‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 39 sur 69 · BERNARDIN ET JEAN- JACQUES ROUSSEAU · texte numérisé non relu

BERNARDIN ET JEAN- JACQUES ROUSSEAU

Dès son retour en France, Bernardin était entré en relations avec Jean-Jacques, et se vantait à ses amis, au mois de mai 1771, de connaître le grand homme (1). Pendant sept ans, jusqu'à la mort de Rousseau, ils vécurent ensemble « familièrement », nous dit Bernardin (2), malgré un certain nombre de brouilles qui traversèrent leur amitié (3).

Les manuscrits nous attestent la fréquence de leurs relations, la profondeur de leur affection. J'étudierai un jour le texte authentique des mémoires de Bernardin sur son ami, texte qui fera connaître Rousseau mieux que les publications incomplètes et fardées d'Aimé Martin. Actuellement je veux montrer uniquement quel rôle Jean-Jacques a joué dans la vie privée et le développement intellectuel de Bernardin.

C'est surtout dans leurs longues promenades que les deux amis causent ensemble, au hasard des rencontres de la route, sans rien d'apprêté, sans rien qui sente la conversation guindée entre deux écrivains qui soigneraient chacun leur attitude. Jean-Jacques en particulier n'est plus du tout « grand homme » dans ses parties avec Bernardin : un jour, à Romainville, ils entrent dîner dans un cabaret: on leur sert une omelette au lard ; « Rousseau me dit : Si j'avais su que nous

(1) xcviu, Kil ; cxxxiv, ()."). -• (2) xcviii, 136. — (3) xcvm, 59.

eussions une omelette, je l'aurais faite moi-même, car je sais très bien les faire » (1).

À d'autres moments ils tendent l'arc: la conversation s'élève ; Bernardin sert de fagot à l'esprit de Jean-.lacques. Ils causent littérature, ils comparent La Fontaine et la Mothe-Houdar : Jean-Jacques Rousseau préfère le premier des deux, de beaucoup, et pour une raison assez étrange : « La Fontaine est au-dessus de la Mothe, parce qu'il se fait semblable aux animaux, et que la Mothe en fait des académiciens » (2). Ils poussent jusqu'à l'étranger leurs études de littérature comparée : Jean-Jacques préfère « Sakespear » à Racine, et en général le drame anglais à la tragédie française (3).

Plus encore que la littérature, la théodicée intéresse ces deux esprits, religieux chacun de leur façon. Ils tiennent ensemble de vrais dialogues philosophiques, où chacun des interlocuteurs garde sa personnalité et son indépendance: « Il avait de Dieu l'idée la plus sublime, dit Bernardin. Un jour, nous étions assis sur le bord d'un pré, dont j'examinais les fleurs: près de là, un vaste champ couvert de bleuets et de coquelicots, à l'ombre d'arbres où chantaient des oiseaux : — L'occupation, lui disais-je, des âmes heureuses est de former, façonner, peindre les fleurs, les fruits des arbres. — Autant vaudrait, me dit-il, passer son temps dans une fabrique. — Mais ne faut-il pas des ministres à Dieu ? — Nous le traitons comme les rois qui ne se peuvent passer de ministres, comme si un acte de sa volonté n'était pas un acte de sa puissance ! » Il nous faut réfléchir un instant pour comprendre ce que Jean-

(1) xcvm, 1. 2, f 84 ; Œuvres posthumes, p. 452, col. 2. — (2) xcvin, 1. 2, f. 69. — (3) xcvin, 139 et 143.

Jacques a voulu dire: pour Dieu, vouloir c'est pouvoir. Bernardin, lui, qui est de plain-pied avec son ami, embrasse aussitôt toute l'étendue de cette théorie : « le sublime de cette pensée m'éblouit » (1).

L'admiration de Bernardin pour son illustre ami est-elle allée jusqu'à l'asservissement ? Ou encore, pour reprendre la formule de Hugo comparant, dans la Préface de Cromwell, Virgile à Homère, Bernardin de Saint-Pierre n'est-il que la lune de Jean-Jacques Rousseau ? Il convient de distinguer, de préciser les points sur lesquels l'influence de Jean-Jacques est manifestement suivie par Bernardin, ceux au contraire où Bernardin repousse l'influence de son puissant ami. Or Saint-Pierre a été le disciple de Rousseau sur des questions tout à fait secondaires, sur de simples détails, tandis qu'il a préservé l'indépendance de sa pensée sur les grands problèmes, sur les idées générales de son système. Bernardin accepte volontiers les petits paradoxes de Jean-Jacques, par exemple ses préjugés contre le costume européen, ses préférences pour les habits orientaux, pour ce costume d'Arménien arboré un instant par Rousseau pour sa santé (2). Les utopies de Jean-Jacques le séduisent certainement; c'est peut-être à lui qu'il doit ses rêves de colonies lointaines réalisant le paradis sur terre (3). Par lui-même, du reste, Bernardin tendait à de pareils sujets où se mêlaient son mépris pour les hommes tels qu'ils sont, et son amour pour l'humanité telle qu'elle devrait être. Il y avait entre eux une véritable harmonie préétablie. Ils étaient tout surpris de voir que, sur les sujets les plus troublants, ils pensaient de même. Un jour, Bernardin exposait à son ami sa croyance à un monde sur-

