements, très pratique du reste, puisqu'un militaire de la valeur du général Decaen ne fera en somme que reprendre ce projet le 20 frimaire an XII (3). Mais on ne l'avait pas envoyé là pour faire de la castramétation en grand : « J'étais réduit, dit-il, de mes grandes spéculations de forteresse, de politique, à faire le métier de maître maçon que j'entendais fort peu (4) ». 11 avait eu beau copier, dans l'Encyclopédie ou dans quelques manuels, toutes sortes de recettes pour sa profession, construction de remparts, préparation de fougasses, etc. (5), il se sentait fort emprunté dans les travaux qu'il avait à diriger. Sa première besogne lui déplut : « Il fut décidé qu'on porterait un chantier de charpente à la place d'un cimetière. Je fus chargé de l'exécuter. Quelques bonnes gens murmuraient. Pour moi, comme officier du Roi, je m'intéressais fort peu à des morts de la Compagnie des Indes. Cependant, comme homme, j'avais une sorte de répugnance à faire excaver des ossements. Mais on m'avait tellement appris, par mon éducation et mes habitudes, à renoncer à mes sensations d'homme, et à y mettre ma gloire, que je regardai cela comme une faiblesse. Le chantier fut donc établi, mais je n'y allai guère » (6). Cette nonchalance lui devint une habitude ; chargé de construire une boulangerie, et n'ayant guère surveillé ce travail, sous prétexte qu'il en était loin et qu'il n'avait pas de cheval, il apprit, « avec la plus vive

(1) cxxxvi, ()2. — (2) cxix, (î. — (3) Prcntout, l'Ile de France sous Decaen, p. 143-146. — (4 xcv, 7. — ô) cxi.vii, 40-50. — (6) lxxxii,

douleur », que, lorsqu'on retira la charpente qui soutenait la voûte, tout s'écroula, en écrasantle malheureux nègre chargé de l'opération : « Je me reprochai ma négligence », ajoute Bernardin (1), sans songer à invoquer cette circonstance atténuante que tous ses collègues en faisaient autant (2).

Comme les autres ingénieurs, il profitait de sesloisirs pour trafiquer, avec un certain succès : il pourra plus tard, à Rouen, tirer, décompte et demi avec un ami, une traite de deux mille livres sur un banquier de l'île (3). Avec ses gains et ses économies, il payait ses dettes d'Europe : 024 livres à son tailleur, 94 livres à son cordonnier (4). Il envoyait 160 livres à son frère Dutailli, alors à Saint-Domingue (5) ; à sa sœur, qui se plaint, le 9 janvier 1769, de n'avoir pas eu encore de ses nouvelles, il envoie le 22 janvier 140 livres, une autre fois 300 livres, une autre fois encore, pour payer sa pension au couvent d'Honfleur, 48 livres (6). Il n'oublie pas même sa vieille bonne: il lui donne 18 livres en 1769, 36 livres en 1770, 88 livres en 1771 (7). Catherine de Saint-Pierre, qu'il a chargée de faire passer ces différentes sommes à Marie Talbot, lui envoie, le 18 juin 1771, ce juste remerciement : « J'ai reçu les deux lettres chargées que m'a procurées votre bon cœur; je me suis conformée à vos intentions pour Marie, qui, comme moi, sans doute, porte au ciel ses vœux en reconnais-

(1) cxci, 8. — (2) A. Corre, la Révolution à l'Ile de France, dans la Révolution française du 14 octobre 1896, p. 'MÎT. — [3] ci.yiii, 37. (4) cxlv, 130. — (5) c, 67. — (6) cxlii, 1. 3. f. (58 ; cxlii, 1. 2, f. 18 ; cxlv, 130. - 1) cxlii, 1. 2, f. 18.

sance de son bienfaiteur. Le plaisir d'obliger fait partie du bonheur de vos jours » (1). Le compliment est mérité : Bernardin a bon cœur. Il n'oublie personne de ceux qu'il a aimés, ni les siens, ni surtout la princesse, plus lointaine que jamais.

