‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 35 sur 69 · CLII · texte numérisé non relu

CLII

désigné dans toutes les délibérations et actes de la société » (i).

Les statuts ne disent pas s'il y aura des chevalières, mais cela va sans dire, puisque Bernardin envoie ces statuts à Mme Poivre, et réclame comme récompense une cocarde blanche : «Votre prospectus de l'Ordre de l'Amitié est très bien, lui répond-elle. Jenesaispas s'il pourra s'arranger ; quant à votre cocarde, je vous la dois. Mais attendez que j'aille au Port, car je ne sais de quoi la faire ici (2 . »

Malheureusement pour lui, Bernardin s'est cru plus avancé qu'il n'était; il s'est proposé comme chevalier à la dame de ses pensées : s'il lui a demandé une cocarde blanche, c'est qu'il a cru deviner que telle était la nuance préférée de Mme Poivre : « Oh ! vraiment, se récrie-t-elle, on ne prend pas comme cela des chevaliers, et encore faut-il qu'ils aient fait des hauts faits d'armes pour leurs daines. Ainsi, point de cocarde, quoique ce fût sans conséquence, car ma couleur n'est point le blanc » (3).

Battu de ce côté, Bernardin cherche un autre point faible. Il essaie de se glisser dans l'intimité de la dame; il lui demande ce qu'elle pense de son caractère, et la très honnête femme de répondre franchement : «Quant à vos défauts, je vous assure que vous n'en avez aucun qui vous fasse tort. Un peu plus de hardiesse ferait juger plus avantageusement de votre esprit. Un peu moins de susceptibilité vous ferait chérir davantage. Il vous faudrait un peu de cette confiance que doit vous donner l'esprit et les connaissances que vous avez » (4). Cette franchise est imprudente. Elle pourrait paraître un encouragement au Chérubin hors de page. Il prend, en

1 cl xxviii. 7. — (2) clii, 1(S. — (3) ci.n, 3. — 4 ci.n, 34.

effet, sa correspondante pour confidente, il lui révèle le secret de ses ennuis : l'hostilité de ses supérieurs; il veut se faire plaindre. Elle lui répond par des conseils presque rudes, comme une mère grondeuse : « Ne soupçonnez pas ainsi le général , pourquoi voudrait-il vous nuire ? Les hommes ne font rien sans sujet. Il n'a pas confiance en vos talents? C'est un malheur, mais qui tournera peut-être à votre satisfaction » (I). Il gémit sur sa position, il demande lavis de Mme Poivre surce qu'il doit faire ; elle le lui donne, avec prudence et philosophie : « Je crois que, dans la situation où sont vos affaires, vous ne devez point songera quitter votre état, puisqu'il vous donne de quoi vivre honnêtement. M. le baron de Breteuil le trouverait certainement mauvais »(2). Et autre part : « Je ne puis vous donner aucun conseil, vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire. J'avoue que votre état ici est désagréable. Mais la vie est pleine de désagréments, même pour ceux qui paraissent le plus heureux » (3y.

Et voilà que, derechef, les lettres se succèdent bien vite à Monplaisir : Mmc Poivre se voit engagée dans une correspondance embarrassante déjà, bientôt peutêtre compromettante ; elle se dégage prestement : « Je vous prie de ne pas m'écrire si souvent. Vous aurez tout le temps, quand je serai au Port, de me conter tout cela » î .

Bernardin se rejette du côté des lectures : prêter des livres et en recevoir, cela n'a l'air d'engager à rien, surtout quand ce sont des ouvrages vertueux , bien que sensibles. Mais il a beau lui offrir le dernier roman de Richardson, ses choix ne sont pas heureux et déplaisent ; on lui répond : « J'ai lu Grandisson, et ce

1) i.ui, 12. — 2 cl ii, 20. — 3] ci.n, 7. - (4) ci.ii, 20.

n'est pas mon héros, il est trop parfait » (1). C'est bien l'avis Je Bernardin qui préférerait jouer les Lovelace ; mais il a voulu être prudent, et, malgré cela, il est encore repoussé. Le commerce des livres devenant aussi pressant qu'auparavant l'envoi des lettres, Bernardin reçoit une nouvelle rebuffade : « Je vous remercie, Monsieur, du livre que vous m'avez envoyé, .l'en ai ici plusieurs à lire et j'ai fort peu de temps. Ainsi je vous rends le votre. Le livre que vous me demandez n'est pas à moi » (2).

