‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 47 sur 69 · L'Arcadie. — n. Les Etudes de la Nature · texte numérisé non relu

L'Arcadie. — n. Les Etudes de la Nature

Bernardin, qui ne se décourage jamais, rédige, de la même plume qui vient de lui servir à écrire les Etudes, quelque placet ministériel. Souvent il le fait présenter par une dame, car, si les protecteurs l'ont quelque fois déçu, les protectrices ne lui manquent jamais. La sœur de l'ancien ordonnateur de l'île Bourbon, qu'il y avait connu lors du départ précipité du vaisseau Y Indien, Mlle de Crémont, l'engage à composerun mémoire pour M. deVergennes, en employant, lui dit-elle, « ces tours onctueux qui coulent si naturellement sous votre plume » (1). Le mémoire sera remis par la marquise de Jugnié, parente et amie du ministre. Bernardin écrit ce nouveau mémoire (2), et rap-

(1) cxxxm, 58 et 54. — (2) cvi, 12.

pelle qu'il a depuis longtemps remis au ministère des affaires étrangères, en 1760, un ouvrage intitulé : Observations sur le Nord (1). Le 22 mars 1783, le ministre lui accorde un secours de mille livres, en spécifiant que c'est le dernier (2). Hennin, désolé de ne pouvoir obtenir davantage, est pris d'un bon mouvement : Au pis-aller, vous m'avez dû pendant bien des années, et avez fini par me payer ; nous pouvons bien recommencer à nouveau compte. Il serait bon que je vous visse surtout pour savoir comment vous comptez faire imprimer, et s'il n'y a pas moyen de vous faciliter cette entreprise » (3).

C'est qu'en effet Bernardin termine ses Etudes de la Nature, tirées en grande partie d'une œuvre plus considérable, Y Arcadie, mine où, comme Chateaubriand dans ses Natchèz, Saint-Pierre puise, pour composer des œuvres plus réduites et plus précises (4) : « J'ai donné, disait-il, à des ruines le nom & Etudes, comme un peintre aux études du grand tableau auquel il n'a pu mettre la dernière main» (5). Il préparait ce table.au depuis la publication de son Voyage à l'île de France (6). Nous ne pouvons nous faire une idée exacte de l'immensité de l'œuvre projetée par ce que Bernardin en a donné lui-même, ni, naturellement, par ce que Martin en a publié ensuite à sa façon. Le voyage primitif du héros, Céphas, s'agrandissait au gré de l'imagination vagabonde de Bernardin : c'est ainsi que l'Egypte et la Gaule sont ajoutées, après coup, tant bien que mal, au premier itinéraire conçu (7). Un plan de VArcadie, écrit au crayon sur la feuille de garde du

(1) cvii, 20. — (2) ci.i, 48. — (3) Lettre du 22 décembre 1783 ; cuv, 51. — (4) i.ix. 1. 2, f. 1(>. — ."), clxii, 133. — ((5) Œùorek, p. 103, col. 2. — v7 i.ix, 14.

manuscrit cxc, nous indique à peu près ce que rêvait Bernardin : « La fête du mont Lycée. — Le séjour chez Tirtée. — Le voyage en Arcadie ; république imaginaire. — Le retour chez Tirtée. — Les vendanges chez Lamon ; l'abondance véritable. La grotte et les plaisirs de l'hiver. Amour, chasses et veillées ; déclaration, projets de bonheur. — Arrivée de l'athée égyptien : il raconte la mort de Sésostris et les malheurs de Troie. — Désespoir de Cyanée en apprenant que son amant est un grand roi ; elle préfère le devoir à l'amour, et ne veut point quitter son père. — Départ d'Amazis. »

Le premier livre, que Bernardin publia en 1788, fut assez froidement accueilli. Le Journal dp Paris, qui en rend compte le 20 juin 1788, préfère à ce roman moral le préambule où Bernardin fait le commentaire du VIIIe livre de l'Enéide (1). Et, de fait, on ne pouvait guère deviner, à lire ce premier livre, combien l'œuvre, dans son ensemble, pouvait être intéressante. Les aventures d'Amazis n'étaient pour Bernardin que le moyen de donner une forme romanesque, partant intéressante, aux idées morales qui lui tenaient à cœur. Il voulait que chaque livre de ce poème en prose se terminât par une grande pensée, comme cette fin du livre X, où le héros, trahi de toutes parts, dit à son ami, dans un accès de désespoir : « Il n'y a point de dieux, je vais devenir méchant, le sang va couler. — 0 mon fils, serez-vous cause qu'un jour, à cause de vous, les bons se feront méchants? 0 vous qui aimez la gloire, s'il n'y avait point de Dieu, il serait encore grand de conserver l'amour de l'ordre au milieu du désordre général. » Si Dieu n'existait pas, il faudrait

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