CHAPITRE XIV
Paul et Virginie.
Mis à l'abri du besoin par le succès matériel des Etudes, continuant du reste à toucher chaque année sa gratification de mille livres, Bernardin peut composer à loisir le chef-d'œuvre qui le met hors de pair(l). Ce n'est pas d'un seul élan qu'il s'est ainsi élevé au premier rang. Avant d'écrire ce roman qui ne craint aucune comparaison, il fait toutes sortes d'ébauches qu'il garde judicieusement dans ses cartons : un roman dont la scène est « sous les glaces du pôle » (2) ; un « roman grec » dont il utilise quelques parties pour son Arcadie, notamment la description du Melita ou de Malte (3) ; un récit sicilien, dont les personnages devaient être Scipion l'Africain, un noir, ancien esclave d'Annibal, et des brigands (4) ; puis de courtes nouvelles, une pastorale normande, intitulée « Fêtede la Suint- Jean dans le pays de Caux » ; le principal personnage est une bonne duchesse qui se costume en paysanne,
(1) cxcvn, 24. - (2) i, 135. — (3) Œuvres, p. 614, col. 2 ; mss. I, f. me). (4) i, 2-5.
pourvoir de près, dans toute leur naïveté, les mœurs des gens de la campagne : bergerie florianesque, pour les grands seigneurs sensibles (1). Bernardin, dont le défaut est la diffusion, l'extrême élasticité des plans, travaille à se condenser : c'est ainsi que, sur une seule page, il fait tenir toute une nouvelle, .< le Savoyard et la Fille de joie », sorte d'ébaucbe du Passant : la fille de joie finit par pleurer d'attendrissement devant la vertu tranquille du tout petit Savoyard (2).
Enfin il se met au roman qui doit le rendre immortel. Le sujet se présente d'abord à lui sous une forme autre que celle que nous connaissons. Bernardin pense d'abord à l'introduire dans une nouvelle édition du Voyage à l'île de France ; la quinzième et dernière lettre devait être « l'histoire de M'le Virginie de la Tour » (3).
Puis, comprenant que ce pur diamant doit être monté à part, Bernardin le détache, et le polit avec amour. On ditqu'il le recopia sept ou huit fois de sa main en le perfectionnant sans relâche (4) : tous ces manuscrits sont perdus. Le dépôt du Havre nous permet pourtant de nous faire une idée approchée de la préparation de L'œuvre. Bernardin fait plus d'une coupure, supprimant, par exemple, ce passage-ci, qui nous paraît pourtant être de la valeur moyenne de l'ouvrage ; après le départ de Virginie, Paul se fait instruire de la vie en France : « Quelquefois, entendant parler des hôtels de Paris,... venant à se représenter la contrainte où vivait celle qu'il appelait sa sœur, il s'écriait : « Beviens avec nous, chère amie, vivre libre, contente, heureuse. Quitte tes palais, reviens dans ces cabanes où l'on n'a
1) xcvn, 247. —(2 cxxn, 38. — 3 cvn, 30. — (4) Journal tic l'Empire, 14 mars 1814.
jamais envié ni médit. L'air y est pur comme les cœurs.» Puis, regardant son jardin, ses vergers chargés de fruit : « Vous ne m'avez jamais coûté que des larmes déplaisir » (1).
Bernardin a également supprimé, dans la conversation du vieillard avec Paul, ces deux fragments où il avait mis son expérience personnelle, ses désillusions, ses rancunes : « Vous cherchez la réputation, ô mon ami, [ce] bien qu'aujourd'hui donne l'intrigue, et qu'ôte la calomnie. Où la trouverez-vous ?... En Hollande, où j'ai demeuré, l'état militaire est presque regardé comme rien. On n'y fait cas que des magistrats. A cent lieues de là, en France, c'est tout le contraire. La noblesse militaire a fait une classe des familles de robe. Vous ne trouverez pas deux états qui ne pensent différemment. Que de monde vous choqueriez, si vous viviez naturellement » (2). De même pour l'amour des distinctions : « Dieu a rendu tous ses ouvrages parfaits très communs, à l'infini. Il a de même fait les ressorts du cœur humain bons : l'amour, la bienfaisance, la générosité, la constance. Tous doivent tendre aux vertus, parce que tout alors ira bien. Mais l'amour de la distinction est une dépravation, car il serait impossible que tous fussent considérés. Vous connaîtrez parce raisonnement le bien du mal, vous demandant : si tous étaient ainsi, la société pourrait-elle subsister ? Et vous verrez que le vice seul ne peut être général. Quelle est donc la récompense de la vertu ? Celle d'être bien avec soi-même et avec Dieu » (3).
On voit, dans ce curieux passage, quelle est la profondeur de la pensée chez Bernardin, puisqu'il formule en somme, avant Kant, le critérium kantien de la mora-
(1 cm, 10. — 2) cm, il. - :î cm, il.
litë. ELpourtant il a supprimé ce morceau parce qu'il ne lui a point paru suffisamment bien venu, parce qu'il n'a pas voulu, ou qu'il n'a pas pu, lui donner une forme parfaite. Ses scrupules d'écrivain sont plus grands encore que dans les Eludes, pour cette œuvre où il pressent un chef-d'œuvre. Rien ne le prouve mieux que ses tentatives réitérées pour amener à la perfection le joli morceau des deux enfants sous la pluie :
Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et, m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux .têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda, enclos dans la même coquille (1).