(1) xcvm, (K). - (2) lviii, 43 ; xcvni, 134. — (3) lviii, 40.

naturel, dont les hommes purs peuvent, avoir ici-bas une connaissance plus ou moins certaine, par exemple par les pressentiments ; à des lois surnaturelles que seul le sentiment peut nous révéler; Jean-Jacques abonde dans ces idées et les corrobore par une anecdote personnelle (1) : voilà une pente dangereuse : quand on aborde de pareils sujets, et qu'on se trouve d'accord, il est à craindre que le plus puissant des deux esprits en présence n'absorbe l'autre et n'en prenne possession. La personnalité de Bernardin ne risque-t-elle pas un instant de se perdre dans celle de Jean-Jacques? C'est bien là ce que redoute Catherine de Saint-Pierre : « les fréquentes citations que vous faites de Jean-Jacques Rousseau m'ont inquiétée. Ma crainte a été que cela ne jette dans vos écrits un louche qui vous fît passer pour son partisan » (2). Bernardin s'empresse de détromper sa sœur ; car il a conscience de son originalité, qu'il n'a pas abdiquée par admiration. 11 choisit dans les œuvres de son ami (3) ; il choisit aussi dans ses idées (4). Ainsi, sur un point capital, le théisme, Bernardin se sépare nettement de Jean-Jacques. Tandis que celui-ci, déprimé par tous ses malheurs, en vient à douter de la Providence particulière, à ne plus croire qu'à une Providence générale, par conséquent fort indifférente; tandw qu'il en arrive à prononcer devant son ami cette formule désespérée : « la Providence a soin des espèces et des genres, mais elle ne s'occupe pas des individus » (5), Bernardin lui répond fermement : « la Providence est au moins aussi étendue que l'air; il entoure également la terre et les plus petits objets qui sont à sa

(1 cxlvi, 131. — 2) cxlvw, •). — (3) r.i.xn, 152. — (4ï ci.xii, 1(53.

."l WXIY, 14.

surface » (1). Quand l'auteur de l'Emile prétend qu'on ne doit pas parler de Dieu à l'enfant avant l'âge de quinze ans, Bernardin juge sévèrement ce paradoxe comme « une des opinions les plus blâmables » de .lean-Jacques (2). Le fond même du chef-d'œuvre ne lui paraît pas moins ruineux que cette idée particulière, car il repose sur l'opposition de l'état de nature, idéalement bon, à l'état de société parfaitement exécrable : et c'est ce que ne peut admettre Bernardin (3). Dans l'Emile, Saint-Pierre n'aime que le troisième livre (4). Aussi repousse-t-il avec énergie une proposition, pourtant très flatteuse, de Rousseau, celle de terminer une fin d'Emile, que Jean-Jacques avait écrite en partie : J.-J. lui lit ce qu'il en a déjà fait, et lui raconte le reste : étrange récit, roman fantastique, que j'abrège : marié à Sophie, Emile, au retour d'une absence, constate qu'il est trompé, et repart en voyage. Arrivé à Marseille, il s'embarque pour l'Egypte. Un corsaire d'Alger capture son navire, grâce à la connivence du capitaine qu'Emile décapite d'un beau coup de sabre. Mis aux fers, il est conduit à Alger, présenté au dey. Le Turc donne son estime à un si beau sabreur, cause politique avec lui, et finit par lui rendre la liberté. Emile en profite pour explorer l'Afrique : partout il est bien reçu, grâce à son instruction pratique.

