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CHAPITRE IX

Le Voyage à l'île de France.

I. La première édition. — II. Préparation d'une nouvelle édition en 1790.

En attendant que la publication du Voyage à Vile de France vint lui donner, sinon l'aisance et la gloire, du moins du pain et quelque notoriété, il fallait vivre. Il essaya, en 1773, de mettre à profit ses relations avec la famille de Keralio, dont le chef était placé à l'étatmajor de l'Ecole militaire. Bernardin aurait bien voulu y entrer ; le ministre de la guerre avait, par deux fois, promis de l'y placer, à la première vacance. Il se fait tenir au courant par Mme de Keralio, née Abeille, qui lui donne, le 20 octobre 1773, ce renseignement désolant : on vient d'y nommer un officier, en qualité de surnuméraire, sans appointements, avec promesse de la première place vacante (1).

Bernardin a besoin des Keralio : cela ne l'empêche pas, tout en se présentant chez eux en solliciteur, d'exiger la politesse la plus prévenante ; un jour, ils ont paru le recevoir froidement : il demande et obtient des excuses (2). C'est un de ses traits de caractère les plus saillants : ne jamais se laisser abattre par la pauvreté

(1) cxli, 21-22. — (2 cxli, 22.

lii BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

jusqu'à admettre que, petit ou grand, on le traite légèrement. Et pourtant sa gène confine à la misère. Il joint encore les deux bouts, mais à condition de pousser l'économie jusqu'à la parcimonie. Lui qui est obligé de fréquenter les salons, les antichambres ministérielles, il dépense en 1773 chez son tailleur trente-huit livres six sous seulement (1). Ce qui le désespère, c'est qu'il a des dettes, et que ses créanciers sont ses meilleurs amis : « Si je me reproche quelque chose, dit-il dans des notes pour son Voyage, c'est de n'avoir pu, malgré tant de travaux, économiser assez pour payer mes bons amis qui m'ont aidé ; mais depuis ce moment ils ont eu part chaque jour dans mes prières... Dieu [les] a peut-être exaucées : Taubenheim est administrateur général des finances. Duval est marié, et a plusieurs enfants. J'ai tâché de donner à leur nom quelque célébrité » (2).

C'est en effet à Duval que sont adressées les lettres qui forment le Voyage ; il y paye ses dettes de reconnaissance : il ne récrimine contre aucun de ses ennemis : quand il nomme quelqu'un, c'est pour en faire l'éloge ; plus tard, dans sa grande lettre du 26 janvier 1780 à Mme Necker, lettre qui est une véritable apologie, il pourra dire justement : « Qu'on lise mon Voyage à Vile de France : on y trouvera un mérite qui est peut-être unique dans ce genre d'ouvrage : c'est que, de tant d'hommes que j'ai vus et dont je pouvais être mécontent, ou comme voyageur, ou comme officier trompé et rappelé, je n'en ai pas nommé un seul ; et ce h esl pas par crainte que j'ai gardé le silence : j'ai osé décrire les vices d'une île entière, mais L'homme If plus obscur ne saurait se plaindre que j'aie voué son

] CXLI, (i2. — ,2: i.xxmi, 98.

nom au ridicule ou au mépris, et que je l'aie percé d'un trait dont la plaie saignera toujours. Que n'ai-je fait pour éterniser la mémoire de ceux qui m'avaient rendu les plus légers services ! Je n'ai pas même oublié mes pauvres nègres » (1).

La valeur morale de ce livre est donc considérable. Quant à sa valeur littéraire, je n'aurai pas besoin de la traiter longuement. Qu'il me suffise de rappeler que la seule description de la tempête parait à Sainte- Beuve un pur chef-d'œuvre, digue de Virgile et d'Homère : « 0 nature, grande et sincère, enfin, après bien des siècles, tu es retrouvée! » (2).

