CLXIII
qu'un mortel jouât le rôle de la Providence : « Les peuples, effrayés d'errer à l'aventure, les hommes se méfiant les uns des autres, viendraient se réfugier sous son ombre et demander à son cœur le dieu qui manquerait à l'univers » (1).
Ce commentaire imprévu du mot de Voltaire : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer », ne doit pas nous faire supposer que Bernardin a été peu ou prou voltairien. C'est à d'autres sources qu'il puise, surtout dans la sagesse orientale : dans YÂrcadie, le brahmane Barthrooherri conte ses paraboles où la sagesse traditionnelle des Hindous apparaît, revue et très modifiée par l'auteur : Bernardin greffe sur la doctrine des réincarnations de l'homme une théorie très personnelle des punitions et des récompenses (2).
B. de Saint-Pierre a ses opinions à lui, influencées tout au plus par les idées de son ami Bousseau : il reprendra plus tard, dans son cours à l'Ecole Normale, et dans ses Harmonies de la Nature, la pédagogie qu'il a dès lors imaginée, notamment cette idée jacobine des droits de l'Etat sur l'enfant : s'il se trouve quelque mauvais père, ou quelque mère de mauvaise vie, élevant mal leurs enfants, on les avertit d'abord secrètement ; puis, si cela ne suffit pas. « on les bannit, on leur ote leurs enfants, car les enfants appartiennent à la patrie » (3) .
On le voit, Bernardin se range dans cette catégorie d'esprits qui, dès leur œuvre de début, entrevoient d'une façon confuse toutes les idées qu'ils préciseront plus tard : ils ne se répètent pas. ils se développent : comme l'arbre épanoui est contenu dans une simple graine, ainsi on peut retrouver le germe des produc-
(1) lxiv, 2. - 2 lxxxvii. 56 ; i.xx, 9-22. — (3) cxx, 99.
LE SL'CCÈS 213
tions futures dans leur première création. De YArcadie procèdent les Etudes de la Nature.
La préparation de ce livre est longue et sérieuse. Bernardin aurait pu mettre en tète de ses Etudes une liste bibliographique imposante, car il a beaucoup lu, et beaucoup cité, conformément à sa règle : « une preuve de goût dans un observateur est d'abréger les auteurs qui n'en ont point, et une d'imbécillité est d'abréger ceux qui en ont » (1). On trouve dans ses notes de longs extraits des voyages de Cook, de Wallis, du capitaine Byron, de Constantin-Jean Phipps, etc. (2). Malgré la richesse de ses lectures, on sent qu'il lui manque ces livres de vulgarisation qui abondent maintenant, et auxquels il supplée de son mieux. Il est obligé, par exemple, de se faire, pour son usage personnel, un dictionnaire de botanique (3). Il puise de plus dans l'océan de ses paperasses. Il met à contribution toutes sortes d'essais plus ou moins terminés, plus ou moins inédits. Un article sur le jeu de l'oie tuée à coups de bâton par les paysans lui fournit quelques lignes pour la VIIIe Etude (4). Cette utilisation d'anciens matériaux lui est d'autant plus facile que le plan du livre, à l'en croire lui-même, n'est pas très rigoureux (5).
En revanche, les scrupules du styliste sont infinis, et dépassent de beaucoup tout ce qu'on pourrait imaginer d'après sa formule trop modeste : « J'ai mis dans ces observations le meilleur style que j'ai pu y mettre ». Il suffit en effet de comparer le texte imprimé au ma-
il) cvra, 40. - (2) xxv.. 30-71 : m, 22. — (3)c;xxxix. — (4) xliii, 115. — (5) Œuvres, p. 139, col. 2.
nuscrit original pour voir avec quelle opiniâtreté il poursuit l'expression la plus simple et la plus franche (I). Ou bien encore on peut consulter le début manuscrit des Etudes, qui figure au dossier cxn, folios 1 et suivants : c'est une belle copie, écrite de la meilleure écriture de Bernardin, destinée à une lecture ou peutêtre même à l'impression : elle est tellement raturée après coup qu'il ne subsiste pas de la première rédaction une ligne intacte : tout est remanié.
Cette page présente un autre intérêt : elle nous montre quelle était sa préoccupation religieuse en écrivant les Etudes : dans le haut, il a écrit en grosses lettres : D. 0. Au Dieu Tout-Puissant, et il a ajouté la date de l'achèvement de la rédaction : 14 mars 1782.