Il savoure, jusqu'à l'amertume, « le miel noir des ennuis », comme a dit un poète(2), ou, comme il le dit luimême, « ces ressouvenirsqui acquièrent tant d'énergie dans la solitude, et ajoutent des regrets particuliers à chacune de nos privations » (3). A ses amis restés en Europe, il parle de la Pologne, de la princesse Marie, pour apprendre de ses nouvelles, et pour le plaisir d'en parler. Le 6 décembre 1768, il écrit deux lettres pour le même objet, l'une à Duval (4), la seconde à la princesse Czartoriska Lubomirska: on y remarque cette plainte discrète : « Faut-il que, depuis près d'un an, je n'aie pas eu la satisfaction de recevoir de vos nouvelles, ni des personnes auxquelles l'amitié et la reconnaissance m'ont attaché pour la vie ! » (5). L'allusion est transparente. Mme de Radziwill, tranquillisée, a cessé de lui écrire : il se désespère. Ses amis s'inquiètent de cette fidélité prolongée, de cette tristesse, qui ne veut pas guérir : « Mon ami, lui écrit Girault le 8 mars 1769, je sens votre tristesse et les pénibles regrets qui vous consument aux expressions dont votre lettre est remplie. Les larmes que je crois voir inonder votre visage ont excité les miennes » (6). Puis le diplomate essaye de rassurer Bernardin sur le long silence de la princesse, sans trop mentir : « Vous la reverrez: peutêtre elle se justifiera, et vous vous reprocherez alors de

(1) cxlii, 1. 3, f. 45. — (2 Florentin-Loriot, Oriens, p. 56. — 3 i r.xx, 16. — (4) Sainte-Beuve, Lundis, VI, 4315 — 5 cch, 11-12. J'ai publié le texte complet de cette lettre curieuse dans la Revue des Cours et Conférences, n° du 0 mai 11)01, p. 304. — (6) cxxxvi, 51.

l'avoir accusée. Je puis vous assurer au moins qu'ellese portait bien lorsque je suis parti ; elle venait de se retirer sur la frontière de Hongrie, et de joindre un parti qu'on appelle des mécontents, dont elle passe pour être l'âme et le génie... Je n'ai vu personne qui ne dise du bien de son cœur » (1). Puis, en tranquille épicurien, Girault conseille à son ami un remède à la mousquetaire : « Voyez des femmes, et non pas une seule. Ces attachements deviennent trop graves pour vous. D'ailleurs, si l'une vient à changer, que l'autre vous en dédommage, et vous ne tomberez pas dans cette langueur accablante et ce dégoût qui accompagnent la solitude continuelle » (2).

Mais Bernardin ne veut pas avoir l'air de se consoler: moitié sincérité, moitié comédie, il prend à distance, pour la galerie, une attitude romanesque sur son rocher: désespoir et chasteté. Dans des notes préparées pour son Voyage à l'Ile de France, et non utilisées, il donne les conseils les plus édifiants aux Français installés dans l'île : « Pour cacher une intrigue, vous êtes obligé souvent de mentir, de ruser, de tromper, et de perdre peu à peu l'estime de vous-même... L'amour! Dieu seul peut vous consoler de sa perte ou de sa privation. Songez qu'il est un être suprême et immense, dont les regards se fixent jour et nuit sur l'homme, etc. » (3). Il prêche la continence aux autres ; mais au fond il trouve que le conseil de Girault a du bon, et, pour son propre compte, le bon apôtre cherche délibérément une consolatrice : il espère longtemps pouvoir la trouver dans la maison de l'intendant de l'île, M. Poivre.

(1) cxxxvi, 54. — (2) cxxxvi, 62. — (3) lxxxii, 52.

Je supplie le lecteur de ne pas sourire devant ce nom bizarre, qui semble emprunté à Madame Chrysanthème. M. Poivre a été un homme très sérieux, un bon serviteur de la France, un philosophe pratique (1).

