‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 4 sur 69 · INTRODUCTION XIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XIII

méfaits envers le pauvre Bernardin, le respeet de l'œuvre inédite d'un mort n'existait pas encore. Sans remonter jusqu'aux transformations de la pensée de Pascal commises par Port-Royal, il faut se rappeler que les supercheries littéraires ont été longtemps considérées comme une gentillesse : Macpherson inventait Ossian ; Mérimée publiera plus tard le théâtre de Clara Gazul, etc. De plus Aimé Martin ne se cachait pas toujours : pour la cinquième livraison des OEuvres de Bernardin, dans un prospectus qu'il a, sinon rédigé, au moins inspiré, il avoue candidement que le fragment de l'Arcadie qu'il publie a été refait par lui, quand il trouvait des passages imparfaits : « Quelques-unes de ces notes ont fourni à M. Aimé Martin le sujet descènes charmantes, qu'il a développées habilement, comme il pense que l'auteur se proposait de le faire » (1). Enfin, pour plaider jusqu'au bout toutes les circonstances atténuantes, il faut se rappeler que, dans sa vie privée, Aimé Martin était un galant homme. Lamartine, dans ses Recueillements, nous en fait un très agréable portrait. C'était un légitimiste avant la Restauration. Il avait des convictions ardentes, en religion comme en politique : son seul tort a été de les prêtera son maître. Dans le discours qu'il prononce sur la tombe de son ami Martin, Lamartine nous montre Rousseau

(1) eu, 1. 3, f. 33-34.

« versant son âme » dans celle de Bernardin de Saint-Pierre, et celui-ci, à son tour, dans sa vieillesse, « versant la sienne dans le cœur d'Aimé Martin », si bien que, par une série d'avatars, l'âme de Martin se trouve affiliée à celle de Fénelon, en passant par Bernardin et Jean-Jacques. Lamartine abuse vraiment de la métempsycose. Protestons au nom de Bernardin : si on l'avait consulté, l'auteur des Harmonies aurait pu, nouveau Socrate, répondre : « Que de médiocres choses ce jeune homme me fait dire et faire, auxquelles je n'avais jamais pensé ! »

Aimé Martin est le plus étrange biographe que Ton puisse rêver. Son moindre souci est de dire la vérité. Sans doute, il aime sincèrement l'homme dont il fait le portrait : il a même poussé si loin sa passion pour la mémoire de Bernardin, il a pris si chaudement parti pour Saint-Pierre dans ses anciennes querelles, et notamment dans son différend avec Didot-Saint-Léger, que ce dernier, se plaignant d'être calomnié et diffamé, fit condamner Aimé Martin par le tribunal civil de Paris à 300 francs d'amende, 1000 francs de dommages et intérêts, à tous les dépens, et à l'impression à ses frais de ce jugement à 3000 exemplaires (1). Mais ce zèle exagéré pour la mémoire de son héros n'est que la moindre des erreurs du biographe. Sa mé-

(1) Mss. CLXIX.

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