Ses tribulations recommencent quand il s'agit d'imprimer. L'auteur du Voyage à Vile de Francs ne trouve pas d'éditeur pour ses Etudes. Il faut que Bernardin paie lui-même l'imprimeur, et il n'a pas un sou. L'ami Mesnard, prié d'avancer la somme entière, lui répond, le 15 mai 1784, que c'est impossible ; que sa femme et lui ne pourront faire plus que M. et Mmo Hennin, « en prenant sur le courant de notre ménage,... même en nous gênant » (2). En vieux fonctionnaire madré, il pousse même la prudence jusqu'à refuser la dédicace du livre {'S) . Evidemment les amis les plus intimes n'ont pas confiance dans le succès des Etudes. Il faut donc, pour les faire paraître, recourir aux subventions officielles. Hennin lui apprend, le 29 juin, que le maréchal de Castries, tout en refusant d'avancer de l'argent à l'imprimeur, souscrit
(1) On peut prendre, par exemple, le beau morceau qui termine la première Etude : « moi-même, ô mon Dieu, etc. » (Œuvres, p. 159, col. 1), et le rapprocher de la première rédaction, cpii figure au dossier cxi.i, 1 2, f. 25. — (2) clix, 3. — (3) Lettre du 2<> octobre 1784; <;lix, 11.
pour son département à cent exemplaires (1) : en effet, le 5 juillet 1784, le maréchal annonce à Bernardin qu'il lui accorde une souscription de 820 livres, payée immédiatement par le trésorier général de la marine (2).
Enfin le livre est imprimé : il faut maintenant le lancer. Bernardin mobilise ses amis. Hennin est chargé de négocier auprès de Panckoucke un compte rendu dans le Mercure (3). Gillée de Brémion fait annoncer le livre par les Affiches de Nantes, dans les termes prescrits par l'auteur, qui ne s'en remet à personne du soin de rédiger ses réclames (A). M. de Brémion place au moins vingt-cinq exemplaires à Nantes, ce qui est très joli pour une ville où il y a cinq « chambres de lecture » ; il regrette de ne connaître en Angleterre personne qui puisse recommander les Etudes (5).
Ses amies aussi sont mises à contribution : elles apportent le plus grand zèle à répandre les Etudes. Mme de Boisguilbert, qui vient d'entrer en relations avec Bernardin, est chargée de découvrir des libraires à Bouen (6). Aux déjeuners qu'elle donne, elle fait l'article : sur cinq invités, elle réussit à trouver trois souscripteurs (7).
Cette fois le succès de vente est très considérable. Un seul libraire de Rouen, Racine, prend, à la considération de Mme de Boisguilbert, deux cents exemplaires pour 1550 livres (8). Les éditions se succèdent : dès le 25 mars 1788, Bernardin met en vente la troisième, en quatre volumes, et deux libraires lui en prennent immédiatement à eux seuls pour près de trois mille livres (9).
(1) cliv, 60. — (2) cxxxm, 17. — (3) ci.iv, 70. — (4) cxxxvi, 1. 2, f. 7. — ô) c.xxxvi, 1. 2, f. 1. — ,(>) (.xxxn, 47. — (?) c.xxxn, 43. — «) cxxxn. 41-42. — (9) xxiv, 7.
C'est, sinon la fortune, du moins l'aisance. Bernardin achète pour cinq mille livres, près du Jardin du Roi, une petite maison située dans un quartier perdu et si mal habité, que ses amis s'inquiètent, et craignent pour sa sûreté (1). C'est dans la rue de la Reine-Blanche, rue qui n'est pas même pavée ; mais cela vaut mieux que l'hôtel meublé de la rue de la Madeleine : à distance, ce logis modeste prend des proportions gran. dioses : Gillée de Brémion envoie une lettre, le 23 décembre 1788, « à Monsieur le Chevalier de Saint-Pierre, en son hôtel, rue de la Reine-Blanche » (2). La gloriole du chevalier est satisfaite, et aussi sa probité : le succès lui fournit ce qui tenait surtout au cœur de l'honnête Bernardin : le moyen de régler son arriéré. Les Etudes lui permettent de liquider ses dettes d'argent ou de cœur : ceux qui l'ont protégé sont nommés dans ce livre, comme de Villedeuil, qui le remercie chaudement le 9 mai 1787 (3). Ceux qui l'ont aidé financièrement sont remboursés. Le prince Dolgorouki lui avait prêté en 1766 vingt-cinq frédérics d'or : il est soldé le 4 avril 1786 (4). Malheureusement quelques-uns de ces amis de la première heure sont disparus : il a le chagrin de ne pouvoir leur témoigner sa reconnaissance : « il y a deux ans passés que M. de Villebois est mort, à sa terre près Derpt. Je crois M. du Bosquet encore au nombre des vivants : il y était il y a dix mois. Depuis ce temps, je n'ai pas eu de ses nouvelles » (5).