Dans son Voyage à l'Ile de France, à la lettre XI sur les mœurs des blancs qui habitent l'île, Bernardin ne cite que La Bourdonnais et de Steenhovre ; mais il projetait d'abord d'y parler de tous les hommes plus ou moins célèbres qu'il avait connus là : M. de la Clocheterie, M. Marion, « deux officiers de la marine du roi qui se sont rendus célèbres au commencement de la guerre d'Amérique » (2) ; M. de Bougainville, le prince de Nassau, M. Majou, ancien intendant à Saint-Domingue, entin, et surtout. M. Poivre, pour qui il professait la plus haute estime : « J'ai connu peu d'hommes aussi attrayants. Il avait été missionnaire, et avait perdu un bras dans un combat sur mer, ce qui l'obligea de quitter l'état ecclésiastique. Il avait été subrécargue d*e la Compagnie, et, ayant attiré l'attention du gouvernement par ses connaissances sur l'Inde, il avait été choisi pour intendant à l'Ile de France, où il avait formé le projet d'enlever aux Hollandais desMoluquesdes plants d'épicerie pour les naturaliser à l'île de France. Il était d'une grande taille..., toujours de bonne humeur. C'était un des hommes les plus attrayants que j'aie connus » (3). Tous ces mérites n'aveuglent pas Saint-Pierre sur les défauts de son ami : « Il s'est fait beaucoup d'ennemis, ce que j'attribue ù la facilité qu'il avait de promettre,

(1) La dernière étude parue sur Poivre est celle de M. Pilon, dans le Mercure de France, n" de juillet 1902, p. 76-102. — (2) xcm, 28. — (3) xcm, 28.

ou au goût qu'il avait pour la raillerie, et peut-être aussi à la politique qui gâte les meilleurs caractères. » Tout bien balancé, Poivre lui semble un homme de premier ordre ; Bernardin le regarde « comme un vrau philosophe, et un homme qui aurait fait le bonheur de la colonie, s'il n'avait été mis souvent hors de mesure par les passions qui fermentaient contre lui dans l'île » (1). Bernardin ne voit guère à lui comparer, comme penseur, que le duc d'Orléans : «. le prince et M. Poivre étaient deux personnages graves et deux philosophes » (2). Ce philosophe, bon vivant dans la pratique, mais morose en théorie, exerça sur Bernardin une influence prolongée, et plus forte qu'on ne pourrait le supposer d'abord, étant donné que notre héros était morose dans la pratique et optimiste en théorie : longtemps après, sous l'Empire, dans son cercle intime, il aimait encore à citer les réflexions pessimistes de l'ancien missionnaire relevé de ses vœux : la seconde belle-mère de Bernardin, Mme de Pelleporc, écrit à sa fille :

« M. Poivre avait raison, quand il disait à ton mari que moral n'était qu'un mot vide de sens pour les peuples, par la raison que les éléments qui les gouvernent sont immoraux » (3).

L'amitié de Bernardin pour l'intendant n'avait d'égale que celle qu'il avait vouée à Madame l'intendante. Mme Poivre paraît avoir été une personne de tète, très décidée, fort énergique. Ses lettres, éparpillées dans le fouillis des manuscrits de Bernardin, nous montrent qu'elle était « quelqu'un ». Philosophe aussi, mais à sa manière, car c'est une ardente catholique, elle a l'esprit net et le cœur généreux : femme de fonc-

(1) xcin, 2<S. — [2] vu, 3. - (3) clvii, 20.

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tionnaire, elle ne croit pas que les pauvres gens soient créés et mis au monde pour subventionner les sinécures, militaires ou civiles : « On me dira, écrit-elle à Bernardin, qu'il faut que chacun vive dans l'état où il est né ; mais l'état d'homme est plutôt de nourrir son frère que de le détruire. Que d'officiers, que d'employés inutiles, dont les appointements coûtent des larmes à de malheureux paysans ! Car enfin c'est les agriculteurs qui paient tout (1). »

Pour faire une connaissance plus intime avec l'héroïne du roman vécu que je vais raconter, examinons son portrait en pied, peint amoureusement par Bernardin. Un fragment inédit sur les mœurs de l'île, sur les femmes créoles, les négresses, etc., se termine par cet éloge ému :

Quelques femmes d'Europe y apportent quelquefois les exemples des vertus domestiques. Nous vous avons vue, charmante et digne épouse d'un homme considérable par ses emplois et par ses qualités personnelles, et à qui nous avons voué ainsi qu'à vous un attachement éternel, nous vous avons vue représenter sans faste au milieu des fêtes, et occupée avec plaisir de l'économie de votre maison ; modeste dans votre parure, pieuse sans humeur, charitable sans ostentation ; il semblait que votre vertu ajoutât à votre gaîté.

