‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 36 sur 69 · C.XL1Y · texte numérisé non relu

C.XL1Y

plement le surnom que Bernardin avait choisi comme chevalier de l'Ordre de l'Amitié. Quoi qu'il en soit, le morceau est très fin, et le portrait paraît ressemblant. Il est plus vivant et plus vrai que l'image patriarcale et décolorée qu'Aimé Martin a réussi trop longtemps à faire accepter comme la véritable physionomie de Bernardin. Celui dont Martin a voulu faire une espèce d'apôtre dès sa jeunesse, a été un homme de son temps, avec les faiblesses de son siècle. Si peu de droit qu'il eût à porter le titre de chevalier, il a été un « chevalier >>, aussi roué que ses pareils. Ce n'est pas en vieillard de Greuze qu'il faut le voir toujours, chauve, la tète auréolée de quelques grandes mèches plates, étendant les mains pour bénir sa famille et ses lecteurs : il est plus vrai dans la délicieuse lithographie de Delpech, avec ses grands yeux bleus qui semblent implorer, avec ses longues boucles touffues qui descendent plus bas que ses épaules, et encadrent mollement des joues pleines et rondes ; cette figure jeune et exquise explique, presque autant que son talent, tous les enthousiasmes et tous les dévouements féminins qui ont voleté autour de lui. Il n'a échoué que devant une coquette à froid, la princesse Marie, et devant une honnête femme, Mme Poivre.

C'est, je crois, surtout de son roman inachevé avec cette dernière qu'il tire son expérience du cœur féminin, car Mllc Girault lui écrit : « Si j'avais l'humeur querelleuse, je pourrais vous reprocher votre peu de sincérité sur l'article des femmes. Est-il possible que vous soyez aussi intimement persuadé que vous voulez me le faire croire, qu'elles ne penseraient pas aux hommes si elles n'en étaient tourmentées ?... Si vous n"avez rencontré que des cruelles, demandez-en la raison à mon frère : il vous dira que c'est que vous êtes

un maladroit (1). » Bernardin dut devenir un peu rouge en lisant cette moquerie, et en songeant à sa correspondance avec Mme Poivre : il n'avait pas été si maladroit que cela, mais il s'en était pris à une femme vertueuse, comme il y en avait au xvme siècle, et plus qu'on ne veut bien le dire. Il dut même, après le billet de M1,e Girault, relire quelques lettres datées de Monplaisir : elles lui ont fait du bien ; au fond, et quoi qu'il en dise à MUe Girault, il avait une tendance à devenir un fat avantageux ; Mme Poivre a remis les choses au point, en lui apprenant qu'en somme rien ne vaut une honnête femme, et que, comme progrès moral, il vaut encore mieux être mis à la porte que d'entrer par la fenêtre. Son grand tort, c'est de ne pas s'être montré publiquement reconnaissant envers le ménage Poivre : il doit autant au mari qu'à la femme.

Il apprend la botanique à l'école de M. Poivre : « C'est à lui, écrit-il dans la première rédaction inédite de son Voyage, c'est à lui que je suis redevable du goût que j'ai pris pour cette étude, persuadé avec raison qu'il y avait trouvé son principal bonheur (2). » Remarquons cet aveu, qui donne ô l'intendant de l'Ile de France une influence décisive sur l'orientation du génie de Saint- Pierre : quand celui-ci arrive à l'Ile, il n'est pas encore botaniste. C'est donc Poivre, et non pas Jean-Jacques, qui a communiqué à Bernardin son amour de la botanique ; il l'a amené ainsi à cultiver la science sentimentale, qui est proprement le fond de la doctrine et une partie du mérite littéraire de Bernardin. De la botanique il passe à l'histoire naturelle en général.

A l'Ile, sa curiosité s'étend à tout ce qu'il peut voir : il explore en pirogue les hauts fonds qui entourent

(1) cxxxvi, 76. — 2) xcm, 28.

l'Ile, pour y étudier les coquillages, mentula, tonnes, arches de Noê, etc. (1). Il s'amuse à apprivoiser des lézards, des agoutis, « si familiers qu'ils venaient manger du pain dans ma main » (2). En novembre 1768, M. de Bougainville fait escale au Port-Louis, avec deux vaisseaux, au retour de ce voyage d'exploration où il a découvert Tahiti, l'île de Cythère : « Ils ont amené avec eux un de ses habitants, que j'ai examiné attentivement Cet homme est d'une taille médiocre : son teint est mulâtre. Ses cheveux sont longs, rudes et noirs ; sa barbe est noire, peu touffue. La peau de ses mains et de ses cuisses est dessinée de marques bleuâtres 3). » Puis ce sont les naturels de l'Ile de France qu'il examine avec curiosité : il étudie leurs mœurs, leurs arts, leur pauvre petite science. Lui, le grand contempteur de la médecine officielle, il rapporte sérieusement toute une série de remèdes de bonne femme usités dans l'Ile : on se guérit des maux de la poitrine en absorbant des choux, de la gale en se frottant de poudre à canon, etc. (-4).