Malheureusement aussi ses bénéfices sont diminués par l'agiotage des libraires, qui profitent de sa vogue pour vendre jusqu'à quatre-vingts livres des exemplaires qui ne leur ont coûté qu'une dizaine de francs (6).
(1) lx, 31; cxxxv, 1. 2, f. 4; cuv, 83. — (2) cxxxvr, 1. 2, f. 4. (3) cxl, 80. — (4) clxv, 72. — (5) fci.vm, 9 bis. — (6) cxxxn, 4.
Surtout Bernardin est victime des contrefaçons qui se font avec un véritable cynisme. Le libraire de l'Arcade du Louvre en étale une à sa devanture, et la police est impuissante, car elle ne peut pénétrer dans une maison royale. 11 faudrait s'adresser au gouverneur du Louvre, ou porter plainte à la prévôté (1). Mieux vaut laisser faire. En revanche, on peut agir à Lyon, où cette piraterie s'exerce sans vergogne (2). Deux libraires, Piestre et Delamollière, désignés nommément par Bernardin, s'indignent, et somment Fauteur de rétracter son « imputation injurieuse >^ (3).
Le pire, c'est que le public préfère les contrefaçons, imprimées lisiblement, à l'édition authentique publiée par Didot : les caractères en sont difficiles à distinguer (i). Bernardin éprouve ainsi une contrariété bien mortifiante, qu'il raconte au journal Le bien informé: « J'ai été invité un jour à une distribution de prix présidée par un ministre qui en faisait les frais... L'on m'avait réservé l'honneur d'embrasser conjointement avec lui tous les vainqueurs. Quelle fut ma surprise, lorsque j'en vis plusieurs, sortant de mes bras, emporter au bruit des applaudissements de toute l'assemblée, pour prix de morale et de vertu, mes Etudes de la Nature contrefaites! » (5)
C'est une lourde perte d'argent, mais un gain sérieux de popularité : les contrefacteurs travaillent malgré lui, et à ses dépens, à sa gloire. Les lettres d'admiration pleuvent au logis de la rue de la Beine-Blanche : en un an il paie pour mille écus de ports de lettres (6). A Mme d'Arbaud de Montalet, qui veut entrer en relations avec lui, il objecte qu'il reçoil déjà sept à huit
(1) cxi-, 18. — 12) cxl, 79. - (3) cxli, 1. 2, f. 102. - (i) ci.i, 67. — (5) N° du 11 nivôse au VII ; clxiv. — (6) clxii, 82.
cents lettres ou visites par an (1). Le monde officiel lui-même s'émeut, et commence à rechercher l'ancien solliciteur qu'on éconduisait autrefois. Le maréchal de Castries qui, le 15 février 1784, lui refusait un secours, lui écrit, le 22 janvier 1785, pour le féliciter, et lui redemander la liste de ses services : il finit par lui offrir une gratification de quatre cents livres (2). Yergennes lui envoie, le 19 janvier 1786, une lettre très flatteuse, et l'assure de l'intérêt qu'il prend à son bonheur et à sa réputation (3) ; le 30 mars suivant, nouvelle lettre, encore plus complimenteuse, pour le remercier de la seconde édition des Etudes [4). M. de Calonne, malade, et absorbé par l'Assemblée des Notables, trouve le temps de le remercier par l'intermédiaire de Mme de Chabannes (o). Puis le ministre annonce directement lui-même à Bernardin le renouvellement de sa gratification de six cents livres, et, ce qui vaut mieux encore, il la lui envoie du même coup, sous forme d'un mandat au porteur (6). Un peu plus tard, le 22 avril 1785, il lui annonce un nouveau secours de mille livres sur la caisse de la Loterie royale (7). Les princes du sang ne se montrent pas moins empressés : en janvier 1787, le duc d'Orléans accorde une pension à Bernardin (8).