Tout cela, sauf la comparaison mythologique delà fin, est d'une exquise simplicité. Mais, pour en arriver là, Bernardin s'y est repris à quatre fois : c'est à force de travail qu'il a réalisé le rêve de tout bon artiste : la sobriété, la pureté, rien de trop, rien de trop peu. Sur la même feuille, on trouve quatre « états » successifs de la même gravure ; voici le premier :
Quand on en rencontrait un à la promenade, on était sur que l'autre n'était pas loin. Un jour que je traversais le revers de cette montagne, j'aperçus Virginie seule. Mais m'étant approché, je vis que Paul et elle se tenaient par le bras; et, comme il était venu à pleuvoir, Virginie avait re-
1 Œuvres, p. .724, col. 1.
levé son jupon par-dessus sa tête et celle de Paul. Rien n'était plus aimable. Ces deux jolies têtes d'enfants renfermées sous la même coquille (U).
L'ébauche n'est guère satisfaisante : le détail important, qui explique tout, et qui a dû frapper d'abord la vue du vieillard, est rejeté au milieu, et vient trop tard. Bernardin recommence :
Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais le revers de cette montagne, j'aperçus Virginie toute seule, à ce qui me semblait, qui descendait le long de la prairie, et se hâtait de gagner la maison, la tête couverte de son fichu de taille, qu'elle avait relevé par derrière sur sa tête pour éviter la pluie. Mais m'étant approché, je vis que Paul était avec elle sous le mouchoir, et la tenait sous les bras, riant l'un et l'autre d'être sous la même couverture. Rien n'était plus aimable que ces deux têtes charmantes d'enfants qui semblaient encloses sous la même coquille.
C'est déjà mieux comme ensemble, maisla «prairie », c'est bien vague, et le « fichu de taille » ne vaut pas le «jupon ». C'est peut-être par pudeur littéraire que le jupon a été sacrifié ; mais un mouchoir, si grand qu'il soit, ne peut couvrir deux enfants. Bernardin se remet à l'œuvre :
Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais le revers de cette montagne, j'aperçus Virginie toute seule, à ce qui me semblait, qui se hâtait de traverser le jardin, la tête couverte de son jupon qu'elle avait relevé par derrière sur sa tête pour se mettre à l'abri d'une forte ondée de pluie. De loin je la croyais seule ; mais m'étant approché d'elle pour lui aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul sous le bras, riant l'un et l'autre d'être à l'abri sous un toit
(I)clxx, 24.
de leur grandeur et de leur invention. Rien ne me parut plus aimable que ces deux têtes charmantes d'enfants qui semblaient s'enfermer sous une même coquille.
Bernardin n'est pas encore satisfait. Que veut dire en effet « le revers d'une montagne » ? « Lui aider à marcher » est-il bien français ? Où a-t-on vu des tètes d'enfant sous une coquille ? Décidément il faut encore corriger l'esquisse :
Quand l'un des deux se trouvait dans l'embarras, il était bien rare que l'autre ne fût pas tout prêt à le seconder. Un jour que je descendais cette montagne, j'aperçus Virginie qui se hâtait de traverser le jardin, la tète couverte de son jupon qu'elle avait relevé par derrière pour se mettre à couvert d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule, et m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul sous le bras, riant l'un et l'autre d'être à l'abri sous un toit de leur grandeur et de leur invention. Rien n'était plus aimable, sous ce jupon bouffant, que ces deux têtes charmantes qui, comme celle des enfants de Léda, semblaient renfermées sous la même coquille.
Plus d'un, parmi les bons artistes, se serait déclaré satisfait. Bernardin découvre encore, bien des fautes :un « toit » ne marche pas : la métaphore est donc fausse. On ne peut pas être enfermé sous, mais bien dans une coquille, etc. Combien fallut-il encore de reprisesà Bernardin, pour arriver à se satisfaire, et à donner le tableau parachevé que j'ai cité d'abord ?Je ne sais, mais je puis affirmer maintenant que nul n'a pratiqué plus consciencieusement que lui le limse labor et mora.
Ce n'était pas un simple succès d'artiste qu'il cherchait : le fond le préoccupait au moins autant que la forme : il avait développé làses idées les plus chères. Ce roman renferme, dit-il, le résultat de toute sa philo-
sophie (1). Aussi prépare-t-il avec une tendre prévoyance le succès de son livre : il le lit à des amis de choix: « ce sera avec un très grand plaisir, lui écrit Mme de la Berlière le 18 janvier 1780, Monsieur, que nous irons, samedi, sur les quatre heures après-midi, entendre l'intéressante histoire de vos aimables enfants » (2). La lecture la frappe tellement que, le 9 août 1787, elle lui parle encore du plaisir qu'elle a eu, de son espoir de lire bientôt l'œuvre imprimée (3). Non content de ce premier succès, il voulut recommencer devant la belle-sœur de Necker, Mme de Germany : « pour me délasser de mes rudes travaux, et de chagrins plus rudes encore, lui dit-il, j'ai composé une petite pastorale qui peut-être irait à votre cœur » (4). Mme de Germany préféra que la lecture se fit devant la famille Necker ; comme Bernardin, malgré ses déceptions d'antan, était resté en relations avec le tout-puissant contrôleur des finances, et venait même de lui demander un dégrèvement sur sa capitation, il ne pouvait refuser (5). On connaît le récit d'Aimé Martin (6 : il est vrai dans l'ensemble : les détails seulement ont été altérés, surtout le mot capital : Mme Necker n'a pas parlé d'un verre d'eau à la glace : c'est bien pis, dans le récit authentique de Bernardin lui-même : la partie féminine de l'aréopage est toute prête à pleurer ; mais le sourire ironique de Necker arrête l'émotion : « rependant l'auteur demande un jugement au reste de son auditoire. On ne loua rien, mais Mmc Necker critiqua beaucoup la conversation du vieillard, disant que toute cette morale lui avait paru ennuyeuse et com-
(1) xcvn, 198. — (2) cxxxvm, 215. - (;5 cxxxviii, 37. — (4) ci.xn, 20. — (.V eu, 47. — (6) Œuvres posthumes, p. lu. col. 2. Cf. d'Haussonville, Le salon deMme Necker, I. 195.
