INTRODUCTION XV
thode critique, pour la partie narrative, ou plutôt son absence de méthode critique, son manque de sincérité scientifique, dépassent toute idée. Quand les documents lui manquent, il y supplée par sa propre imagination : au moment où il raconte les voyages de Bernardin en Russie, il ne peut plus mettre la main sur le récit qu'en avait fait Saint- Pierre lui-même : qu'importe ? Une note au crayon, sur le manuscrit, indique le remède : « écrire moimême tous ces morceaux si je ne les retrouve pas dans les papiers (1). » Une autre fois, il transforme en document biographique une théorie générale de l'auteur : il trouve un morceau inédit, intitulé par Bernardin lui-même la mort du sage : Martin écrit en tête, au crayon : « mort de Bernardin de Saint-Pierre », et au bas : « bon pour le volume des Mélanges (2). »
Ce sont là des cas isolés. En général, on peut dire qu'il a falsifié toute la biographie authentique, préparée par Bernardin lui-même, et dictée ;i sa seconde femme, ou même composée par elle de souvenir, car une partie des pages qui en subsistent ont été écrites au verso du billet de fairepart du mariage de Virginie (3). On peut doncdire qu'il y avait là un « Bernardin de Saint-Pierre raconté par un témoin de sa vie. » Aimé Martin n'avait qu'à publier purement et simplement ce
(1) cxvi, 2. — (2) cm, 10. — 3) clx, 38-39,
récit fidèle, écrit d'une façon charmante. Au lieu de cela, l'éditeur s'est contenté d'écrire au verso de ce document original et sûr ses propres élucubrations sur cette vie de Bernardin (1). Une seule fois, il l'a fidèlement transcrite dans son récit de l'entrevue de Bernardin avec le baron de Breteuil (2). Une autre fois, il a paraphrasé avec une certaine fidélité le récit des premiers doutes religieux de Bernardin (3). Tout le reste du temps, son récit est une correction du texte authentique. Sans doute, il avait raison de corriger certains lapsus commis par Mme de Saint-Pierre, qui met par exemple le Tasse au lieu de Stace (4). Mais ses corrections auraient dû se borner à ce genre de rectification, et elles eussent été peu nombreuses. Au contraire, elles sont innombrables, qu'il s'agisse de graves questions ou de purs détails. Ainsi, dans son Essai sur la vie, Aimé Martin raconte que Bernardin a voyagé avec un capucin, le père Paul, puis qu'il a voulu se faire jésuite (5). En réalité, on voit, par l'autobiographie, que c'est le capucin qui a détourné Bernardin de son envie de devenir jésuite, en l'emmenant faire un voyage (6).
Aimé Martin semble professer pour l'exactitude des dates une indifférence souveraine, que la ques-
(1) Notamment aux mss. c et clxi. — (2) Œuvres posthumes, Essai sur la vie, etc., p. xxxvi, col. 2; cf. mss. clxii, f. 13-15. — |3) Essai sur la vie, p. n, col. 1 ; cf. mss. clx, f. 29. — (4 Essai, p. xlix, col. 2, cf. clxii, 163. — (5) Œuvres posthumes, p. v, col. 1, et p. vi-vii. — (6) clx, 32.