Le Voyage manuscrit avait été composé avec soin. A la partie principale, rédigée à l'île de France même, et lue par Mme Poivre, il avait ajouté toute la fin, le retour, écrite à Paris sur des notes qu'il avait prises en route (3). Le livre imprimé n'est pas la reproduction intégrale du manuscrit. Timide comme un débutant d'autrefois, Bernardin supprime de lui-même un certain nombre de détails qui l'inquiètent. Ainsi, n'ayant pas encore d'autorité sur le public, il n'ose pas raconter une histoire de chasse au lion, peu vraisemblable quoique vraie, qui lui a été contée par le héros, le frère de son hôtesse au Cap : pendant qu'il tuait un lion d'un coup de fusil, un autre lion l'assaillait par derrière, et le saisissait à l'épaule : « Il eut la présence d'esprit et la force de lui enfoncer sa main dans la gueule, ce qui l'étouffa. 11 me montra son épaule cicatrisée, et me dit qu'il avait un témoin du fait, M. de Tolback, gouverneur, qui faisait alors sa tournée.

(1) cxix, 4. J'ai public cette lettre dans la Revue de Paris, n° du 15 août 1904. — (2j Lundis, article sur Chapelle et Bachaumont, xi, 47-48. - (3) vu, 2.

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J'avais omis cette anecdote dans ma première édition, craignant d'avancer des faits peu vraisemblables. Mais depuis je me suis convaincu que la nature a donné à l'homme de dompter, avec ses armes naturelles, tous les animaux » (1). N'importe : il fit bien de biffer cette histoire que Tartarin n'eût pas désavouée.

Bernardin a été moins bien inspiré quand il a supprimé la fin de sa lettre XXVIIe, consacrée à son retour en France, à son débarquement : c'était un mouvement superbe, d'un romantisme à la Chateaubriand :

Adieu, terres bouleversées de l'Afrique, adieu, nègres infortunés, adieu, roches battues par les tempêtes, îles sauvages habitées par les oiseaux marins criards, adieu, vents éternels des tropiques, horizons sans bornes, vastes mers, adieu, adieu, je suis au rivage !

Oh ! que l'air natal est doux, que j'ai de plaisir à marcher sur ce gravier ! Comme ces eaux fraîches coulent en ruisseaux, et donnent la vie aux prairies ! Elles ne sont pas mortelles aux plantes comme celles de la mer. Que ces bois de chênes et de châtaigniers ombragent bien la cime de ces coteaux! Que ces longues avenues de pommiers sont rouges de fleurs! J'aime jusqu'à la terre de ces enclos couverte de roses sauvages et de ronces pendantes (2).

C'était d'une beauté si neuve que Bernardin, effrayé de son audace, a tout biffé. Ou bien, qui sait ? C'est peut-être son censeur qui lui a conseillé cette suppression, tout en lui en imposant d'autres. Ce censeur était plein de prudence : il forçait Bernardin à retrancher une anecdote bien anodine sur le tablier des Hottentotes ; la voici : « J'ai ouï dire à M. Poivre que

(1) vu, 3. — (2) cxcii, 7. Aime Martin a trouvé le passage si joli qu'il se l'est approprié en partie, Œuvres posthumes, p. xxxix. col. 2.

M. le duc d'Orléans, retiré à Sainte-Geneviève, l'avait chargé de vérifier si les Hottentotes avaient ce tablier, et qu'il s'était assuré que non. Le censeur avait jugé à propos de retrancher ce fait qui n'est au fond qu'un fait d'histoire naturelle, el qui devait] réfuter une erreur d'anatomie. D'ailleurs le prince et M. Poivre étaient deux personnages graves et deux philosophes (1). »

Après la censure officielle, la censure officieuse : ses protecteurs lui prêchent la diplomatie. Il aurait voulu dire toute la vérité sur la question des nègres : il avait rapporté de son séjour à l'île de France une véritable horreur pour les propriétaires d'esclaves, horreur qui durait encore vingt ans après (2) ; on comprend ce qu'il devait penser au sortir même de l'île, et ce qu'il voulait dire ; mais ses amis veillent : un commis du ministère, Audo, après avoir lu le livre en manuscrit, lui conseille, le 25 septembre 1772, de parler moins des vices des blancs, des malheurs des noirs, ou du moins de ne pas mettre leurs malheurs sur le compte de l'Administration (3). On lui fait supprimer également, pour ménager l'Administration, le récit d'un désastre français à Madagascar (4).

