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repose sur l'ambition, et indirectement à l'esprit militaire (l). Il reprend et développe cette dernière idée dans un autre chapitre intitulé: Défauts et vices de nos colonies. Remèdes. Dans son système, simpliste comme celui de La Rochefoucauld, l'ambition est la source de tous les fléaux de l'humanité en général, en particulier aux colonies, et plus spécicialement à l'île de France : c'est elle qui crée les trop grandes propriétés et l'esclavage, qui amène le déboisement, qui détruit l'équilibre social en donnant le premier rang à l'état militaire, qui fait des prêtres les associés des négriers, des pirates, etc. (2).
Dans ces descriptions poussées au noir, Bernardin manque visiblement de la sérénité de l'historien. Il développe, il déclame en homme de parti. C'est un réquisitoire qu'il prononce, et non un jugement qu'il rend. On voit bien la faiblesse de sa thèse lorsque, après avoir exagéré les maux, il aborde le chapitre des remèdes. Comme tous ceux qui se préoccupent d'abattre plutôt que de reconstruire, il est véhément quand il s'agit d'exposer le mal, et faible quand il propose le remède.
Pour faire prospérer l'île de France au point de vue économique, il faut réduire les plantations, les « habitations », comme on dit là-bas, à 50 ou 60 arpents ; y faire venir et y retenir des ouvriers. — Remarquons que cela ne reboiserait pas l'île, et que Bernardin oublie d'indiquer les moyens pratiques de substituer l'ouvrier blanc au noir.
Pour remédier aux défauts qu'il prête au clergé de l'île, quel est son procédé ? « Que si la religion catholique ne peut permettre qu'on détruise le célibat des
(1) lxxxii, 44. — (2) lviii, 52.
prêtres, si difficile à conserver sous la zone torride, au moins est-il d'une nécessité absolue, si on y veut conserver au moins la religion chrétienne, d'y envoyer des vieillards sans passion, qui ne se mêlent d'aucun commerce, et qui ne fassent autre chose que de prêcher la morale de l'Evangile, sans tristesse, en l'accompagnant de fêtes » (1). En somme, il propose une religion de pacotille et un clergé d'exportation. C'est peut-être spirituel, mais ce n'est pas sérieux.
Enfin comment guérir ce qu'il appelle un vice, cette ambition qui envoie à l'île de France et dans nos autres possessions les cadets sans fortune, ces risque-tout qui sont l'armée coloniale et pacifique de la France sous l'ancien régime ? C'est bien simple : ils n'ont qu'à rester chez eux : « ne cherchons point fortune aux colonies, et n'y passons que par l'ordre du prince et pour la défense de la patrie. Employons notre industrie et notre sagacité à rendre plus fertile cette terre où nous sommes nés » (2).
C'est presque le mot attribué à Robespierre : périssent les colonies plutôt qu'un principe vertueux! En voulant extirper l'ambition du cœur de l'individu, Bernardin ne s'aperçoit pas qu'il blesse la force expansive de toute la nation. Si pourtant les jeunes lecteurs du nouveau Voyage àVUe de France ne sont pas refroidis par ces conseils déprimants, s'ils sentent bouillonner en eux la vigueur inemployée, le désir de l'inconnu. Bernardin leur indique un émollient, un dérivatif. L'ancien coureur d'aventures déconseille les voyages au long cours et préconise le cabotage de plaisance : « Faites construire, dit-il, une felouque légère, ne calant pas un pied et demi ; partez de Paris au printemps,
1 1.V111, 52. — (2) lxxxii, 47.
et descendez la Seine : chaque soir vous échouerez prudemment votre bateau à la rive. Vous verrez le Havre, où Ton ne parle que de l'Amérique ; vous remonterez l'Orne jusqu'à Caen : là vous n'entendrez causer que de noblesse et de chevaux ; puis vous verrez le Mont Saint-Michel où il n*est question que de miracles, Lorient où l'on ne songe qu'aux Indes ; enfin vous arriverez à Nantes, et vous remonterez la Loire, en faisant de temps en temps la dînette dans les îles désertes du fleuve » (1). Voilà un voyage de tout repos, et bien propre à former la jeunesse!
On devine quelle eût pu être l'influence de ce livre trop sage. Déjà, après l'avoir lu dans sa première forme, pourtant si atténuée, Mme de Boisguilbert écrivait à Bernardin, le 6 février 1786 : « Je me suis procuré, Monsieur, votre voyage à l'isle de France : vous ne donnez pas envie de connaître ce séjour » (2). Qu'eût-elle dit, si elle avait pu lire la seconde édition que préparait le voyageur désabusé? L'horreur des mères françaises pour les colonies eût encore redoublé, si possible.
Au point de vue patriotique, on ne peut regretter que cette réédition soit restée dans les cartons de l'auteur. Au point de vue littéraire, nous avons perdu, sinon un chef-d'œuvre, du moins un livre de premier ordre, et qui n'eût ressemblé en rien au Voyage que nous connaissons ; la forme même eût été modifiée : au lieu de lettres, un journal (3).
Quand Bernardin songeait à modifier aussi radicalement son œuvre de début, il n'avait que cinquantetrois ans, ce qui, pour sa vigueur exceptionnelle, c'était que le déclin de sa maturité. Ce n'était donc pas
(1) lviii. 8. — (2 cxxxn, 40. - (3) xxxiv, 13.
une prudence sénile qui lui faisait ainsi modifier ses idées, c'étaient les déceptions de toute espèce qui l'avaient assagi jusqu'à l'excès.