Le clergé surtout vient à l'auteur des Etudes, frappé par sa piété philosophique, et tout surpris de se découvrir un allié aussi puissant, qui convertit des voltairiens comme le comte de Rochefort (9) : « Vous avez déjà opéré un grand bien, lui écrit Grandprey, le 10 septembre 1788 : on ne rougit plus d'avoir de la religion » (10). Les simples prêtres s'adressent à lui
(1) cxxxiv, 5. — (2) cxxxm, 18 et 22. — (3) cxl, 62. — (4) cxl, 03. — 5) cxxxm, 4 et 3. — <> cxxxm, 15. — (7 cxxxm, lit. — S ..lui, 16;cxxxiv, 1. — 9 cxi.v, 109. — 10) cxxxvi. 35.
comme à un ami : l'abbé Michel, curé de Saint-Roch,
lui écrit le 25 novembre 1789 : « Plus je lis vos charmantes Etudes de la Nature, et plus je vous aime et vous estime » (1). Les membres du haut clergé ne sont pas moins enthousiastes. L'archevêque de Paris l'invite plusieurs fois à dîner : quand Bernardin se décide à accepter, il trouve chez le prélat les comtesses de Gramont et de Chabannes : « Elles m'ont comblé d'amitiés, de bontés, de caresses, et m'ont appris qu'elles m'ont obtenu une gratification de cent pistoles de M. le contrôleur général, avec parole de la changer en pension l'année prochaine. Elles ont sollicité cette faveur près d'un an sans que j'en susse rien. Voilà les services que j'aime, et les seuls que je puisse accepter maintenant» (2). Entendez-vous le cri du poète? Quelle légitime fierté à voir qu'enfin on reconnaît sa valeur! L'archevêque de Sens lui envoie un mot charmant (3). L'archevêque d'Aix veut faire sa connaissance, et lui procure une gratification de mille livres (i).
En lui annonçant cette bonne nouvelle, Mesnard, très fier maintenant d'être l'ami de Bernardin, lui offre ses félicitations, sur un ton nouveau : « Il est bien juste que le gouvernement s'occupe de vous et vous procure de l'aisance, vous qui faites tant de bien au gouvernement » (5).
L'Académie française ne veut pas rester en arrière : sans que Bernardin ait fait la moindre démarche, elle propose le quatrième volume des Etudes pour un prix : M. de Saint-Pierre refuse, du reste, cette amabilité, parce que l'Académie « a gardé jusqu'à présent le plus grand silence » sur les volumes précédents (6).
(1) cxxxix, 17. — (2 xcm. (;;5. — ;} cxl, 4. — (4) cxxxvm. 4:5 :t.ix, 16. — :>) eux, 1. 2, f. 48. — <1) cxi.iv, 21).
Ainsi les corps, ses vieux ennemis, cherchent à se réconcilier avec lui. L'Université lui fait les yeux doux : « La Providence, lui écrit l'abbé de Yigneras le 26 octobre 1787, la Providence vous ménage des défenseurs dans tous les coins de l'Université... J'ai un parent au collège de Louis-le-Grand. Il m'assure qu'on donne votre ouvrage pour prix aux écoliers vertueux... Ch. Tonnelier, professeur de physique au collège de Navarre, enseigne publiquement vos sentiments sur le tlux et le reflux » (1). Comme c'est justement là la partie la plus faible des Etudes, cela doit flatter tout particulièrement Bernardin. C'est sur ce point qu'il rencontre quelque opposition (2j. Un ennemi masqué, qui signe « le Solitaire des Pyrénées », engage avec lui une polémique dans le Journal de Paris (3).
Le Mercure proteste également en 1788 contre son explication des marées par la fonte des glaces du pôle. Mais qu'importent ces quelques dissidences, lui écrit son amie Mme de la Berbère, puisque ces mêmes adversaires scientifiques « paraissent sentir, mieux qu'à eux n'appartient, le charme séducteur de vos ouvrages, ce charme qui vous fait autant d'amis que de lecteurs » (4)?