Un pareil livre ne pouvait plaire au monde officiel, qui ne fit rien pour aider Bernardin à le publier : le chevalier s'en plaignit, d'une façon assez naïve, dans son mémoire à Mme Necker : « Le ministre ne m'a pas seulement soulagé des frais d'impression, quoique ce soit un usage envers les officiers ou autres employés du Roi qui donnent des relations approuvées par les départements qu'ils ont servis» (5). Mais justement le

(1) vu, 3. — [2 eux, 1. 2, f. 1. — :î) <:xxxr, 13. — (4) cxlv, 130. — (5) exix. .").

« département » ne pouvait guère approuver une relation qui révélait des misères cachées par la distance. Bernardin aura beau ranger son Voyage dans la liste de ses services publics (1), ce n'était pas un titre aux faveurs officielles : et pourtant le chevalier obtint une gratification de l'ami de Mme Dougny, de l'abbé Terray (2).

11 espérait bien, du reste, tirer ailleurs parti, et bon parti, de son livre : avec ces illusions charmantes de l'auteur débutant, il escomptait à l'avance le succès du Voyage hors de France ; il croyait, dit-il dans son auto-biographie, « que cet ouvrage ferait une grande sensation en Europe, et qu'au défaut de la patrie tous les gouvernements lui offriraient à l'envi du service et des emplois à son gré, car il se rendait ce témoignage dans sa conscience qu'il avait pris courageusement la défense de l'humanité ». Naturellement il ne reçut la visite d'aucun ambassadeur. Le public ne se précipitait pas non plus chez les libraires pour enlever ces deux petits in-octavo, gros caractère. Ces exemplaires qui, en 1790, atteindront dans les ventes jusqu'à soixante livres, se vendent sept livres dix sous (4), ou plutôt ne se vendent pas, même en Normandie, même à Dieppe : « Les libraires de Dieppe n'ont pas votre livre, lui écrit sa sœur le 18 mai 1773. On pourra en avoir aux foires de la Mi-Àoùt et de Saint- André, par des libraires qui apportent considérablement à ces foires franches qui durent quinze jours, où tout Dieppe se fournit en tout genre » (5).

Vendant très peu d'exemplaires, son éditeur, le libraire Merlin, refuse de lui payer six cents livres qui

(1) xxxviii. 42. — (2) xxxviii. 42. — (3) ci.xii, 145. — (4) ex, 41 (5) cxlii, 1 3, f. 75.

restent dues sur les mille livres promises en échange du manuscrit. De là, procès : une première condamnation du 28juin 1773 ne suffisant pas, Bernardin est obligé de poursuivre son éditeur devant les juges et consuls des marchands de Paris. Le 9 juillet 1773, ce tribunal confirme le premier jugement et condamne Merlin à payer à M. de Saint-Pierre les six cents livres dues, « avec les intérêts de ladite somme, suivant l'ordonnance, à compter du jour de la demande» (1). Cela ne faisait pas vendre le livre. Le dernier tiers de l'édition resta plusieurs années en magasin, malgré les efforts des amis de l'auteur, et en particulier de d'Alembert et des encyclopédistes (2). Plus tard, une fois brouillé avec eux, il dira, moitié riant, moitié sérieux, que leurs applaudissements lui ont plus nui que servi : « Les philosophes m'ont porté malheur, comme ces sorciers de Thessalie dont parle Pline, qui faisaient périr les moissons, les troupeaux et les laboureurs, en en disant du bien. Ils ont fait, par leurs louanges, que mon édition et ma réputation [ont] séché douze ans sur pied » (3). Du reste, les encyclopédistes n'admiraient pas également tous les chapitres : ils prônaient surtout les Eut retiens sur les arbres, les /leurs et les fruits qui terminent le livre, « à cause de la tournure de système » (4). Cela valut môme une petite mortification au pauvre auteur qui la raconte lui-même dans sa biographie : « M. le comte de Creutz, ambassadeur de Suède, ayant dit chez M. d'Alembert que le Voyage à Vile de France était d'un homme honnête et sensible, mais ayant en même temps désapprouvé fortement une partie de cet ouvrage, le système qui est à la fin, on l'avertit que l'auteur, M. de Saint-Pierre, était présent.