LE SUCCÈS -l'Sl
mune ; qu'elle retardait l'action ; enfin qu'elle lui avait fait l'effet d'un seaud'eau à la glace » (1) !
Bernardin hésitait, doutant de son roman, et surtout du dialogue entre Paul et le vieillard. Heureusement Vernet eut plus de goût et de courage que les Necker et leurs amis (2). Rassuré, M de Saint-Pierre fait paraître son chef-d'œuvre en 1788 (3), dans le quatrième volume de la troisième édition des Etudes ; le Journal de Paris le salue dans un joli article dont voici la fin : « ce petit ouvrage, dont le succès est décidé, fait tort au reste du volume, qui est d'un autre genre, et d'une autre sorte de mérite » (4).
Il s'est produit pour Paul et Virginie ce qui arrive toujours aux romans qui passionnent. On s'est demandé si ce récit était la vérité, rien que la vérité, toute le vérité. Les premiers lecteurs ont posé cette question à l'auteur, avec une sorte d'angoisse ; sa réponse a toujours été la même : à Mme de Boisguilbert, il déclare avoir reproduit un récit qu'on lui avait fait (5). Dans un brouillon de lettre très raturé, et sans nom de correspondant, il précise sa déclaration : « Je vous envoie le manuscrit de l'histoire de Mlle Virginie delà Tour. Comme cet événement s'est passé en 1744, et que je n'ai été à l'île de France qu'en 1770, je ne peux répondre de la date précise des époques, du changement de quelques circonstances ; mais je puis assurer que la description des paysages, du lieu, du climat, et que le fond de l'événement [sont] absolument vrais. Je me suis souvent promené dans l'enfoncement des
1; ci. xii, 30. — (2) Œuvres posthumes, p. i.iii, col. 1 ; mss. ci.xii, i'. 35-36. — 3 Ed 17.SI), d'après Bernardin, dans soii préambule de l'édition in-quarlo de l'util et Virginie; niais l'auteur a dû faire une erreur de date. — 4 X" du 20 juin 1788; ci.xiii, 9. — (5 cxxxn,
pentes où j'ai vu les ruines de deux petites colonnes. Tous les personnages décrits et leurs caractères ont existé. 11 doit importer peu au lecteur s'il y a quelques noms changés. D'ailleurs ces noms ne me sont pas indifférents. J'aime à illustrer ceux que j'ai aimés » (1). Il est certain que l'on respire dans ce roman un air de vérité. Le paysage est vrai, quoique lointain. Bernardin a beau être le créateur de l'exotisme littéraire, il ne l'exagère pas. Quoiqu'il ait changé le décor traditionnel où se jouait jusqu'à lui la pastorale amoureuse, il n'abuse pas de notre curiosité pour la nature mystérieuse des pays d'outre-mer. Il est plus précis, moins imaginatif que l'auteur de Y Inde sans les Anglais. Il n'essaye pas de nous charmer par le mirage de ces paysages exotiques
Qu'emplit la rêverie immense de Loti.
Ainsi sa description d'un clair de lune sous les tropiques est belle, surtout parce qu'on sent qu'il n'y a pas d'effort pour faire plus beau que nature, pour exciter en nous cette étrange nostalgie qui nous prend en lisant Fantôme d'Orient. C'est que Bernardin préfère à tout les paysages de France, et spécialement ceux de Normandie. Avec cela ses descriptions ont la précision d'un récit de géographe, parce que ses souvenirs sont avivés par une jolie petite carte de l'île de France, faite à la main, où l'on voit indiqués les principaux endroits du roman, le quartier des Pamplemousses, la Baye aux Tortues et la Baye du Tombeau (2). Seul, jusqu'ici, M. Hervé de Bauville a contesté la vérité de ces descriptions (3). Tout au plus un
(1) I, 54. — (2) gxlvi, 74. — 3) L'Ile de France légendaire (Challamel, 1889), p. 243-246.
ou deux détails seraient-ils hétérogènes, empruntés, au moins comme idée première, à un contemporain : ainsi l'épisode des deux cocotiers serait un souvenir du poème de Delille sur les Jardins; du moins Delille l'a prétendu. On connaît l'attaque, et l'on ignore la réponse, restée inédite : « Delille m'a accusé de lui avoirpris dans son poème des Jardins l'idée des deux cocotiers plantés à la naissance de Paul et Virginie. D'abordcette inculpation me fit rire, car j'avais lu ma pastorale dans une maison très connue, plusieurs années avant qu'il eût publié son poème... Il me semblait agir à mon égard comme ceux qui, après avoir volé, crient eux-mêmes au voleur » (1).
Quand bien même ce détail aurait été emprunté à Delille, cela ne diminuerait guère l'originalité de Bernardin, qui reste le premier et le plus parfait des paysagistes littéraires, le créateur du style pittoresque [2).