Enfin il arrive sur le bord de l'Océan, et apprend qu'il y a, à quelque distance, une île déserte, célèbre par des miracles continuels : sur son rivage, il y a une grotte ; dans cette grotle, une statue de la Vierge, et près de la statue, des fruits toujours frais, des rafraîchissements de toute sorte. Emile se fait conduire dans l'île, et constate la réalité du miracle; il se décide

(1) i.xxi, 10. — (2 xr.vui, 150. — (3; ci.xx, l(i. — (4) xcvm, 1.

l'.iH BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

à se fixer là ; il vit de sa pêche, et des fruits de la grotte, contemplant le centre de l'île, sorte de haut plateau escarpé, qui semble inaccessible. Pourtant, de ces hauteurs, descend un jour un vieillard qui cause en espagnol avec Emile; il le fait monter avec lui, par un chemin secret, sur le plateau où Emile voit des vergers, un jardin charmant, une petite maison, et, dans la maison, une jeune fille délicieuse, de quinze à seize ans. L'Espagnol lui raconte leur histoire : il a fait naufrage sur cette île, et, de toute sa famille n'a pu sauver que sa fille, ainsi que la statue de la Vierge qui Ta protégé. lia réussi, nouveau Robinson, à défricher le sommet de la montagne: il a mis la statue de la Vierge dans la grotte pour protéger les marins qui viennent pêcher la tortue. Sitôt qu'un navire est en vue, il descend placer aux pieds de la Vierge des paniers de fruits, et s'éloigne, content de faire du bien aux hommes, de loin. Les matelots mangent les fruits merveilleux, et, pour témoigner leur reconnaissance à la Vierge, déposent à leur tour dans la grotte des offrandes que l'Espagnol vient récolter après leur départ. Tout va donc bien ; mais le père se fait vieux : il voudrait, avant de mourir, marier sa fille. Emile leur convient fort bien. Comme l'adultère rend les mariages nuls, au moins dans le code des îles désertes, l'époux de Sophie, se regardant comme libre, épouse la jeune tille. Le père mort, ils vivent très heureux.

Malheureusement Sophie, rongée par les remords, a cherché Emile partout, même aux Indes; elle finit par découvrir sa retraite: elle veut expier sa faute, et achever ses jours en servant les deux époux. Mais la généreuse Espagnole s'incline devant les droits de Sophie, antérieurs aux siens. Devant ce combat de générosité, Emile est très embarrassé : pour résoudre la difficulté,

il finit par imiter « les patriarches », et re-épouse Sophie tout en gardant son Espagnole : ce qui n'empêche pas Sophie de mourir de tristesse.

En terminant cette belle histoire , Jean-Jacques Rousseau insiste chaudement auprès de Bernardin pour qu'il traite le sujet : l'autre s'en défend de son mieux, excipant des difficultés de ce roman, de ces mœurs un peu étranges, de cette espèce de faillite de l'éducation d'Emile et de Sophie, du danger des « suites », presque toujours manquées : il serait si malaisé de coudre deux parties aussi disparates, celle que Jean-Jacques avait déjà écrite, et celle qu'il écrirait lui-même : Je n'ai point votre style, dit-il pour s'excuser; et Jean-Jacques de riposter: — Le vôtre me convient. — Vous m'avez engagé à en traiter un autre bien plus agréable, l'Arcadie. — Cela n'empêche pas. — Oh ! ma tête, ma santé ne pourraient y suffire. — Alors bornez-vous à finir Y Emile.

Voyant ses bons prétextes repoussés, Bernardin imagine une mauvaise raison : peindre Sophie infidèle ! lui qui justement cherche une Sophie fidèle, pour son propre compte (1) !

Saint-Pierre ne veut pas donner à Jean-Jacques son vrai motif; comme A. de Musset, disant en son orgueilleuse modestie,

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre,

Bernardin se refuse à imiter qui que ce soit, même Rousseau. Suivant sa formule favorite, il veut puiser de l'eau dans son puits, sans en demander à son voisin, fût-ce son excellent et génial ami. Il prétend rester lui-même, penser et sentir par lui-même.

(1) xcvin, 151, et xxxvin, 25.