(1) eu, 26. — (2) i.vim, 12. — Ci) clxii, 14(5. - (4) lviii, 12.

Sur quoi M. le comte de Creutz se retira très déconcerté. L'auteur lui écrivit le lendemain la lettre suivante :

Monsieur,

Permettez-moi de vous remercier du jugement que vous portâtes hier du Voyage à l île de France, puisqu'en condamnant l'ouvrage, vous avez distingué si honorablement l'auteur. C'est un exemple rare de modération dans un pays où toutes les opinions sont extrêmes, et sur deux objets que le public aime toujours à confondre.

Je suis si flatté, Monsieur le Comte, de l'éloge que vous avez fait de ma personne, que, pour le mériter, il n'y a point de réputation littéraire que je ne lui sacrifiasse. Je n'oublierai jamais les titres d'honnête et de sensible que vous avez donnés à mon caractère dans un moment où on ne pouvait pas présumer que vous voulussiez me donner de l'amour-propre. Ce sont les circonstances de ce moment qui m'ont fait prendre la liberté de vous écrire, pour vous assurer que je ne suis touché que de l'opinion que vous avez de moi, et que vous m'avez loué du côté louable. Je serais fâché qu'un homme honnête eût à se rappeler qu'il a sans le vouloir mortifié un homme sensible.

Je suis avec respect, etc.

Paris, ce l(î février 1773 (1).

Cette lettre nous montre bien le charmeur d'hommes en train de faire une conquête, et comment il s'y prenait pour se faire un ami d'un inconnu de la veille : le comte de Creutz lui offre son admiration, son amitié et l'invite à dîner (2).

Sur les simples lecteurs, le livre exerce la même séduétion : Mme de la Ville-Jehannin écrit à Bernardin : « Le chevalier de Kerralio, frère de celui que vous connaissez à l'Ecole militaire, me dit, après l'avoir lu

(1) ci.vm, 28. — (2) CLvra.29.

avec beaucoup d'attention : .le voudrais être l'ami de M. de Saint-Pierre » (1). Ce Voyage lui vaut surtout des amies : « vous avez mis le sexe pour vous, lui écrit Mme Challes, et c'est le bon parti. Les hommes jugent, mais nous décidons en dernier ressort » (2).

Si donc ce n'était pas un gros succès d'argent, ni un triomphe littéraire, c'était mieux qu'un succès d'estime. Bernardin commençait à réunir autour de lui un public spécial, peu nombreux encore, mais déjà passionné, et qui deviendra une foule. Il aurait pu se déclarer satisfait pour son début; pourtant son Voyage ne lui plaisait pas beaucoup, et il songea un peu plus tard à le remanier à fond. Anticipons un peu sur la chronologie pour épuiser cette question en une seule fois.

Au manuscrit lxxxii figurent des notes de deux époques différentes, les unes prises à l'île de France même, ou pendant le retour, les autres sous la Révolution, pendant qu'il préparait une nouvelle édition du Voyage, en 1790. Cette réédition n'est pas un simple projet en l'air bientôt abandonné, car Bernardin compose jusqu'au prospectus destiné à lancer le livre : entre autres choses on y trouve ce détail qui paraissait tout naturel aux contemporains : « le billet de souscription, signé de moi, sera conçu en ces termes : J'ai

reçu du Cit la valeur de trois boisseaux de bled

pour les deux volumes in-12 du Voyage à l'île de France faisant suite aux Eludes de la Nature » (4).