Pour les péripéties, pour le drame, Bernardin de Saint-Pierre ne se croit pas tenu à la même fidélité: il part de la réalité, mais il nela copie pas, ainsi que le prouverait une comparaison entre le roman et l'histoire réelle racontée par Azéma (3). Le vrai naufrage n'a pas eu lieu le 24 décembre 1744, pendant la période des ouragans, comme dans le roman, mais le 17 août, dans la belle saison. Les matelots du loyaliste Bernardin crient trois fois « vive le Roi ! » en voyant
(1) cxlvi, 51. — 2) André Michel, Paysages et paysagistes, dans les Débats du21 février 1899. — (3 Histoire de l'île Bourbon (Paris,
lS(i2 , p. T."), note. Je dois à mon collègue. M. Prentout, l'historien de l'Ile de France sous Decaen, l'indication de ce récit, plus scienlilique que celui de M. de li:iuvillc, l'Ile de France légendaire, p. 230-243. On sait la discussion retentissante qu'eut M. de Banville avec M. A. Brisson ; cf. Le Temps, nos des 19 et 29 août, (i et 30 septembre 11102.
240 BERNARDIN DE SAIXT-MERRE
la mort ; les matelots du capitaine Delamare chantent le Salve Regina et Y Ave Maris Stella qu'a entonnés l'aumônier, le Père Burck. Bernardin a donc substitué l'héroïsme politique à la résignation religieuse. Autre transposition : il fait mourir Virginie martyre de la pudeur, tandis qu'en réalité c'est le capitaine Delamare qui a refusé de quitter son uniforme, et d'abandonner ainsi les papiers qu'il voulait sauver, victime du devoir professionnel et de l'ancien point d'honneur. Ce faisant, Bernardin asimplement usé des droits du génie ; il a plié la vérité des détails réels à la vérité artistique de l'ensemble. Son naufrage est si vrai, d'une vérité générale, que tout autre accident de mer analogue rappelle aussitôt à la mémoire le récit de Paul et Virginie (1).
lien est de même pour les héros du roman : leur nom est emprunté aux personnages réels qui ont joué un rôle dans la vie du romancier, comme le vieillard, qu'il avait d'abord appelé Mustel (2). Mais, pour les animer et les passionner, Saint-Pierre a puisé à la fois dans ses souvenirs de l'île et dans ses observations générales sur l'humanité ; il a donc fait comme les classiques. Ses héros sont très individuels, et, en même temps, sont les types de telle ou telle passion. Du reste, il le constate lui-même avec fierté dans la préface qu'il destinait à sa grande édition in-quarto :
« S'il m'est permis de le dire, je suis porté à croire que mon humble pastorale en prose peut m'acquérir un jour autant de célébrité que les poèmes sublimes de ['Iliade et de YOdyssée en ont fait à Homère. L'éloignement des lieux, comme celui du temps, en rend
11) Cf la perte du La Péroitse à Madagascar, dans les Débats du 23 septembre 1898. — i2) cm. 11.
déjà les personnages gigantesques. Elle a déjà produit un .Nestor dans le vieux Domingue... Je suis convaincu que rien ne prospère dans ce monde comme l'erreur. Ainsi la réputation de cet ouvrage me fait peur. Cependant l'événement principal est certain. Je n'ai que le faible mérite de l'avoir arrangé à ma manière » (1).
Le mérite était grand, et la méthode irréprochable. Ce roman est vrai, de la vérité spéciale aux chefsd'œuvre : ils sont vrais, parce qu'ils contiennent une part considérable d'observation : le fait lui-même, les détails caractéristiques, les personnages principaux et leurs passions ; mais la réalité est transformée : l'intrigue est ramenée à l'unité poétique ; les détails oiseux sont supprimés ou remplacés par d'autres qui donnent de la vie et de l'intérêt.
Aussi le succès est-il immédiat, foudroyant, et se répercute même sur les au très ouvrages de Bernardin : on se met à acheter le Voyage à Vtle de France (2). On se dispute les exemplaires de Paul et Virginie ; la détresse financière sous la Révolution n'arrête pas les surenchères: en juin 1795, son ami Bailly, de la maison Didot, devant Paftluence des acheteurs, augmente les prix, de son chef, et écoule plusieurs exemplaires sur vélin à 1-1 livres pièce 3). L'enthousiasme public prend toutes les formes : les dithyrambes en vers pleuvent rue de la Reine-Blanche: l'auteur dû Nostradamus moderne envoie un madrigal à Bernardin (4). Un employé du commissariat del'îlede France, Delavault, lui dédie un quatrain flatteur :
1 cxvr. 24: cf. la préface de l'édition in-quarto, p. m-iv (2) cxxxii, 4(1. - Ci), xxmi. ;>. — (4) eu, 1. 2, f. 54.
BERNARDIN DE s\l\ï -i !i I :. i [g
242 BERNARDIN DE SAINf-PIERRB
L'auteur de Saint-Preux, de Julie, Ce mortel regretté, ce sublime écrivain, N'aurait pas lu sans jalousie Ton ouvrage divin.
Enfin l'abbé Delille ne dédaigne pas de refaire trois vers dans une pièce composée par Therresse en l'honneur du roman et publiée dans le Journal de Paris (1). Un musicien étranger dédie à M. de Saint-Pierre une romance de Paul au tombeau de Virginie (2). Bentejac, de la Réole, tire du roman un drame en quatre actes pour le théâtre de Bordeaux (3). Les simples lecteurs accablent l'auteur de lettres enthousiastes : « le bruit de mon livre, écrit-il à sa cousine, Mme Féré, m'attire plus de cinq cents lettres par an (4) ». Il se plaint, mais il est flatté : cette correspondance est une preuve et un élément de succès. Bernardin s'entend à merveille àentretenir la vogue. Quand il lance son édition de 1803 par souscriptions, il veut avoir un beau commencement de liste : il écrit à la reine Louise de Prusse, le 10 décembre 1803, une lettre qui est d'un excellent courtisan :
« Madame, j'ai séjourné plusieurs mois à Berlin et à Postdam sous le règne de Frédéric le Grand. Son palais était à la fois le temple de Mars et celui de Minerve. La renommée m'apprend que vous avez partagé son double empire avec votre belliqueux époux. Il en est le dieu par ses qualités militaires, et vous y rappelez la déesse par votre goût pour les lettres et les arts. Le ciel vous a douée, de plus, d'une rare beauté, pour faire voir en vous le pouvoir des grâces réuni à celui de la vertu... J'ai cru, sous tous ces rapports, devoir m'adressera Votre Majesté, pour la prier d'ho-
I ■ m., 20. - (2) cxlv, 136. — (3J cxxxn, 29. - (4; cxlv, 135.