Quand Saint- Pierre ressemble à Rousseau, il serait injuste d'en conclure qu'il l'imite ; ils se rencontrent, et voilà tout : il en est ainsi de leur commun amour pour les beautés naturelles, pour le paysage. Bernardin n'emprunte pas à Jean-Jacques ses idées sur la nature : il la sent avec son cœur, il la voit avec ses yeux, il la peint avec son pinceau. C'est ainsi qu'à Varsovie, par conséquent bien avant leur liaison, il critique les jardins polonais qu'il trouve dessinés trop à la saxonne, trop taillés en charmilles : il écrit dans son Journal ht lime, pour sa propre édification, le 26 juillet 1764: « Que j'aime bien mieux une grande allée comme celle des Tuileries ! De grands arbres semblent rapprocher leurs tètes comme par sympathie. A travers une voûte de verdure et de fleurs, vous apercevez par intervalles l'azur brillant des cieux. Une multitude d'oiseaux forment leurs nids, et chantent leurs amours dans l'épaisseur du feuillage. Trompés par la simplicité et la naïveté de l'art, ils s'imaginent jouir de la liberté des forêts. Cependant vous pouvez promener ou des rêveries amoureuses, ou de sages réflexions, à travers les troncs augustes qui supportent, comme d'antiques colonnes, ce cintre immense » (1). Ainsi Bernardin, éclectique en cela comme en tout, comprend la beauté du jardin à la française, au moment où Jean-Jacques Rousseau préconise la simplicité et la variété de la nature. Au moment aussi où la nature va passer de l'arrière-plan, où la reléguait le xvne siècle, au tout premier plan, et devenir presque encombrante, Bernardin se prêche à lui-même la sobriété, car il interrompt sa peinture, et termine ce curieux morceau par ce précepte qai est

(1) cxlvi, 206.

bien à lui, et qu'il suivra: « point trop de description ». Nous sommes loin de Jean-Jacques.

Pour résumer la question, je citerai un jugement succinct et très exact, tiré de son auto-biographie : «Jamais M. de Saint-Pierre ne chercha à imiter les formes de l'éloquence de son ami » (1). Ce dernier mot est le terme propre : Bernardin n'a pas été le disciple, mais l'ami de Jean-Jacques. Pour nombre de leurs contemporains, il est sur le même plan que Rousseau : Gillée de Brémion, lui conseillant de refaire le Traité de la Vieillesse de Cicéron, dont Jean-Jacques n'étaitpas content, lui donne cette raison décisive : « votre intime liaison avec lui aura pu vous faire connaître quelquesunes de ses idées ; vous en pourrez trouver de meilleures » (2). Ce n'est pas un simple compliment : les gens de ce temps-là voient dans leur amitié une parenté intellectuelle. Au moment de la mort de Rousseau, c'est à Bernardin qu'on envoie les compliments de condoléance (3). C'est en effet un véritable deuil pour Bernardin, un coup si rude, qu'il se retire un instant du monde, même du commerce de ses plus vieux amis : Mesnard lui écrit le 10 juillet 1778: «Je suis bien fcàché, Monsieur le Chevalier, que la perte de votre ami M. Rousseau vous éloigne de nous... Vous étiez certain que nous partagerions vos regrets, pour vous-même, ainsi que pour celui qui en est l'objet » (4). On peut dire qu'après la mort de Rousseau, c'est vers Bernardin que se tournent les fanatiques de Rousseau, comme vers son successeur (5). Bernardin se montre digne de cette réputation. Non seulement il reste personnellement fidèle au souvenir de Jean-Jacques, mais encore il

1 clxii, 152. '1 cxxxvi, 1. 2, f. 18. — 3; cxlii, 74. —

eux, 2'.). — ô cxxxvm 44.

se nomme, de sa propre autorité, curateur à sa mémoire. Il commence une biographie de son ami pour le défendre contre la calomnie. Il cherche des souscripteurs pour l'édition de ses œuvres publiée par Mercier (1). Il professe pour son ami un culte public et privé. Il lui élève dans son jardin un monument, où il l'associe à Fénelon (2).

Ainsi que nous venons de le voir, les contemporains auraient volontiers égalé le nom de Bernardin à celui de Jean-Jacques : irons-nous aussi loin, maintenant que la perspective d'un siècle et demi leur donne leurs véritables proportions ?

Il y a, dans le pays natal de Bernardin, un coin que l'on appelle volontiers : la Suisse normande. Je ne crois pas qu'on ait jamais songé à baptiser certains paysages des Alpes : la Normandie suisse. Et, de même, on peut bien dire que Bernardin a été « l'ami de Jean-Jacques », ce qui est une caractéristique et un honneur ; on ne penserait pas à appeler Bousseau « l'ami de Bernardin ».

En résumé, je le répète, Bernardin a été l'intime, le confident de Bousseau, mais non pas son disciple. Son originalité n'a rien perdu à son commerce avec un esprit plus puissant que le sien. Tout au plus leur intimité a-t-elle développé chez Saint-Pierre quelquesunes des qualités qu'il possédait déjà, qui leur étaient communes, et qui ont été la cause de leur amitié. Enfin il est très méritoire pour Bernardin d'avoir su se faire supporter par l'intraitable B,ousseau.

(1) xvii, 20. — ^2j lxxvi, 2(i ; cf. Œuvres, p. ôUô.

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