Bernardin cherchait jusqu'ici sa voie : il la trouve à l'Ile de France : il sera écrivain. Il continue ses lectures : surtout un gros Plutarque in-folio lui tient compagnie dans sa solitude (5). Puis il s'essaye à écrire. Il compose des « Voyages et journaux depuis l'année 1760 jusques et compris 1768, écrits en 1769 pendant mon séjour à l'IsIe de France» (6). On y trouve un effort pour penser par lui-même, comme cette critique de l'Esprit des Luis : « La nature du gouvernement ne dépend point, comme Montesquieu l'a cru, de la nature du climat. Voyez si les Italiens et les Grecs d'aujour-

(1) xxxvi, 31. — (2) xxxvi, 32. — (3) cxn, 33. — 4 eu, 63 ; i.viii, 23. — (5) xxxiv. 11. — (6) cxn, 22.

eThui ressemblent en rien aux Romains et aux Grecs de Sparte et d'Athènes (1). »

Pendant qu'il s'occupait ainsi à rêver, à lire, à observer, à écrire, et même à travailler de son métier d'ingénieur, de nouveau l'orage allait fondre sur lui. Il s'entendait assez bien avec l'ancien gouverneur qui avait été rappelé à la fin de 1768 (2) ; l'arrivée du successeur,^ chevalier des Roches, son ennemi d'ancienne date, change tout dans l'île et dans la vie de notre héros. Il est persécuté ; les ingénieurs venus avec le nouveau chef refusent de reconnaître Bernardin comme ingénieur de leur corps. M. Poivre se montre indifférent à son sort, ce qui n'a rien de très surprenant (3). La vie n'était plus tenable : Bernardin demanda à M. de Breteuil la permission de rentrer en France. Le 19 septembre 1770, le gouverneur lui envoie, du Réduit, une lettre du baron, en ajoutant : « Le consentement qu'il donne à votre retour en France achève de me déterminer au parti que vous désirez (4). »

Bernardin a raconté lui-même dans son Voyage comment, parti de Port-Louis le 9 novembre 1770 sur Y Indien, et descendu à l'île de Bourbon pendant une escale, il vit de la terre son navire obligé par un ouragan de lever l'ancre ; comment il profita du passage d'un autre navire, la Normande, pour débarquer au Cap, où il comptait retrouver l'Indien, le 18 janvier 1771 : V Indien n'y était pas (5). Après l'avoir attendu un grand mois, Bernardin se décida à prendre passage

1 cxn, 22. —(2) cen, 11-12. — (3j en, 4(5. - (4 jutvm, 42. 5 Œuvres, p. 81-94.

sur la Digue, et, le 20 février 1771, écrivit du Cap à un personnage officiel de l'Ile de France, intendant ou gouverneur : « J'ai fait à l'armateur un billet de 600 livres pour mon passage. J'espère, Monsieur, que vous voudrez bien faire payer cette somme parla marine du Roy, ainsi que les frais de mon passage de Bourbon au Cap. Mes effets sont arrivés par Y Africain. Une partie est gâtée. Cette perte, jointe à mon séjour de six semaines au Cap, a dérangé toute mon économie (1). »

Bernardin exagère ses pertes : nous avons, daté du 7 décembre 1770, le procès-verbal d'expertise de tout ce que contenait sa cabine : une petite malle, un couvert d'argent, de la literie, un habit d'uniforme, une redingote bleue, un peignoir de toile. On ne porte, comme objets abîmés, qu'un certain nombre de bouteilles et de tlacons cassés, neuf livres de poudre avariée. Le procès-verbal constate, en outre, que c'est M. Poivre qui a ordonné de renvoyer le tout, par l'Africain, au Cap (2).

A peine arrivé en France, decisis humilem permis, Bernardin écrit à sa sœur, le 9 juin 1771. pour lui annoncer son retour. Elle aurait voulu l'embrasser au Havre, dans le vieux logis de famille : « Quelle douleur de n'avoir plus cette maison paternelle pour nous réunir! (3) » Cette fois Bernardin a préféré rester à Paris, chez le baron de Breteuil, qui donne l'hospitalité à son malheureux protégé.

(1) cci, 27. - 2) cli. 66. — [3] cxi.ii. 1. :i, f. 45-4(>.

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