norer de sa souscription l'édition de la pastorale de Paul et Virginie, que vous honorez déjà, m'a-t-on dit, de votre suffrage » (1).
La reine accepte, mais son ministre oublie de payer : Bernardin annonce urbi et orbi que le nom de la reine ne figurera pas sur la liste, mais que lui, Bernardin, à la première occasion, fera cadeau d'un exemplaire à la reine : cette petite exécution figure dans le préambule de l'édition in-quarto, publiée en 1806, toujours à l'aide de souscriptions princières. M. de Saint-Pierre se fait recommander auprès du Tzar par MM. d'Engel et de Poletica (2) ; il écrit à l'Impératrice de Russie, sachant bien « que toutes les vertus étaient sur le trône dans la personne de Votre Majesté et dans celle de votre auguste fils, l'Empereur Alexandre » (3). Flattés, l'Empereur et sa mère souscrivent pour douze exemplaires (4 >.
Bernardin courtise surtout avec ferveur une puissance plus considérable encore que la royauté : la femme, devant laquelle il se met à genoux dans sa préface. Béalisant à l'avance le rêve de Renan, il a voulu qu'elles pussent tenir dévotement, dans leurs mains fines, « cet ouvrage, Dieu merci, aimé des femmes, et dont j'ai fait faire en 1789 une petite édition in-18, afin qu'elles pussent le mettre dans leurs poches » (5). Les unes, comme Mme d'Arbaud de Montalet, lui demandent en grâce son amitié (6) ; d'autres, parmi les anciennes amies, s'extasient sur toutes les beautés neuves qu'elles découvrent dans Paul et Virginie : M,m de Boisguilbert, en artiste sensible aux beautés pittoresques, lui écrit : « le peintre pour réussir,
(1) xi., 78. — (2) cxxi, 23. -- (3) xi., 7'.). — (4) Liste des souscripteurs, à la lin de l'édition in-quarto de 180li. — 5) clxiii, !24. -
I) c.XXXIV, 1.
n'aurait qu'à vous suivre pas à pas. Vous seriez pour lui la nature, et plus utile encore, car elle se montre à tous, mais bien peu, je crois, la voient aussi bien que vous » (1). Plutôt curieuse de psychologie amoureuse, Mn,c Brochant-Mesnard lui offre les larmes qu'elle a versées : « cet ouvrage est délicieux. 11 est fait pour les âmes pures, les cœurs sensibles. J'y trouve des naïvetés charmantes, nouvelles. Vous donnez à l'amour tant de vertu qu'il faut bien croire que vous en avez plus d'une fois reconnu la puissance » (2). Triomphe plus tlatteur encore, Bernardin de Saint-Pierre trouve le même succès de larmes dans sa propre famille, chez ces parents de Dieppe qui avaient froidement reçu le voyageur pauvre à son retour de l'île de France ; sa cousine, Mme Daudasne- Féré, après avoir beaucoup pleuré, lui offre l'hommage de sa « vénération » (3) . Sa sœur, la nerveuse Catherine, va plus loin encore : « votre Virginie opprime le cœur, lui écrit-elle. Aux endroits qui vous sont personnels, c'est trop peu que des larmes. Des suffocations m'en ont tenu lieu « (4). Ces deux derniers témoignages ont plus de valeur qu'on ne pourrait penser : car, si nul n'est prophète en son pays, a fortiori nul n'a de talent pour sa famille.
Ici , le triomphe emporte toutes les résistances' et ouvre toutes les portes, même celle des couvents. Mme de Pompéry, retirée dans une abbaye près d'Hennebont, lit Paul et Virginie à une aimable et sensible religieuse ... « Je jouis délicieusement des douces larmes que vous lui faites répandre, et de l'enthousiasme que vous lui inspirez» (5). Un
(1) cxxxn, 43. - (2) clix, 1. 2, f. 40. — (3) cxlv, 134. (4) cxlii, 3. — (.V cxxxi, 24.
prêtre des environs de Lyon envoie à Bernardin une lettre de félicitations, anonyme : quatre fois, avec des amis, il a relu le chef-d'œuvre devant une prairie qui rappelait le vallon de l'île de France : « quatre fois nous avons senti nos joues arrosées de larmes » (1). Même résultat après une lecture que l'abbé de Vigneras a faite à six de ses confrères de Saint-Sulpice ; « je puis vous assurer que depuis quelques jours je suis triste et mélancolique, comme si la mort m'avait enlevé un ami ; lorsque je pense à l'infortunée Virginie, mon cœur se serre, et mes larmes coulent » (2). Plus touchante encore est la le ttre de l'abbé Chartron, curé de Verneuil, qui, en 1795, a découvert, dans le ballot d'un colporteur, le livre qu il ne connaissait pas, et l'a dévoré : « Je me dis à moi-même avec une espèce d'enthousiasme : notre siècle n'est donc pas encore si corrompu, puisqu'ilproduit un auteur vertueux capable de l'éclairer... Je me recommande à vos prières. »
En somme, c'est le plus grand succès de larmes qu'on ait vu jusqu'alors : après toute l'aridité, toute la sécheresse de la sensibilité littéraire, Bernardin a retrouvé la source tarie des pleurs, de l'émotion vraie : c'est l'abbé Trenqualye, professeur de rhétorique à Auch, qui trouve la formule définitive : « Paul et Virginie a fait pleurer tout le monde » (3).