Dans un âge où les agréments se développent, où la liberté d'une jeune femme ajoute aux grâces de votre sexe, vous n'avez point hésité à nourrir vos enfants ; les devoirs de la mère ont suspendu les plaisirs de l'épouse, sans interrompre les égards de la société.

Indulgente avec les femmes, réservée avec les hommes, vous avez fait des prosélytes de vos rivales, et des amis de vos amants.

Digne par les qualités de votre cœur de l'attachement des honnêtes gens ; par celles de votre esprit, des hommages

(1) cm, 23.

des gens de lettres, vous avez mérité l'estime d'un mari qui vous aime ; heureux celui qui a trouvé dans vous un ami sûr, une maîtresse aimable, une bonne mère de famille. Avec vous, tous les climats, toutes les situations sont égales. Et, si le ciel, à qui je ne demande ni les honneurs, ni les richesses, m'accorde un jour une épouse qui vous ressemble (1)...

Le manuscrit s'interrompt brusquement ici, mais il est facile de suppléer à cette lacune.

Telle était l'aimable femme qui faisait au Tout Port- Louis les honneurs de la ravissante résidence de Monplaisir, située au milieu d'un véritable paradis terrestre créé par M. Poivre, et qui, continué par d'autres, émerveillait longtemps après les voyageurs (2). Voici la description que Bernardin en trace, au début de son séjour à l'île :

Monplaisir, maison de campagne de M. Poivre, située à deux lieues du port, est un séjour très agréable. Ce vaste jardin, dont les trois quarts sont divisés en seize grands compartiments, est planté des arbres les plus curieux de l'Inde et de la Chine. On y voit des canneliers, des palmiers marins (?), l'arbre de vernis, une espèce de manguier de Taïti, le seul qu'on ait réchappé ; une multitude d'arbres et d'arbrisseaux sont rangés dans le plus bel ordre, et offrent aux curieux des raretés dont la plupart doivent être un jour utiles à cette colonie.

On ruisseau circule et entretient la fraîcheur de ces lieux charmants : les allées de bambous qui l'entourent, et qui ressemblent de loin à nos saules, la beauté de la plaine et des collines parsemées çà et là de maisons et de bosquets, le voisinage même d'une église et d'un clocher ajoute à l'agrément du paysage : il lui donne un air de France. Mais l'humeur toujours égale du maître et de la maîtresse, l'accueil qu'ils font aux étrangers, la liberté dont on y

(1) i.xxxii, 46. — (2) M. Prentout, l'Ile de France sous Deeaen, p. 188-189.

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jouit, rendent ce séjour enchanté, et, par son contraste, celui du Port insupportable (1).

Pourquoi, dans la préparation du livre, dans ces notes, dans ces morceaux achevés destinés au Voyage à Vile de France, tant d'éloges, tant d'invocations, tant de mentions flatteuses pour M. et Mme Poivre, et pourquoi, dans le livre publié, le silence le plus complet sur ses grands amis de Monplaisir? La raison en serait tout à l'honneur de Bernardin, si nous en croyions son ingénieux biographe : il se serait aperçu que M. Poivre se refroidissait pour lui ; ne soupçonnant pas ses raisons, il aurait plusieurs fois demandé une explication : M. Poivre n'aurait répondu que par une politesse plus froide; enfin Bernardin, obligé de rompre, aurait effacé le nom de son ancien ami dans le Voyage (2). C'est bien ainsi que Bernardin prétendait expliquer leur brouille, puisque dans l'éloge, resté inédit, de l'intendant, il disait, avec une apparente candeur : « Pour moi, peutêtre lui ai-jedonné, sans le vouloir, [lieu] de se plaindre de moi. Je puis assurer que je lui ai été bien attaché. Cependant je m'aperçus que son amitié s'était refroidie. Peut-être ai-je eu l'apparence d'avoir quelque tort, mais je n'en ai eu aucun deréel (3) ». Il savait pourtant fort bien à quoi s'en tenir, et pareillement Aimé Martin, puisque ce dernier a eu en sa possession les documents qui vont me servir à rétablir la vérité. M. Poivre battit froid à son ami, parce que son ami avait voulu lui prendre sa femme ; si nous n'avons pas les preuves directes de son entreprise, c'est-à-dire ses lettres, nous avons les réponses de Mmc Poivre, et elles nous permettent de reconstituer dans toutes ses phases le roman