Bernardin se méfie un peu de la sincérité de ces amitiés, quand elles lui semblent venir de la curiosité ou de la mode : il refuse les invitations des grands seigneurs, « regardant, dit-il malicieusement, leur bienveillance comme une fleur qu'il fallait laisser sur sa tige, afin qu'elle conserve toujours son parfum » (5); mais il se laisse toucher par l'enthousiasme des jeunes gens. Le comte d'Allonville, major en second au régiment d'Auxerrois, lui envoie une épître en vers
(1) cxi., 64. — (2) M">e de Genlis, III, 304. - 3) ci.xiu. — \, i wxvm, 93, — (5) clxii, 81.
dithyrambiques (1). Un médecin militaire de vingt-trois ans demande à entrer en qualité de pensionnaire chez Bernardin, au prix que celui-ci voudra : il s'offre à Fauteur des Etudes, comme secrétaire, comme gardemalade, comme fils (2) ! Un autre disciple, Lafeuillade d'Aubusson, à qui ses parents font une pension de vingttrois mille livres, se décide à ne plus dépenser personnellement que mille écus : « Je veux dorénavant employer vingt mille francs par an à faire du bien ; et c'est sur la façon de le faire, que je voudrais vous consulter » (3) Un Breton demande à Bernardin d'être son directeur spirituel (4).
Les vieillards ne sont pas moins enthousiastes que les jeunes gens : son vieil ami, Gillée de Brémion, l'ancien maire de Nantes, lui envoie son Nunc dimittis, le 23 mai 1780 : « Tout ce que je demande à présent à la Providence, c'est que ma vue se soutienne jusqu'à ce que j'aie lu trois fois ce bel ouvrage » (5). Il était réservé au méridional Gay d'atteindre le maximum de cet enthousiasme religieux, de ce véritable fanatisme pour l'auteur des Etudes : « Vous portez des paroles de paix et de vie dans l'âme. On voit bien que vous descendez de la montagne, que vous venez de converser avec Dieu; et quel bonheur pour nous que vous nous aimiez assez pour nous répéter tout ce qu'il vous y dit » (6)!
Ces admirateurs forcenés sont un peu jaloux de la prédilection de Bernardin pour ses admiratrices : celles-ci ont véritablement la meilleure part. Un mot de la Préface les a frappés et presque blessés : M. de
(1) cli, 1. 3, f. 75. — (2ï cli, 1. 2, f. 20. — (3) cxi.vi, 48. — (4) cxxxiv, 55. — (5) r.xxxvi, 1. 2, f. 11. — (5) Lettre du 24 mars 1788 : cxxxvr, 1. 2, f. 76.
•2->'l BEKNARlJlN DE rfAIWT-PIERRE
Boisguilbert, tout en lui témoignant sa respectueuse sympathie, ajoute avec une sorte d'amertume : « d'ailleurs la voix d'un homme ne vaut pour vous que la moitié de celle d'une femme » (1). En revanche, Mme de Boisguilbert est enchantée et prend ce madrigal de Bernardin pour un accès de franchise : « Les hommes sont très jaloux du compliment que vous nous faites, et, pour se venger, ils disent que c'est une flatterie, que vous ne pensez pas ce que vous avez écrit : j'ai défendu votre véracité » (2). Les femmes rendent avec usure à l'auteur des Etudes son ardente sympathie : elles aiment l'écrivain, et le livre.
Dans l'œuvre, qu'est-ce qui les intéresse surtout? Ce n'est évidemment pas ce que Bernardin lui-même y préfère, la partie scientifique, en particulier l'explication des marées (3).
Les dévotes, comme Mme de Chabannes, en apprécient le sentiment religieux, sans trop le critiquer au point de vue du dogme, et les femmes sensibles en aiment la psychologie amoureuse.
Le charme est si fort qu'il opère même sur une des natures les plus sèches et les plus hargneuses que je connaisse, Mme de Genlis, que Bernardin apprivoise pendant quelque temps (4). Elle fait publiquement l'éloge de M. de Saint-Pierre, au grand étonnement de Mme de Boisguilbert : « ses louanges doivent être d'autant plus flatteuses qu'elle n'en est pas libérale » (o). Leur amitié est entretenue par des cadeaux, petits et grands : elle lui offre un oranger ; elle le fait profiter de son influence personnelle sur le duc d'Orléans, car c'est à elle qu'il doit la pension du duc (6). Il est vrai
(1) Edition de 1792, t IV, p. m. — (2) cxxxn, 44. — (3) cxxxni, 1. (4) cxliv, 25. — .Y' cxxxn, <SN. -, (6) cxxxvr, 1. 2, f. 47; cxxxn, 89.
que c'est encore à elle qu'il doit la perte de cette même pension, quand M. de Genlis eut réussi à brouiller Bernardin avec sa femme et avec le duc d'Orléans (1). C'est ce que nous apprend une lettre de Mmc de la Berlière, en date du 9 août 1787 (2).