Un autre, moins tenace, ou plus perspicace, s'en fût tenu là, et se fût résigné a rester l'ami de Mme l'intendaute et de son mari. Mais Bernardin avait encore d'autres cordes à sa guitare. Ce n'est pas un soupirant ordinaire : il est écrivain, quoique encore inédit : il est même poète à ses heures : que ne peut, sur la vanité d'une femme, l'espoir d'être célébrée envers, élevée au rang des amantes littéraires ? Peine perdue : « Je vous prie en grâce, réplique-t-elle, de ne point me chanter. Je n'ai guère l'encolure d'une héroïne » (3). Le procédé ayant déplu, il faut endormir la prudence de cette femme si hien sur ses gardes : qu'ya-t-il pour elle de plus flatteur et de plus innocent que la lecture en manuscrit du futur Voyage à l'Ile de France? Ne peut-elle lui donner les conseils dont il a tant besoin pour le fond et pour la forme ? Elle accepte par politesse, mais elle ne fait que jeter les yeux sur ces pages, des yeux du reste très perçants : « J'ai eu à peine le temps de lire votre ouvrage avec attention, et je ne suis pas d'humeur à en faire une juste critique. Il me semble que des vallons remplis des débris des montagnes ne sont plus des vallons... Il semble que vous imputiez à l'Ile de France

(1 cm, 12. — (2)< i .h. 7. — :5 c.i.n. 16.

la loi et les abus de l'esclavage. Vous savez cependant qu'il n'a pas été imaginé ici, et qu'il est encore plus affreux en Amérique » (1). En lisant ces remarques un peu dédaigneuses, Bernardin doit faire la grimace, comme auteur et comme soupirant ; il insiste pour qu'elle lise le Voyage à son apaisement ; il se plaint qu'elle paraisse indifférente à cette lecture, et n'obtient que cette réponse, alerte et piquante : « Je suis fâchée que vous croyiez que j'ai peu d'envie de voir vos mémoires. Je vous assure que c'est un genre d'ouvrage que j'aime beaucoup. Néanmoins je veux attendre d'être au Port pour les lire. Je ne sais point quel jour j'y irai. Je vous remercie de tous les beaux compliments que vous me faites, et, pour vous en témoigner ma reconnaissance, je finis ma lettre pour que vous n'avez pas le temps de bailler en la lisant » (2). Comme l'amie de Diderot, Mme Poivre a la menotte sèche, en écrivant, très sèche même : il semble qu'elle ait eu quelque remords de sa vivacité, et elle envoie à l'auteur une nouvelle appréciation plus indulgente :

Le tableau de l'Ile de France est trop laid. Si ce pays était cultivé par des hommes libres, ce serait un endroit fort heureux. Un climat qui ne donne pas de besoins, une campagne toujours verte, une terre qui produit deux récoltes par an, sans jamais se reposer ; de très beaux bois ; beaucoup de rivières, peu agréables il est vrai, mais qui fertilisent toujours.

Ce n'est pas après un long séjourau Port qu'il faut peindre cette île ; le Port ne ressemble en rien au reste du pays.

Gardez toutes ces idées sombres pour peindre l'esclavage. N'outrez pas cependant la vérité. Elle seule est assez puissante pour se faire entendre aux cœurs des honnêtes gens.

Cette simple question que j'ai lue, après avoir dit que le

(1) cm, 1. — (2) cm, 3.

roi de Danemark avait établi une commission pour donner la liberté à tous les serfs de son royaume, m'a fait plus d'impression que les discours les plus éloquents : « Comment l'esclavage, qui est contre la loi naturelle pour les hommes blancs du Nord, peut-il être juste pour les nommes noirs du Midi ? » Au reste, votre ouvrage est parfaitement bien écrit. Fasse le ciel que l'on goûte les vérités dont il sera rempli ! Je lirai avec grand plaisir le reste de l'ouvrage (1).

