CHAPITRE XV
i. Bernardin révolutionnaire avant la Révolution. — n. Vœux d'un solitaire. — m. La chaumière indienne. — iv. Suite îles Vœux d'un solitaire. — v. A la Convention. — vi. Au Muséum. — vu. (irandes daines et femmes du peuple.
Le rôle de Rernardin dans la Révolution est intéressant en lui-même, et aussi parce qu'il répond en partie à cette question jusqu'ici sans réponse : qu'aurait pensé, dit et fait J.-J. Rousseau s'il avait pu assister au mouvement qu'il avait préparé? Eh bien, c'est un autre Jean-Jacques, un frère cadet de Rousseau tout au~moins, que nous allons étudier en présence des effets qu'il avait prévus : l'ami le plus intime du grand précurseur de la Révolution va voir lever la semence qu'ils ont jetée.
En effet, ce n'est pas simplement pour hurler avec les loups que Bernardin, dans ses différentes suppliques aux pouvoirs révolutionnaires, essaye d'établir dans
le cours de son existence une certaine continuité politique, et se représente en révolutionnaire avant la lettre. A un membre du Comité d'Instruction publique, probablement à Grégoire, il écrit ceci : après mes Etudes de la Nature, tandis que les gens du monde et les savants se liguaient contre moi, « le peuple, dont je défendais la cause, protégea la mienne. Sa voix s'éleva en ma faveur » (1). Il y a là sans doute une exagération qui fait sourire. Mais Bernardin se rapproche de la vérité quand il ajoute : ce On me fait entendre que j'ai peu fait pour la République. N'ai-je donc pas été, sous l'ancien régime même, l'avocat du peuple? Seul et sans parti, n'ai-je pas attaqué ses tyrans? N'ai-je pas été le défenseur de tous les malheureux ? Miseris succurrere disco est le but, comme la devise, de tous mes ouvrages » (2 .
Quelques amis intimes, qui seront plus tard les plus sincères républicains de la Convention, échangent avec lui, avant 1789, leurs rêves de progrès social (3). Estimant qu'on ne fait rien de bon avec la haine, Bernardin n'est pas de ceux qui attisent le mécontentement pour l'exploiter à leur profit : dès 1780 il signale à Mnle Necker des grondements précurseurs : « Les méchants savent bien alarmer le peuple, et en faire sortir des malédictions qui s'élèvent jusqu'au trône. N'ai-je pu y semer l'espérance, et en faire sortir des bénédictions? Entre mille rencontres, petites à la vérité, mais à ma portée, je me rappelle d'avoir calmé dans le parc de Versailles une Basse-Bretonne furieuse, qui voulait, me disait-elle, aller faire une sédition sous les fenêtres du Roi. C'était lors de la révolte du peuple pour les blés ». En homme
(1) cxciv, 13. — (2) cxciv, 14. — 3) Lettre d'Yzarn de Valady, Londres, 30 décembre 1788 ; cxx, 48-49.
<mi connaît personnellement la misère, il ajoute : « Le pain n'est pas le seul bien qui manque aux malheureux. La consolation est plus rare que l'or » (1). Puis, se tournant vers les puissants qui oublient de pratiquer les devoirs de la richesse, qui laissent faire le mal auprès d'eux, il essaye de réveiller leur conscience ; indigné de voir les paysans de Passy se livrer au jeu barbare de l'oie, suspendue par le cou, et que les joueurs doivent, les yeux bandés, assommera coups de bâton, il écrit à un journal, qui refuse de l'insérer comme trop longue (!), une protestation, non contre ceux qui se livrent à de pareils jeux, mais contre les vrais coupables, ceux qui les permettent :
Indifférents et riches voluptueux, qui ne rassemblez de l'antiquité que de vains simulacres, des coupes précieuses où vous ne buvez point, les bustes de ses grands hommes que vous n'imitez point, les ouvrages de ses philosophes que vous ne lisez point,... c'est dans les avenues de vos châteaux que se jouent ces scènes barbares ! S'il vous est jamais arrivé d'aller loin des villes chercher la paix dans les campagnes solitaires, d'inviter leurs heureux habitants à distraire par l'innocence de leurs jeux vos âmes fatiguées de la perfidie des hommes, ne craignez-vous point que les oiseaux de vos bosquets et de vos lacs, effrayés des supplices de leurs semblables, ne les abandonnent à jamais, et que, s'élevant vers les cieux. ils ne demandent à Dieu vengeance •de ces fêtes horribles, de la même voix dont ils lui demandent la nourriture ?
On peut sourire de cette menace, poétique mais déclamatoire. On ne rit pas de la vision prophétique qui suit :
Si vous ne connaissez plus de crimes que ce qui vous nuit, si vous avez rompu tous les liens de la reconnais-
(1) cxix. 7.
sance envers la nature et ses enfants, croyez-vous rompre de même ceux qui vous attachent aux hommes ? Dans les bourreaux des animaux se forme peut-être votre meurtrier... Vos grilles, vos Suisses, vos carrosses vous préserveront d'un scélérat obscur ? N'en croyez rien. Tous les hommes sont solidaires les uns pour les autres. Le crime, comme un serpent, s'élance où il veut, et souvent d'une étable part l'incendie qui dévore les châteaux, ou l'épidémie qui en détruit les familles (1).
Voyant qu'il parle à des sourds, Bernardin conçoit une idée généreuse, mais bien chimérique ; il songe à s'adresser directement à ce Louis XVI qu'il aime comme Roi et comme homme ;" il compose cette lettre dont j'ignore la date, dont il ne reste plus que le brouillon. difficile à lire au début, illisible à la fin, tant l'encre a pâli : « Sire, chaque citoyen a droit à vous, comme chaque homme au soleil ». Et pourtant, depuis l'époque où Louis XIV ouvrait « de grandes routes de lui à ses sujets », peu à peu l'accès du trône a été fermé par un millier de familles qui exploitent ainsi le pays et la royauté : « elles ont à elles seules plus que tout le royaume ensemble». Les nobles ont tout envahi, même ces grands corps créés pour balancer le crédit de la noblesse : « l'un règne dans les académies, l'autre dans les finances, l'autre dans les parlements, l'autre dans le clergé, l'autre dans les ministères ». Déjà Louis XV avait vu le danger, et, pour y parer, changeait souvent de ministres : « mais il ne voyait pas [qu'il en était] comme à l'Opéra : les décorations changent, mais ce sont toujours les mêmes ouvriers ». Depuis, le mal s'est encore aggravé :
Il \ a au moins le tiers de vos sujets réduits à l'aumône. Ce nombre augmente tous les ans ; dans dix ans il y en