L'amitié de Mme de la Berlière devait largement compenser l'éloignement de Mme de Genlis: nulle, mieux que cette femme exquise, ne peut personnifier à nos yeux le type caractéristique de l'admiratrice de Bernardin, de la « Bernardine « : c'est à de telles lectrices que de Saint-Pierre offre ses écrits ; il y a comme une harmonie préétablie entre elles et lui. Que d'attentions de toute nature : petits cadeaux, fleurs, arbustes, bourse brodée, invitations, souvenir exact de ses moindres préférences, de sa prédilection pour l'anémone (3). Surtout, quel talent délicat à flatter son amour-propre d'auteur, en citant, sans avoir l'air d'y toucher, ses théories les plus personnelles, celle des contrastes harmoniques par exemple : priée par Bernardin de lui faire connaître le milieu où elle vit, elle termine ainsi sa description du château de Termes : « enfin partout les plus charmantes consonances sont unies aux plus aimables contrastes » (4). De toutes les attentions que Mme de la Berlière prodiguait à Bernardin, la plus flatteuse était encore l'admiration d'une femme supérieure, qui sait rester simple. Elle pense comme lui, elle sent comme lui : elle comprend la véritable nature ; elle lui écrit, à propos du château d'Epinay : « Les jardins sont comme tous ceux de ces pays-ci, des bosquets, des avenues, des charmilles bien taillées, et tous ces ouvrages de l'art avec lesquels
(1) cxxxviM, ;{.">; cxi. iv, 2.S. — (2 cxxxvm, 35. — (3) cxxxvm, 2N. I cxxxvm, 4(j.
on parvient, après beaucoup de peine et de dépease, à ôter à la nature sa grâce et sa variété » (1). Il y a dans ses lettres des anecdotes bien contées, des scènes qui eussent réjoui Greuze, et qu'elle décrit avec une aimable simplicité, en femme digne de comprendre les Etudes et d'en faire son profit.
Le livre de Bernardin devient pour ses lectrices, grandes dames ou simples femmes de France, un manuel religieux, une « Imitation de la Nature », si j'ose dire, où elles puisent des consolations : « Si quelquefois, lui écrit Mlle Aubert le 7 octobre 1789, mon cœur s'appesantit et s'attriste, alors j'appelle à mon secours le 4e volume des Etudes de la Nature, et cette douce lecture est pour mon cœur un baume salutaire » (2). Les plus frivoles y gagnent quelque chose : à Nantes, lui raconte son ami de Brémion, elles renoncent à la coquetterie et au jeu, pour se plonger dans cette lecture (3).
De proche en proche ce succès d'attendrissement sans exemple se propage jusqu'à l'étranger. Un Italien, Appia, écrit le il décembre 1789 à Bernardin : « Vos Etudes ont toujours calmé mon âme agitée » (-4). En Allemagne, les savants de premier ordre accordent, au témoignage de Taubenheim, leur estime au livre et à son auteur (5). Bref, ce n'est pas un succès restreint à la France, c'est un triomphe européen.
Cela veut-il dire que ce livre est parfait? que sa valeur scientifique égale son mérite littéraire? Il est certain que, aux yeux de la science pure, ses théories, son explication du monde, sont bien subjectives : ses contemporains eux-mêmes en sont frappés (6). On
(1) cxxxvm, 41. — 2 cxxxi. fi. — (3) cxxxvi, 1. 2, f. lfi. — (4) cxxxi, 21. — (5) cliii, 18-19. — (6) Mercure de France, nn du 11 octobre 1788; cxlvii, 78.
LE SUCCÈS '2'lo
pourrait même dire que, par certains côtés, Bernardin est un esprit antiscientifique. Je ne dis pas cela à cause de quelques erreurs de fait qui peuvent échapper à tout le monde, comme celle-ci : « le porc-épic lance des traits » (1). Mais il y a des erreurs de doctrine, notammenl son explication des marées, qui semble avoir été à cette époque la quadrature du cercle pour les cerveaux brûlés (2). Il y a surlout un dédain des méthodes précises, qui ne convient pas même à un simple littérateur. Il est bizarre que ce vulgarisateur de l'astronomie repousse l'emploi du télescope, et se contente de parler des astres « seulement autant qu'il est permis à l'œil de l'homme de les apercevoir, et à son cœur d'en être ému » (3). Introduire le sentiment dans la science est très délicat : la science risque d'y perdre en précision tout ce qu'elle gagne en agrément. Bernardin en arrive à considérer La Fontaine comme un éminent naturaliste, à dire sérieusement cette énormité : « si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes, elles seraient encore pour moi un supplément à celle des animaux » (4). De pareilles assertions rabaissent les iïtudcs au rang des livres de science amusante, ou tout au moins des ouvrages de science « à l'usage des gens du monde ». On serait tenté d'appliquer à l'œuvre de Bernardin le mot qu'il lance aux ouvrages de ses collègues : « Vos livres sur la nature n'en sont que le roman » (5).