Malheureusement Bernardin, ici encore, dépasse la mesure qui lui était nettement indiquée : il devient encombrant avec ses manuscrits: il lui prête, il lui donne même son Vieux Paysan polonais (2) ; il lui envoie ce fameux Mémoire sur la désertion, qui avait vivement intéressé le Ministre delà guerre, mais qui devait laisser une femme indifférente (3). Mme Poivre, qui ne veut pas du tout devenir malgré elle l'Egérie de cet entreprenant auteur, lui renvoie son Mémoire, sans appréciation : « Je ne saurais donner mon sentiment sur une chose qui m'intéresse aussi peu » (-4). On sent l'agacement, bientôt la colère, chez l'honnête femme qui voit qu'un fat veut la compromettre ; enfin elle éclate, et résume, dans une seule lettre, tous ses griefs contre ces assiduités indiscrètes :

Je vous en supplie, Monsieur, ne m'écrivezpas si souvent. J'ai beaucoup, beaucoup d'affaires, mes meilleurs domestiques malades, et j'ai cà peine le temps d'écrire à mon mari.

Vous me tourmentez furieusement pour venir ici. Je n'ai qu'une simple réponse à faire : c'est que tous ceux qui me font le plaisir de venir ne me l'ont point demandé. Je sais que ma maison est faite pour recevoir les honnêtes gens, mais pas plus les uns que les autres, excepté mes amis.

(1) cm, 36. — (2) r.xxni, (54. — (3) xcix, 19-22 ; une autre copie très nette figure au dossier cxi.vm, f. 4() sqq. — 4) cm, 12.

LES ANNÉES d'ÉPRELVES 109

Mais, je vous l'avoue tout naturellement, mon inclination ne me porte point à être la vôtre. J'aime les gens qui ne se mettent point en peine de ce qui se passe dans mon cœur, qui ne veulent point que je sois leur amie par force, qui ne prennent point des simples égards ou des plaisanteries pour de l'amour, à qui je peux dire « je vous aime » sans qu'ils le croient ; qui peuvent me le dire sans croire que cela flatte ma vanité ; qui viennent dîner avec moi avec plaisir, et s'en vont d'un air aussi joyeux.

Je vous remercie de votre livre, et au sujet de votre ouvrage, j'oubliais aussi de vous dire que j'aime les gens qui ne me parlent pas deux fois de la même chose, quand j'y ai répondu à la première ou quand je n'y veux pas répondre (1).

Ce fameux bâton que Célimène ne voulait pas prendre pour repousser ceux qui la trouvaient aimable, Mme Poivre l'a ramassé, et en applique quelques bons coups sur la vanité du « chevalier ».

Jusqu'ici Bernardin ne brille guère ; mais son rôle, s'il est piteux, n'est pas odieux, tout au moins d'après la morale courante des mondains : de Saint-Pierre n'est ni plus ni moins indélicat que tout homme qui veut prendre la femme de son ami, voire de son protecteur. Voici maintenant des procédés de roué, que Laclos aurait insérés volontiers dans les Liaisons dangereuses. C'est sur les vertus mêmes de Mme Poivre que Bernardin calcule pour la faire tomber. Elle est charitable ? Il lui offre de l'argent pour ses aumônes. Dans cette générosité elle devine un piège : « Je vous félicite de tout mon cœur de la bonne idée que vous avez de faire un présent à Jésus-Christ, car les pauvres et lui, c'est la même chose. Permettez-moi de vous conseiller de remettre tout bonnement la somme à M. Coutenot. C'est à lui à qui je la remettrais si j'en étais dépositaire » (2) .

(1) cli, 1. 2, f. 1-2. - (2 clii, 16.

Mme Poivre est pieuse ? Il la prendrait volontiers comme directrice de conscience : ce procédé digne de Tartuffe n'échoue que grâce à l'honnêteté de la dévote, qui lui répond avec une sorte de candeur : « Quels conseils ai-je à vous donner ? Que celui qui a commencé son ouvrage l'achève, et vous donne les grâces puissantes qui vous fassent surmonter tous les obstacles. La foi de raisonnement ne vous aurait pas suffi pour faire une démarche aussi pénible ; mais Dieu vous a donné celle du cœur. Je l'en bénis bien sincèrement. Je suis parfaitement bien persuadée du bonheur que vous éprouverez. Il est incompréhensible. Jetez-vous dans les bras de Jésus crucifié. Lui seul peut vous obtenir grâce. Lui seul sera votre force et votre consolation (1) ».