Dans cette réédition, qui du reste ne fut jamais pu-

(1) Lettre du 14 juillet 177:5 ; ci.vi, 20. — (2j cxxxvm, 38. :i xxxiv, 13.— 4 ex. 42.

bliée, il comptait, bien entendu, corriger les quelques erreurs qui lui avaient échappé la première fois (1). De plus, les remaniements qu'il projetait aboutissaient à une réfection totale : dans la première édition, il avait supprimé tout ce qui lui était particulier : « Mais depuis, dit-il, j'ai senti que ce qu'il y avait de personnel dans un voyageur était ce qui intéressait le plus du voyage. C'est cela ce qui forme l'illusion qui nous rend les choses présentes » (2) ; ou encore : « l'intérêt d'un voyage cesse quand on perd de vue le voyageur » (3). Aussi annonçait-il dans son prospectus qu'il parlerait bien en détail de sa propre personne (4), immédiatement après l'avant-propos : « Je commencerai par donner une idée de mon naturel et de mon éducation. Les voyageurs exacts commencent par offrir aux lecteurs un état des dimensions de leur vaisseau, de son équipage, et de ses approvisionnements. Pour moi, je présenterai aux miens l'état de moi-même, de mes passions et de mes talents, tels que je les ai reçus de la nature, et que l'éducation les a formés ou déformés. Nous avons déjà beaucoup de voyages du tour du monde. Mais il est peut-être plus difficile, et sans doute plus utile, de faire le tour de soi-même » (a). Il est heureux pour nous que ce portrait du peintre par lui-même, que Bernardin comptait installer à l'entrée de son monument, ne se soit pas égaré comme la majeure partie de cette réédition projetée : en voici les traits les plus intéressants :

Sur mon caractère.

Lorsque j'écrivis mon Voyage en 1770, j'étais novice, je n'osais étendre mes idées ; j'avais des ménagements à gar-

(1) i.vm, 3. — (2) xxxiv, 13. - (3) en, 4G. — (4) xxxiv, 4. - (5) en, 46.

der ; maintenant, vingt ans après, libre, plus tranquille par les passions, j'aime à revoir la différence que les années ont apportée dans ma manière de voir.

Ma sensibilité est extrême. Je n'ai jamais oublié ni un bienfait ni une injure. Je cherche à reconnaître le premier. J'ai pardonné souvent la seconde. Mais jamais je n'en ai perdu le souvenir. Jean-Jacques me disait : « le premier mouvement de l'homme est d'être bon: c'est la réflexion qui le rend méchant ». Et cependant, dans la contradiction, mon premier mouvement serait d'être méchant, mais la réflexion me rend bon.

Il me semble qu'il y ait en moi plusieurs étages où mon âme habite. J'aime naturellement le fond de la vallée, où, fatigué des maux de la vie, je me plais à [me] reposer. Mais si quelqu'un s'élève au-dessus de moi et cherche à me troubler, alors mon âme monte au-dessus de lui; si le malheur qui m'environne augmente, je monte d'étage en étage jusqu'au sommet de la montagne où je m'éloigne de la vue des hommes, me réfugiant dans un monde où je ne suis plus en leur pouvoir. La bonté m'attire dans la vallée, et le malheur me fait réfugier dans la montagne.

Ma vie aroulé sur deux pivots, l'amour et l'ambition. Quant à mon ambition, je la dirige tant que je puis au bonheur des autres, y faisant entrer le mien pour le moins que je peux, préférant une once de bonheur à un quintal de réputation, traitant à cet égard les autres comme je voudrais qu'ils me traitent moi-même.

Quant à ma disposition à aimer, plus j'avance en âge, plus je deviens difficile... Cependant je ne saurais renoncer à cette illusion qui a fait le charme de ma vie, me persuadant que, comme Sénèque, je trouverai une Pauline dans mes vieux jours (1).