Les héros du livre sont si vivants, qu'on se révolte contre leur mort comme devant la mort d'êtres aimés ; surtout la fin de Virginie émeut les cœurs ultra-sensibles jusqu'à l'indignation contre Bernardin : « Je ne puis vous pardonner sa mort, écrit un obscur admirateur -, vous m'avez tué avec elle » (4). Ceux qui sont
1) cxxxix, 34. — (2) cxl, 68. — 3) cxl, 47. — (4) cxxxvm, I. 2, f. 70.
un peu plus maîtres de leurs nerfs, éprouvent au contraire une reconnaissance exaltée pour l'auteur de tant de douces émotions : un jeune homme de dixhuit ans lui écrit le 8 juillet 1796 : « Mon père, (car de quel nom plus doux vous appeler, ô vous qui m'avez rempli le cœur de joie et d'espérances quifontle charme et le soutien de ma vie) mon tendre père, je vous dois mille remerciements » (1).
Enfin les âmes bien trempées, qui transforment volontiers leur émotion en énergie, songent à tirer du roman des applications pratiques. Un Angevin, séduit par cet Eden voluptueux, voudrait trouver quelque part une espèce de paradis terrestre, où l'on réaliserait la vie heureuse : il envoie, le 7 septembre 1789, une lettre de seize pages à Bernardin, pour lui proposer de fonder une colonie modèle à Tahiti (2). C'est aussi le rêve de Pivert de Senancour, réfugié pendant la Révolution en Suisse, à Agis près de Fribourg : le futur auteur d'Obermann écrit à Bernardin, sans le connaître, cette mélancolique et chimérique épître :
Par une situation que je ne saurais vous exposer sans entrer dans des détails trop longs et minutieux pour vous, je suis à la veille de craindre ou plutôt d'espérer des événements qui me détermineront à quitter l'Europe pour chercher ce qui paraît une chimère à bien des gens, et cependant peut, je pense, se trouver : une situation à peu près semblable à celle de M^e de la Tour dans Paul et V. (Dites-moi, je vous prie, si cette histoire est véritable, ou si c'est une fiction.) Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle me paraît possible, et que je désirerais savoir si elle l'est encore dans ces contrées ou dans d'autres. Je désirerais un site agreste et fertile, entre les tropiques, et dans un climat sain, où la terre encore en friche appartînt au premier occupant ; où la nature cependant prévint en partie le tra-
(1) cxxxiv, 33. - (2) cxu, 1. 2, f. 6-13.
LE SUCCÈS t\~
vail, et fournît le nécessaire à la vie ; une vallée solitaire au milieu des forêts et des rochers, un ruisseau saluhre, l'aspect de la mer, des palmiers, des cocotiers, la subsistance sans un travail trop rude ni trop opiniâtre ; je voudrais trouver tout cela dans un endroit où j'eusse l'espoir de conserver jusqu'à la mort le même état libre et heureux, dans une île par exemple
i entièrement déserte et dédaignée, oubliée des Eu-
i ropéens, et qui n'eût rien d'attrayant pour eux, ni
1° ou ' dans sa situation ni dans ses productions. Point
/ de sauvages, ou des sauvages comme ceux de
l'île O'Taïta, bénins et sociables ;
f appartenant déjà à quelque puissance (la France,
s'il était possible), et point enviée ni disputée des
autres, dans laquelle je pusse espérer pour moi
\ et une ou trois autres personnes, la liberté dont ° ou !
jouissait Mme de la Tour, et l'avantage qu'elle
avait de trouver à quelques lieues de distance ce
que l'on ne peut guère se procurer soi-même : le
plus essentiel de l'habillement, des instruments
de jardinage, des graines, etc.
Si vous pouvez m'indiquer ce que je désire, je vous prie de me mander quelle est la forme du gouvernement du pays, supposé qu'il soit habité par des Européens ; quelle est la saison la plus propre pour y aller, le temps et les frais que demande le passage, quelles sont les productions et le climat du pays, les plantes européennes les plus utiles ou les plus agréables qui pourraienty croitie, en un mot, tout ce que vous jugerez nécessaire ou utile de savoir. Il s'agit du bonheur de deux, peut-être de quatre personnes. J'espère qu'une âme dont les écrits dénotent assez la sensibilité, ne négligera pas de s'en occuper.
En attendant votre réponse, je suis, avec des sentimenls sincères, disposé à être votre serviteur et ami (lj.
Pivert de Senancour.