Bernardin ne se lasse pas assez vite du rôle singulier qu'il joue pour parvenir à ses fins ; il continue cette comédie de la piété, espérant toujours que, de l'amour de Dieu, il pourra insensiblement passer à un autre genre de tendresse : Mme Poivre devine enfin ce nouveau danger (2). Elle termine cette conversation théologique dangereuse en remettant les choses au point; il lui a demandé la permission d'aller la voir. « Si vous voulez, répond-elle, que je vous parle sincèrement, comme dans ce pays-ci je ne jouis presque jamais de la société de M. Poivre, je serais charmée de causer un peu avec lui s'il vient dimanche, et je ne serais pas fâchée qu'il vint seul » (3).

Enfin, à bout d'expédients pour endormir cette méfiance toujours en éveil, et peut-être même la jalousie naissante d'un mari qui n'avait rien d'un Orgon, ou encore pour rentrer en grâce, Bernardin demande avec instance à Mme Poivre de le marier.

(1) ci.n, 33. — (2) cm, 22. - (3 oui, 24.

Croyez-vous, écrit- elle un peu tranquillisée, qu'il soit aisé de pouvoir répondre tout de suite à votre lettre ? J'ai deux parentes aimables et jolies, et, quoique des personnes qui les connaissent beaucoup m'assurent qu'elles sont douces et bonnes, je ne les connais pas assez pour savoir si elles pourraient faire votre bonheur. D'ailleurs, quoique très bien élevées, et avec des talents, elles ne sont pas demoiselles. Si ma sœur était plus âgée, elle vous conviendrait beaucoup mieux. Elle est élevée dans la simplicité de la campagne ; mais c'est une enfant. Si vous restiez ici jusqu'au départ de mon mari, je pourrais arranger mieux toutes choses. Je m'informerais plus à fond du caractère et des biens de cette parente, au cas que le manque de naissance ne vous fît pas de peur (1).

Résigné ou non au fond, Bernardin se montrait enfin habile: Mme Poivre allait lui donner sa confiance : « Je ne puis que vous savoir beaucoup de gré de l'attachement que vous nous témoignez. Je vous crois le cœur bon et vertueux » (2). Peut-être commençait-elle à se reprocher ses longs soupçons ; surtout elle devait être flattée d'un pareil mariage pour sa famille ; si, comme ami, Bernardin était trop entreprenant, comme beaufrère il était fort convenable. M. Poivre, plus méfiant, ne fut pas de cet avis, car de Saint-Pierre se vit brusquement évincer en ces termes :

Vous serez, je crois, fort content de moi, car je suis d'humeur à vous faire une belle réponse. J'ai à vous dire que votre alliance m'eût fait beaucoup d'honneur. Mais j'en ai parlé à mon mari, qui m'a fait voir la chose impossible. Je rends certainement justice à toutes les qualités de votre cœur, mais nos caractères se ressemblent trop peu pour pouvoir t-tre bien bons amis. Je désire votre bonheur, parce que je vous estime, mais je ne me flatte pas de pouvoir y contribuer. Je crois que vous voyez trop bien pour soup-

(1) clii, 28 — (2) cm, 28.

ronner que vous me supposiez quelque intérêt à retarder votre départ. Si j'eusse eu quelque disposition à vous aimer, je ne vous aurais ni écrit, ni vu.

Je ne pourrai vous donner les mémoires que ce soir ou demain. Mon mari ne veut pas donner ses manuscrits. Je vous prêterai l'impression qu'on a faite à son insu ; il y a quelques fautes, :,mais le fond y est toujours.

Quant à mes lettres, elles seraient aussi tendres qu'elles le sont peu, que je ne voudrais pas les ravoir. Je n'aime le mystère en rien. Je ferai volontiers votre portrait, à condition que vous ne m'écriviez plus. Je vous invite à plus de gaîté. Ce n'est pas faire honneur à la philosophie que d'être si sérieux (1 .

Le coup était rude, mais Bernardin avait la tète solide, ou la vanité robuste; même après ce congé en bonne forme, qui aurait dû l'assommer, il ne semble pas avoir désespéré, puisque nous trouvons encore, dans ce dossier révélateur, une dernière lettre de Mme Poivre, qui en suppose une autre de Bernardin en réponse à celle qu'on vient de lire, et qui se termine ainsi : « Il me semble que ma lettre est assez longue ; aussi est-ce la dernière que je vous écris tant que vous serez à l'Ile de France » (2).