Et pourtant ce serait injuste, car Bernardin, par beaucoup d'autres côtés, est un vrai savant. D'abord il aime la matière propre de sa science ; il adore la
(1) Œuvres, p. 151, col 2. — 2) Latude s'en occupait à Vincennes : cf. Frantz Funck Brentano, Revue Hebdomadaire, 30 octobre 1897, p. ()(>?. — 3) Œuvres, p. 140, col. 1. — (4) Œuvres, p. 135, col. 1. — (5) Œuvres, p. 138, col. 1.
nature, même ce qui nous en parait ennuyeux; à son ami Jean-Jacques, qui n'aime des saisons que celles où les jours croissent, et qui trouve que l'année est finie quand les jours commencent à diminuer, il répond : « Vous avez bien abrégé vos plaisirs. Tout me plaît, même [la] pluie ; la nature [est alors j comme une belle femme qui pleure. J'aime l'automne, ses richesses, ce temps mélancolique. J*aime les tempêtes sonores dans les bois, la nuit » (1). Cet enthousiasme à la Lucrèce repose sur une observation personnelle très minutieuse. Comme botaniste, il pousse ses recherches en tous sens : il s'en va, herborisant partout, jusque sur les tours Notre-Dame, où il découvre une nouvelle espèce, la marguerite des clochers Notre-Dame, couleur blanc de neige (2). Les spécialistes d'aujourd'hui trouvent du bon chez Bernardin, des idées <; qu'aucun botaniste moderne ne désavouerait » (3). Un professeur d'embryologie à la Sorbonne compare très sérieusement Bernardin à Darwin (4) ; j'oserai même ajouter ceci : la lutte pour la vie, la sélection naturelle, seront peutêtre rangées depuis longtemps au nombre des hypothèses surannées, comme l'ancienne horreur de la nature pour le vide, qu'on lira encore avec charme les meilleurs morceaux des Eludes de la Nature.
Sera-ce pour leur valeur philosophique? Je ne crois pas : la doctrine de Bernardin n'est pas assez originale. Sans doute il a une façon très personnelle de penser à nouveau la pensée d'autrui. Ainsi, quand il reprend, au début de son livre, l'étude de l'infini de petitesse, il la fait, le microscope en main, avec plus de précision
1 sevra, 14fi. — (2) cm, 13. — (3) F. Faideau, Le monde moderne, mai 1898, p. 656. — (4) Le Dantec, Revue Universelle, 27 janvier 1900, p. 68-69.
que Pascal, avec un vrai charme, mais sans l'effrayante éloquence des Pensées (1). Il est bien probable que s'il n'avait pas lu Pascal, il n'aurait pas écrit ce morceau des Etudes. De même ce n'est pas lui qui a inventé la théorie des causes finales; sans se livrer là-dessus à des plaisanteries, vulgaires tant elles sont usées, il faut admettre, avec un philosophe contemporain, que le fait de la finalité, considérée comme la simple convergence d'un certain nombre de faits vers une même fin harmonique, est absolument hors de discussion (2). Cela posé, il faut reconnaître que Bernardin a usé des causes finales jusqu'à l'abus, et qu'il n'a pas toujours été très heureux dans sa façon d'interpréter à sa fantaisie les intentions de Dieu : quand il demande « où sont, dans les historiens de la nature, les Tacites qui nous dévoileront ces mystères du cabinet des cieux, sans l'explication desquels il est impossible d'écrire l'histoire d'aucun animal sur la terre (3) » ; quand il essaie de combler cette lacune et d'être ce Tacite d'un nouveau genre, on songe à ces interprètes téméraires des secrets d'Etat que blâme Bossuet : on serait tenté de ranger Bernardin parmi ces politiques spéculatifs qui arrangent suivant leurs idées les conseils du Boi des cieux, et composent sans instructions les annales du monde. Bernardin n'est pas de ces philosophes qui demandent à Dieu la chiquenaude initiale qui met le inonde en mouvement, et se passent ensuite délibérément du pouvoir divin; au contraire, il lui faut, dans son système de la fonte des glaces du pôle, l'intervention périodique et matérielle de Dieu : « Un peut me faire ici une très forte objection, dit-il. C'est que, si les
1 Œuvres, p. 131. — 2) Paulhan, l'Activité mentale et les éléments de l'esprit, p. 553-554. — (3 Œuvres, p. 136, col. 1.