(1) cxli. 1. 2, I'. 2*3. — On voit dans ses Rêveries qu'il admirera toujours K' style de Bernardin, s'il se sépare de lui sur la bonté de l'œuvre divine et la théorie des causes finales [,\e édition, p. 259 et 29). Il revient un instant à son rêve de vie calme dans une île,
J'ai cité cette longue lettre pour montrer quelle impression profonde le roman de Bernardin avait produite sur un esprit aussi fin, aussi délicat que le futur auteur des Rêveries. La séduction était générale, même chez les gens de lettres : ils furent d'accord pour admirer. Seule, Mme de Genlis, en parangon de vertu, a aigrement critiqué la pureté de l'ouvrage, découvrant, comme Armande ou Philaminte, des incorrections mystérieuses (1). Tout au plus les plus froids réservaient-ils leur jugement : du château d'Epinay, Mme de la Berlière lui écrit, le 14 octobre 1788 : « Le dernier Mercure m'est tombé par hasard sous la main, et j'ai vu l'extrait de Paul el Virginie. J'ai ri de la prudence académique qui craint toujours de se compromettre, et attend, pour rendre compte d'un livre, que l'opinion publique ait marqué le rang qu'il doit occuper » (2).
Tous n'ont pas cette défiance de leur jugement propre, cette timidité d'admiration. Delandine, correspondant de l'Académie des Inscriptions, écrit de Lyon au Journal général de France, le 28 avril 1788, pour réclamer à l'Académie française un prix en faveur de ce chef-d'œuvre d'émotion et de naturel; il raconte qu'il n'a pu retenir ses larmes en lisant la mort de Virginie : a J'avais retrouvé mon cœur de dix-huit ans, et il m'a fallu le sublime et consolant morceau qui termine l'ouvrage pour me consoler moi-même » (H).
L'opinion publique ayant prononcé, l'autorité royale s'incline : le 1er mai 1788, M. de Saint-Pierre apprend qu'on lui continue son secours de mille livres sur la loterie royale, fonds réservé « au soulagement de la
puis il se reprend : « Non, quittez ce songe inutile et peu sensé. La nature n'a pas voulu qu'il y eût un port dans le perpétuel naufrage, etc. », p. 306. — (1) m, 306-307. — (2)cxxxvm, 92. — 3)ci.xin,
le succès 2-49
noblesse » (1) ; le 7 mars 1780, Louis XVI accorde une pension viagère de quatre cents livres à la sœur de l'auteur populaire (-1). On fait même, en haut lieu, à Bernardin l'honneur de le lire : c'est son Paul et Virginie que Marie-Antoinette adopte comme clef pour correspondre secrètement avec l'étranger (3).
Hors de France, c'est le même triomphe : ce livre est le seul de ses ouvrages, dit-il, qui ne lui ait point attiré de persécutions, et lui ait valu des amis par toute l'Europe. Traduit en italien par Blanvillain, le livre a le plus grand succès à Rome, à Venise, et fait pleurer les Italiennes (4). Miss Jane Dalton le traduit en anglais, tout en se permettant de changer les noms, Marie au lieu de Virginie, etc., à la grande indignation d'une autre Anglaise, Miss Lucette Chappel (o) ; un Anglais, à même de comparer le français et l'anglais, trouve que la traduction ne vaut pas la moitié de l'original (6). N'importe : même insuffisante, une traduction propage toujours au moins la doctrine du livre : or il y a une thèse, nous le savons, dans Paul et Virginie, et même plusieurs; surtout il y a là, en faveur des nègres, un plaidoyer vigoureux, et qui porte. Mnu' de Condorcet propose à Bernardin d'être secrétaire de la Société des Amis des Noirs (7). Ce qui vaut mieux encore pour.les esclaves, ce livre généreux émeut le cœur de quelques planteurs : le contrôleur général croit que c'est à Bernardin qu'est dû un changement dans la manière de traiter les nègres : « On m'a assuré, lui écrit Mme de Talleyrand, comtesse de Chabannes, qu'ils étaient beaucoup moins malheureux » (8).
Il cxi.ii, !. 2, I'. 69. — (2) clxv, 'M. — (3)Mme Canipan, II, 17!). — I cxxxn, 22. — (5) cxxmv, 17, 19-20; clvii, 1. 2. f. 31. — (6) cxxxvi, 93. — (7) cxlvi, 136. — 8) cxxxm, 7.
Le succès de Paul et Virginie est donc colossal : mais est-il disproportionné avec la valeur de l'œuvre? N'y a-t-il pas un peu d'engoûment qui se mêle à cette admiration? Il y eut sans doute quelque emballement, parce que cette pure pastorale contrastait nettement avec les romans licencieux jusque-là à la mode, ces romans que Paul lit avec horreur, en songeant qu'ils prétendent peindre exactement la société où va vivre Virginie. Il y a donc là une de ces réactions, salutaires comme morale, mais un peu exagérées au point de vue de l'appréciation esthétique d'une œuvre ; que de fois on a surfait ainsi, par comparaison, la valeur absolue des livres de protestation ! Partant, il me semble que les contemporains admirent Paul et Virginie un peu à tort et à travers : les moralités du vieillard, qui nous semblent faire longueur, les touchent autant que les jolis passages de tendresse : les hommes âgés, comme Gillée de Brémion, et les jeunes gens de vingt ans, goûtent également les discours du vieillard (1) : ils aiment à se figurer que c'est l'Ariste du roman, l'interprète autorisé de l'auteur, l'auteur lui-même (2). L'abbé de Vigneras compare le vieux créole à Mentor, éloge suprême pour l'admirateur de Fénelon (3). M. des Essarts écrit à Bernardin, le \ avril 1788 : « J'ai lu et relu le discours sublime et touchant du vieillard » (4). Nous voilà loin de Mme Necker et de son seau à la glace ; nous voilà assez loin aussi de l'équité littéraire. Cet excès dans l'admiration est un effet de la sensibilité à la mode, sensibilité dont on ne sait trop dire si c'était une attitude ou un sentiment franc; à coup sûr, même si cet état d'âme a été sincère, il n'a
1 i. xxxvi. 1. 2, t. 'V2 — cxxxiv. 35. — - < xxxix, I. — ,3 cxi.. <>S. - (4) cxxxiv. 45.
pas été durable, car nous ne sommes pas une race « sensible », si nous jugeons notre fond ancestral par nos proverbes.