A côté de ce portrait flatté et engageant, Bernardin comptait bien placer les médaillons de ses amis, voire de ses amies : « Ces lettres trop abrégées qui contiennent mon arrivée en Bretagne jusqu'à mon embarquement, seront beaucoup plus développées, et on y verra

(1) cxvi, 1 et 2.

le sujet de la mélancolie dont je porte depuis longtemps le foyer dans mon cœur... J'y ferai connaître les personnes auxquelles la fortune avait associé mon sort » (1). Parmi ces personnes doit figurer au premier rang la princesse Misnick. Il a même l'intention de publier, vers le second tiers du livre, les lettres de Mme de Radziwill, « pleines d'amour, d'espérance, de grandeur, au milieu de l'abandon, de la solitude » où il se trouvait, à l'île de France : il y aurait là, pensaitil, « un effet terrible par opposition » (2). Il y aurait eu là surtout un effet déplorable pour la réputation de l'indiscret chevalier, s'il avait nommé la princesse : mais elle devait traverser le livre incognito : « ce n'est point... la confession de ma vie que je veux faire, dit-il dans son prospectus, je ne la fais qu'à Dieu » (3).

Outre la part très considérable qu'il donnait à sa propre biographie, surtout au début de l'ouvrage, il comptait, au fur et à mesure du développement, y faire toutes sortes d'adjonctions, les unes d'ordre général, les autres de détail. Il voulait relever l'intérêt par des anscdotes ; ainsi, là où nous lisons simplement ceci : « nous trouvâmes un màt de hune garni de tous ses agrès. On crut le reconnaître pour appartenir à un vaisseau anglais que la tempête avait obligé de couper ses mâts. Nous l'embarquâmes » (4), Bernardin, au lieu de cette constatation toute sèche, qui semble tirée du journal du bord, voulait raconter cette petite scène très vivante, que Victor Hugo eût jugée digne des Travailleurs de lamer :

Dès qu'il fut à bord, le charpentier du vaisseau, très habile homme, nous dit : « c'est un màt anglais». Cepen-

(1) en, 46. - (2 cxvi. 48. — 3] en, 46. — (4) Œuvres, p. 102, >1. 2.

A PARIS. — LES TEMPS DIFFICILES loo

dant [il était] couvert de bernacles qui le rongeaient. — Et comment, lui dis-je, le reconnaissez-vous? — Il me dit : — C'est que ses poulies sont plus creuses, et les cordages plus légers. — Quel avautage y a-t-il ? — Un très grand. Le mât est moins chargé. Il faut moins de monde pour faire la manœuvre, qui se fait aussi plus promptement. » 11 me fit remarquer que les poulies étaient de bois de gayac, et les rouets plus évidés, mieux tournants ; que les cordages n'en pouvaient sortir ; que les cordes étaient plus menues, moins pesantes, du chanvre de la meilleure qualité ; d'où il arrive qu'il faut moins de monde pour faire la manœuvre de leurs vaisseaux ; que les mâts, moins chargés, résistent mieux à la tempête, prennent mieux le vent. Ainsi la supériorité de la marine dépend de ces attentions qui semblent frivoles. In bon gouvernement ne néglige rien.

Ainsi me parla cet habile homme, qui était lui-même un exemple de la négligence de notre gouvernement, car il était excellent charpentier constructeur, s'amusant à faire des patrons de frégates, passant sa vie avec son couteau,... et il était à la veille de mourir de faim, le Roi ayant acheté Lorient de la Compagnie. Tous les serviteurs de marine [étaient] réduits à la misère avec leurs enfants, ainsi que nous le vîmes aux environs de Lorient, dans les. villages où les matelots vous demandaient l'aumône (1).

On voit par le ton de cette fin que les temps ont bien changé depuis la première édition ; les censeurs ne sont plus à craindre : l'auteur a le droit de tout dire : il n'a plus à garder de ménagements comme en 1770 (2). Notamment ses rancunes d'ingénieur hors cadre contre ses collègues patentés et leur esprit de corps, de militaire hors rang contre les officiers brevetés, accumulées depuis la guerre de Sept Ans, l'île de Malte, l'île de France, etc., font une véritable explosion. Dans un fragment intitulé Education aux colonira, Bernardin s'en prend directement à notre système pédagogique qui

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