effusions polaires occasionnaient les mouvements de la terre dans l'écliptique, il arriverait un moment où, ses deux pôles étant en équilibre, elle ne présenterait plus que son équateur au soleil. J'avoue que je n'ai rien à répondre à cette difficulté, sinon qu'il faut recourir à une volonté immédiate de l'Auteur de la nature, qui détruit l'instant de cet équilibre, et qui rétablit le balancement de la terre sur ses pôles par des lois qui nous sont inconnues » (1).
Qu'est-ce à dire, sinon que le Dieu de Bernardin est un bien pauvre mécanicien, puisqu'il a besoin de remettre en mouvement à chaque instant sa machine arrêtée, et que sa mécanique céleste ne vaut pas la plus simple machine à vapeur : les ingénieurs ont depuis longtemps résolu le problème du point mort, et Dieu n'aurait pu y réussir? Le Dieu de Bernardin me paraît une conception bien vague. Le clergé alors obligé de faire flèche de tout bois, et réduit à n'être pas difficile sur le choix de ses alliés, avait accepté le livre de Bernardin avec enthousiasme, parce que c'était une arme de guerre contre l'armée philosophique; mais .-ù les circonstances avaient permis d'examiner l'ouvrage avec quelque précision dogmatique, nul doute qu'on y eût trouvé toutes sortes d'erreurs et d'hérésies. Un Bossuet eût malaisément accepté la théorie des Harmonies, moitié anges et moitié déesses, forces de la nature et émanations de la toute-puissance divine (2). Les esprits profondément religieux éprouvent une gène particulière à voir comment Bernardin fait intervenir Dieu dans le monde : la duchesse de Broglie écrit à une amie, le 21 juillet 1820 : « Je lis les Etudes de la Nature de B. de Saint-Pierre, où je trouve un grand
(1) Œuvres, p. 178, col. 1. — (2) xcvn, 29, 33.
charme, quoique le système d'idées soit bien souvent pris dans le faux : cependant l'auteur y est toujours sincère, ce qui fait que cela ne choque pas : il y a bien plus de vérité que dans M. de Chateaubriand, mais c'est une façon trop anodine de voir le monde, et les voies de la Providence sont plus mystérieuses et plus graves que cela » (l).
J'ajouterai que, si le fond de l'œuvre est supérieur aux idées de Chateaubriand, sa valeur artistique est au moins égale à celle du Génie du Christianisme, car la forme même des Etudes est originale : de ce côté Bernardin n'a imité personne, et Chateaubriand a imité Bernardin. B. de Saint-Pierre a été son propre maître. Son paysage, par exemple, a quelque chose de très particulier : jusqu'à Bernardin, les rares écrivains qui ont regardé la nature n'y ont vu que des lignes et des couleurs : lui, il ajoute les bruits, et même les odeurs : non seulement il voit un paysage, mais il l'écoute, et il le sent : sa description se rapproche d'autant plus de la vie. Rêvant un paysage fait à souhait, il décrit d'abord tout ce qui pourrait plaire aux yeux, puis il ajoute : « Supposons-y (ce que ne peut rendre ni la peinture, ni la poésie) l'odeur des herbes, le frémissement des feuilles, le bourdonnement des insectes, le chantmatinal des oiseaux, le murmure, sourd et entremêlé de silence, des flots qui se brisent sur le rivage » (2).
Ce qui vient compléter ces impressions déjà si compréhensives, et donner au paysage, dans les Etudes, sa caractéristique finale, c'est un souille de sensualité tantôt frais et tantôt brûlant : au printemps, Bernardin écoute chanter les oiseaux : « on entend de tous côtés
(1) Lettres de lu duchesse de Broglie, 3e édition, p. 53-54. — (2) Œîivres, p. 154, col. 2.
les accents maternels ; on respire l'amour dans les vallons, dans les bois, dans les prés ». C'est là, je crois, ce qui valut à ce livre beaucoup de lectrices, ce qui fut la principale cause de son succès, et c'est là aussi le trait commun entre les Etudes et Paul et Virginie.