INTRODUCTION XVII
tion de la date ait de l'importance ou non : par exemple, pour le retour de Bernardin au Havre après ses voyages d'Europe, Martin dit, avec une précision apparente, que Saint-Pierre y arriva « à onze heures du matin, le 20 novembre 1766 (1) ». Or c'est une erreur, puisque, dès le mois de mai, Girault écrit « à M. de Saint-Pierre, capitaine au service de Russie, actuellement au Havre, au bureau des Garosses de Paris » (2) ; puisque Bernardin est rentré en France vers novembre 1765, et qu'il a été appelé au Havre par la mort de son père arrivée le 10 décembre (3).
Cet étrange biographe a une façon à lui d'utiliser les différents documents qu'il trouve dans les papiers de son maître : d'un fait vrai, il fait, par des développements fantaisistes, un roman faux. On a lu, dans YEssai sur la vie (i), les quatre grandes colonnes où Aimé Martin raconte avec complaisance l'aventure amoureuse de Bernardin à Dresde ; le récit, par lui-même, crie déjà l'invraisemblance : on comprendra mieux encore son peu de vérité, et, en général, l'infidélité du narrateur, en voyant les courtes notes préparées par Bernardin, et développées par Martin : « aventure du jardin de Brûhl. Aimé d'une Anglaise... Amour pas-
(1) Œuvres posthumes, p. xxxm, col. 2. — (2) cxxxvi, 80. — (3) Cf. lieutenant-colonel Largemain, dans la Revue historique, n° du 1 octobre 1902, p. 80. — (4) Œuvres posthumes, p. xxix-
BERNAHD1N DE SAINT-PIERRE h
sager. Amour est double. Celui des sens et de l'âme. Ulysse, avecCalypso etCircé, n'oublie point Pénélope. Reproches qu'il se fait. Départ de Dresde (1) ». Ces « embellissements » sont plus graves quand, au lieu d'une courtisane anonyme, il s'agit d'une princesse authentique, dont nous sommes bien forcés d'écrire le nom à notre tour, puisqu'il a été révélé par une série d'indiscrétions imprimées : Marie Misnick, princesse Radziwill. De ce qui ne fut, nous le verrons, qu'une passionnette sentimentale, pour la princesse tout au moins, Aimé Martin fait un conte grivois, qui salit l'héroïne ; on connaît son récit (2) ; il y a entassé ses souvenirs érotico-littéraires, quatrième livre de Y Enéide, scène de la grotte, Nouvelle Héloïse. Or, voyez la perfidie du conteur, au début de son récit : « Depuis deux heures il était enseveli dans ces idées mélancoliques, lorsqu'au détour d'un petit sentier il aperçut la princesse qui suivait lentement les bords d'un ruisseau... » Pour rendre plus vraisemblable la scène de séduction brutale qu'il imagine, Martin biffe, dans le texte authentique qu'il a sous les yeux, ce détail rassurant : « Il aperçut la princesse penchée sur les bords du ruisseau, nne ligne à la main (3) ». Pourquoi veut-il faire de la pauvre princesse la « maîtresse » de Bernardin, comme il l'affirme dans une note
(1) cxi, 8. — (2) Œuvres posthumes, p. xxv-xxvi. — (3) clxi, 94.