Le Voyage n'était qu'un demi-succès pour son amourpropre, et une quantité négligeable au point de vue financier. Bernardin ne pouvait pas encore « chercher de l'eau dans son puits » (1) ; il serait mort de soif. Il lui fallait donc s'adresser à l'Etat. Le 4 août 1774, il soumettait au ministre de la marine un plan qui dut surprendre les bureaux, si habitués qu'ils fussent à recevoir des offres bizarres : c'était un mélange de projets chimériques â la Picrochole, de souvenirs personnels, et d'idées commerciales très pratiques. Bernardin offre à la Marine de faire, par terre et à pied, un voyage d'exploration, de prospection, jusqu'à l'Indus, voyage qui lui demanderait bien cinq ou six ans ; la Marine fait faire ce genre d'expéditions par mer : cela coûte cher, et on ne voit rien ; lui, il découvrira la partie de l'Asie la moins connue malgré les cinq mers qui l'environnent. Du côté de la mer Noire, il pourra conclure, au nom de la marine royale, des marchés avantageux pour les mâtures de Moldavie et les salaisons : un bœuf y coûte neuf francs. Près de la mer Caspienne, il découvrira l'endroit d'où les Busses tirent toutes sortes de matières précieuses : l'habile solliciteur fait miroiter devant les yeux du ministre des carrières entières de lapis : « J'ai vu, étant à Moscou, une caravane de Tartares Boukariens qui avaient apporté plus de deux milliers pesant de lapis lazuli ; [ils] disaient qu'il y en avait de grands rochers dans leur pays ». Puis il pousserait dans le Thibet, pour y découvrir quelque végétal utile, et finirait son voyage par
(1) cxli, 2-3.
Surate, qui fait un commerce considérable : « il s'y fabrique entre autres une étoffe de soie mêlée d'or et d'argent, dont j'ai vu toute la noblesse polonaise porter de grandes ceintures, et que les Hollandais apportent à Dantzig, où ils les vendent un prix excessif. Ce seul objet est immense, car il n'y a pas un gentilhomme en Pologne qui n'en porte, pour peu qu'il soit aisé ». En revenant par la mer Rouge, il s'occuperait de la question des cafés, très importante pour l'île de France et Bourbon : « J'ai vu à l'île de France un capitaine d'un petit vaisseau, qui, s'étant chargé à tout événement de quelques balles de café Bourbon pour Surate, le vendit avantageusement à des marchands de Moka, qui lui dirent que le café de leur pays devenait si rare par la quantité prodigieuse que la Turquie en consomme, qu'ils étaient très aises de trouver celui-là pour supplément ». Bernardin termine enatïirmant que son voyage serait glorieux pour Louis XVI et pour son ministre, avantageux pour la France : « quand je n'en rapporterais qu'une plante utile auxlandes de Bordeaux, j'aurais assez fait pour ma patrie ! » Tout le monde y trouverait doDc son compte, même l'explorateur : « quant aux frais de cette entreprise, guides, interprètes, transports, présents à faire, droits à payer, ainsi que pour m'assurer un sort à mon retour, si j'ai le bonheur d'en revenir, je m'en remets entièrement à vous » (1). Cette perspective de n'avoir rien à donner au voyageur, dans le cas où il ne reviendrait pas, ne suffit pas à tenter le ministère de la marine.
Rebuté de ce côté, Bernardin se retourne vers la Guerre, où il essaye de consolider sa situation bien précaire de capitaine ingénieur en disponibilité : il
(1) lxx, 7-8.
s'adresse au comte de Saint-Germain, son ancien chef, et lui remet une liste de ses services, qui se termine par une véritable plainte, presque désespérée : « Cet olïlcier sans fortune, et qui ne s'est soutenu ces deux dernières années que par deux gratifications de cent pistoles chacune, l'une obtenue du feu roi, l'autre de notre digne monarque Louis XVI, désire qu'on ait quelque égard à ses longs voyages, au zèle qu'il a témoigné pour sa patrie, et que le ministre de la guerre, dont l'équité et le patriotisme sont si connus, l'attache à son département comme officier réformé, afin de l'employer à tout ce qu'il jugera convenable au service du Roi » (1).
L'Etat repoussa assez dédaigneusement les suppliques d'un officier qui était en même temps un auteur, et qui ne craignait pas de dévoiler des vérités désagréables. Pour comble de malchance, Bernardin allait encore, à l'occasion du Voyage, se brouiller avec l'opposition, qui était une puissance, elle aussi. Il avait eu un instant l'idée d'ajouter à son ouvrage, pour en faire un juste volume, une petite parodie assez anodine des panégyriques d'académie, Y Eloge historique de mon ami .« C'est celui d'un petit chien auquel j'étais fort attaché. Il avait fait la traversée avec moi, et je le perdis à l'île Bourbon. J'ai écrit son éloge dans le genre académique. Cette plaisanterie plut beaucoup à quelques dames, mais elle pensa me brouiller avec de graves philosophes, et peut-être a-t-elle contribué à la haine que leur chef m'avait vouée » (2). D'Alembert en voulut-il réellement à de Saint-Pierre « jusqu'à la mort » ? Bernardin l'affirme plusieurs fois (3). C'est peut-être beaucoup dire. Toujours est-il que, un peu
(1) xlix, 17-18. - (2) lxxxii, 82 ; l, 2. — (3) xcvi, 16, et r.xix, 37.
effrayé par le succès qu'elle avait obtenue en simple lecture privée, il se décida à la supprimer dans l'édition de son Voyage (3).