jyjme p0ivre expulsait le soupirant ; elle ne semble pas avoir fermé sa porte à l'ami repentant : leurs relations furent beaucoup plus froides que ne désirait !le chevalier de Saint-Pierre, elles ne furent pas rompues, comme on pourrait le supposer d'après ce qu'en dit Martin. Au moment de quitter l'île, il voulut se débarrasser humainement de ses nègres : il en avait en particulier deux petits, César et Pompée : s'ils avaient été plus grands, il leur aurait donné la liberté. Il les offre à M. Poivre, qui les refuse comme cadeau et ne veut pas les lui acheter, «parce qu'il s'était interdit cet

(1) clii, 42-43. - (2) c:lii, 26.

abominable trafic » (1). Il en propose un à Mme Poivre, qui ne consent pas non plus à l'acheter et le refuse gratis, « parce qu'il n'est point convenable de l'accepter en présent » (2). Pourtant Bernardin est encore en assez bons termes avec Mme Poivre, puisqu'il lui offre une dernière fois, et sans arrière-pensée, de l'argent pour ses pauvres : il n'en reçoit pas moins un refus définitif, dans une lettre que M. Poivre aurait pu lire sans ennui : « Je n'accepterai point ce que vous m'envoyez ; puisque vous retournez en France, vous aurez l'occasion de faire du bien si vous le pouvez ; mais jusque-là vous aurez peut-être beaucoup de besoins de votre argent. Je suis très charmée de votre générosité. Dieu vous en tiendra compte (3). »

Bernardin de Saint-Pierre sort-il de cette intrigue agrandi ou diminué à nos yeux ? Là n'est pas la question : l'important, c'est que nous le connaissions mieux ; et peut-être cette aventure nous précise-t-elle un côté peu connu de son caractère : Bernardin-Lovelace. Elle nous prouve, en outre, qu'il pratiquait mal le pardon de certaines injures, puisque dans son Voyage à rile de France il ne souffle pas mot de ce trop heureux mari, de cette trop honnête femme. Sans doute, on ne peut guère lui reprocher de n'avoir pas, sur le ton des Confessions de son ami Jean -Jacques, révélé son échec devant la vertu de Mme l'intendante. Mais il aurait mieux valu pour Bernardin publier, malgré sa déconvenue, les éloges dithyrambiques de M. et Mme Poivre, qui figuraient dans la rédaction primitive, et qui sont rayés de coups de plume très appuyés, dans le manuscrit, comme si la rancune avait dirigé la main de M. de Saint-Pierre ; il avait eu la justice de les pen-

1 < xi.vi, 95. — 2 clii, 150. — .'} clii, 11.

ser et de les écrire : il est fâcheux pour lui qu'il n'ait pas eu la générosité de les imprimer.

Est-ce encore par ressentiment, ou par modestie, qu'il n'a pas voulu nous faire connaître le gentil portrait que Mme Poivre avait tracé de lui sur sa demande ?

A la gravité de sa démarche, à son sourire sérieux, je reconnais Candor. Il a dans sa main droite un tableau où sont peintes au naturel toutes les nations du Nord. Quelle vérité dans l'expression, quelle délicatesse dans le pinceau, quelle force dans le coloris ! Au milieu de ce tableau est un peuple dans la misère et dans l'esclavage. Un d'entre eux fait entendre d'une voix suppliante celle de l'humanité! C'est ici que l'âme de Candor a pris plaisir à se peindre. Tout y respire la justice et la bienveillance.

Candor traite tout sérieusement, jusqu'à l'amour. Il ne sait pas que ce dieu est un enfant et que ses armes ne sont que des jouets.

La vertu doit être gaie et contente. Celle de Candor est triste et malheureuse. Il répand des pleurs en essuyant ceux des autres.

Candor est esclave d'une puissance qu'il méprise : l'ambition triomphe d'avoir un philosophe a son char.

0 Candor, la joie n'habite pas les camps, et le bonheur les Champs-de-Mars. Ton cœur sensible doit trop souffrir des horreurs de la guerre, et ton esprit droit et pénétrant ne fut pas fait pour inventer les moyens de détruire tes semblables. Une vie simple et laborieuse, un ami sincère, une compagne douce et modeste, et l'aimable société des Muses, voilà ce que te souhaite une amie qui connaît ce qui rend heureux 1 .

Les allusions aux Voyages en Pologne, en Russie, au Vieux Paysan Polonais, sont un peu embrouillées; le pseudonyme, Candor, est vraiment naïf, ou d'une ironie bien subtile ; après tout, c'est peut-être tout sim-

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