Une fois la sensibilité bannie par la mode, constatonsnous du même coup une déchéance pour le roman qu'elle mettait en valeur? Du rang des chefs-d'œuvre, le livre capital de Bernardin est-il descendu lentement au rang des œuvres estimées, ou même simplement estimables? Je ne crois pas. Paul et Virginie, ce n'est pas un bibelot d'étagère, ni le chef-d'œuvre des dessus de pendule. Les penseurs s'arrêtent avec gravité devant ce couple, et rêvent : « Au fond de leur amour se cache l'avenir de l'espèce humaine, sans qu'ils en aient conscience .. Les histoires de Roméo et de Juliette, de Paul et Virginie, égalent en intérêt les annales de plus d'un empire » (1). Les artistes s'exaltent jusqu'aux larmes, en contemplant ce pur joyau. David d'Angers, en recevant son prix de Rome à l'Institut, voit Bernardin, et éprouve une émotion violente : « Au cours de mes nuits studieuses, écrira-t-il plus tard à Victor Pavie, s'il advenait que la fatigue et le sommeil fussent sur le point de triompher de mon courage, je lisais
quelques pages de Paul et Virginie Des larmes
abondantes inondaient mon visage, et la réaction était produite. Je me remettais à l'ouvrage. En voyant Bernardin de Saint-Pierre témoin de mon triomphe, auquel il avait si puissamment coopéré par son chefd'œuvre, je me suis promis d'élever un monument à cet homme » (2).
Les grands écrivains, ceux du moins qui ignorent la jalousie de métier, reconnaissent tout ce qu'ils doivent
'1 Quinet, L'Esprit nouveau, p. .'54. — 2 Lettre du 12 août 1850, clans David d'Angers et ses relations littéraires, p. 281).
à ce livre : Lamartine le proclame plusieurs fois, et il range Paul et Virginie parmi les livres amis qui l'ont formé, Ossian, Le Tasse, J.-J. Rousseau, Milton, Virgile, Job, Homère (1) ; Lamartine met ainsi Bernardin au Panthéon. Par contre, Chateaubriand proteste doucereusement : « Il est certain que le charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique, qui brille dans l'ouvrage, et qu'on pourrait comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs » (2). A ce compte, quelle est donc l'œuvre qui ressemblera au soleil, dont la lumière varie à l'iniini les beautés du monde animé? Chateaubriand réserve probablement cette comparaison suprême, ce premier grand prix, pour un autre ouvrage qu'il connaît bien et qu'il nous laisse le soin de deviner. Il y a là de la jalousie ; elle fait tort surtout au jaloux : pour la gloire de Bernardin, la jalousie de Chateaubriand vaut l'admiration de Lamartine.
La critique aussi se montre quelquefois dure pour ce roman, après l'avoir porté aux nues. En 1830, Charles Nodier reconnaît à de Saint-Pierre le mérite génial d'avoir créé dans Virginie « le type d'une parfaite organisation de jeune fille », dont la grâce, « tout angélique, semble moins participer des inventions d'un poète que des révélations d'un dieu » (3). Aujourd'hui on est moins enthousiaste : « Paul et Virginie, dit M. Faguet, est un livre de détestable influence morale entre les mains des enfants » (4). C'est probablement très vrai, mais bien des chefs-d'œuvre en sont là, ce qui ne les empêche pas d'être des chefs-d'œuvre.
1 xxix, 78; iv, 88, 207-208 ; i, 35. — 2 dénie du Christianisme. IIe partie, livre III, eh. vu. — [3 Des types en littérature, dans la Revue de Paris, 1830, t. XVIII, p. 193. — (4) Flaubert, p. 88.
Qui donc nous mettra d'accord ? Monsieur Tout-le- Monde. à qui en somme revient toujours et en tout le dernier mot. Le livre est resté populaire, même chez ceux qui ne l'ont pas lu. Il touche le cœur d'une Graziella (1) . Il semble à la pauvre couturière d'Aix-en- Provence, Reine Garde, un de ces rares ouvrages qui ont été écrits pour le peuple : «. II touche bien le cœur de tout le monde ; il dit bien comment on s'aime, comment on ne peut pas vivre l'un sans l'autre ; comment on désire se marier ensemble pour être heureux, et comment on est séparé par des parents ambitieux qui veulent plus de biens que de bonheur pour leurs enfants » (2). C'est vrai : Paul et Virginie, c'est le livre que comprennent peu ou prou toutes les classes, et tous les âges de la vie ; il y a là tant de vérité humaine, que chacun peut y retrouver ce qu'il aime, ou ce qu'il a aimé. Aux heures de lassitude, on se plaît à rêver ce rêve de vie facile, sans ennuis matériels, sans souci du lendemain, où s'endort un instant notre fiévreux surmenage. Aux heures de rêverie sentimentale, on aime à reprendre « ce manuel de l'amour naïf » (3).
Pour Bernardin, ce livre était la consécration de sa gloire, l'établissement sûr de sa fortune. Le seul danger c'aurait été qu'il restât e hauteur de Paul et Virginie », qu'il ne fit plus que se répéter. Heureusement pour lui, voici que ses idées vont être renouvelées, sa vie surexcitée, et son talent retrempé par la Révolution.
1 Lamartine, xxix, 202-209. — (2) Ici., xxx, 106-167. — (3) Id. xxix, 193.