(1) lxxxii, 22. — (2) Aimé Martin, Œuvres posthumes de Bernardin de Saint-Pierre, pp. xxxvnr-xxxix. — (3) xciii, 2<S.

que Bernardin de Saint-Pierre essaya de mener jusqu'au dernier chapitre avec une persévérance tenace.

Les lettres de Mme Poivre sont rarement datées ; dans le dossier dont elles font partie, elles sont placées pèlemèle, sans le moindre classement méthodique : quelqufis-unes sont éparpillées au hasard, dans tous ces manuscrits. L'ordre où je vais présenter ces citations est donc presque toujours hypothétique, sauf dans quelques cas oùle contextemontre clairement queles lettres sont du commencement, du milieu ou de la fin du siège. Je me suis appuyé, pour ranger les attaques, sur le plus ou moins de chaleur dans les procédés d'approche de l'ennemi, sur le plus ou moins de vivacité dans la défense. Du reste, peu importe que Bernardin se soit adressé d'abord à la vanité, ou à la piété, ou à la curiosité de Mme Poivre, pour la séduire; l'intéressant, c'est qu'il a essayé d'en faire sa maîtresse, et qu'il a, pour réussir, spéculé aussi bien sur les qualités que sur les défauts de Mme Poivre.

11 tente sespremièresreconnaissancesavec prudence; il débute par des attentions, de simples petits cadeaux: ces présents ne sont pas fort bien accueillis, quoique n'étant vraiment pas compromettants : il offre des oursins à Mme Poivre ; elle lui répond: « Je vous remercie des curiosités que vous m"avez envoyées. Je vous prie de ne pas m'en donner davantage, et j'accepte celles-ci à cette condition (li ». 11 riposte, il écrit : il écrit trop, sans être suffisamment assuré de l'autorisation de sa correspondante, même malgré sa défense formelle : « L ne autre fois, observe-t-elle, soyez un peu plus exact aux ordres des dames, et n'écrivez plus lorsqu'elles vous le défendent... Je vous souhaite le bonjour, et vous sou-

1 cm, 3.

haite aussi bonne santé, joie, gaité et guérison de votre maladie d'écrire (1) ». Pourtant il n'était encore question que d'amitié, car il lui proposait de fonder ensemble une société d'amis, et en composait les statuts. Tout le monde peut se faire recevoir chevalier de l'Ordre de l'Amitié, à condition « qu'on soit capable de garder un secret et de faire une action généreuse. Quant à la créance, il faut que le candidat croie fermement, et par sa propre réflexion, qu'il y a un Dieu qui récompense le bien et punit le mal ; quant à la morale, qu'il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fit. » L'Ordre est divisé en chambres, de douze chevaliers chacune. Voici son but : « L'objet de cet institut est : 1° de s'aider mutuellement de son crédit, de ses conseils, en sorte que nous facilitions à chacun des membres toutes leurs entreprises raisonnables, que nous protégions leur réputation, que nous les consolions dans leurs peines, que nous les aidions dans leurs besoins, que nous les avertissions de ce qui peut leur nuire, et que nous remplissions enverseux, promptementetavec zèle, tous les services de l'amitié. Le second objet est de répandre parmi les hommes le goût de la concorde et de l'amitié, et de les aider dans leurs besoins. » Pour cela, naturellement, il faut payer des cotisations dont la masse, chaque année, sera distribuée par moitié « à celui qui en sera estimé le plus digne, sous le titre de service gratuit, et non de charité et d'aumône ». Pour mettre un peu de romanesque dans cette première ébauche d'une société de secours mutuels, Bernardin décide que « chaque chambre sera désignée par un nom qu'elle se choisira, comme la Concorde, etc., et chaque chevalier par un surnom à son choix, sous lequel il sera

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