XL1II
aura plus de la moitié. On vous trompe si on vous dit que les peuples sont heureux. Ils meurent de faim, les greniers étant pleins.
Tous vous disent que la révolte a été excitée : cela est faux ; que le peuple est soumis quand il est pauvre : cela est faux. Les Anglais se révoltent souvent ; les Hollandais, où il n'y a pas un mendiant, ne se révoltent point.
Que faire ? D'abord briser le cercle qui environne le Roi, écarter tous ces gens qui l'espionnent et qui l'exploitent :
Ils savent ce que vous lisez, ce que vous faites. Si vous appelez un homme, il est tout de suite effrayé ou corrompu, même très honnête. Osez, Sire, avoir le courage d Alexandre et la prudence de Philippe. Peu à peu formez-vous un cercle d'un petit nombre des plus honnêtes [gens]. Je m'offre à vous instruire de ce qui se passe 1).
La lettre fut-elle envoyée? Je ne sais. A coup sûr, s'il l'avait lue, Louis XVI qui n'était pas un Alexandre, pas même un Philippe, n'aurait pas compris; eût-il compris, eût-il mandé l'auteur de la lettre, Bernardin n'était pas de taille à réussir là où avaient échoué Turgot, Necker, là où allait échouer Mirabeau. Ne pouvant diriger les événements, Bernardin se contenta de publier les Vœux d'un solitaire.
Actuellement, nous n'en connaissons plus que le début, qui est d'une bonhomie exquise : les contemporains avaient lu toute la brochure avec passion, avec reconnaissance (2). L'édition rapporta 4.128 livres à l'auteur, et s'enleva en un clin d'œil (3). Dès le mois
(1) cxciv, 10 et 9. — (2) ckcvi, 1.— (3) cli, 71.
d'octobre 1789, il était impossible d'en trouver un seul exemplaire chez les libraires de Versailles, si bien que Mme de Boisguilbert, qui émigrait, fut obligée de demander à Hennin l'exemplaire que Bernardin lui avait donné (1). Une fois en Angleterre, elle lui écrit, le 21 octobre, pour le féliciter, avec quelques réserves : « Moi aussi, j'ai toujours gémi sur la misère du peuple, mais j'ai toujours cru qu'il devait être regardé comme un pupille, et les malbeurs présents prouvent bien, il me semble, le danger affreux qu'il y a à l'émanciper... Je crains beaucoup, malgré la bonté de votre ouvrage, qu'il ne soit pas goûté : dans le tumulte des passions, la raison parle en vain » (2). C'est bien ce que, en général, pensent sea correspondants titrés (3). Seuls, ses amis du peuple sont enchantés sans réserves : MUe Julie Legrand lui écrit le 1er janvier 1790 : « J'ai retrouvé, dans cet ouvrage, cette belle âme, cet excellent cœur qui m'ont attachée à vous pour la vie » (-4).
Pourtant Bernardin est inquiet : l'orage monte bien vite, et les dégâts sont graves. L'auteur des Vœux prend peur : il veut quitter Paris au mois de juin 1790 ; il écrit à Mlle Legrand de lui trouver quelque propriété en Bourgogne où il puisse se retirer (5). Il met à contribution ses admirateurs pour lui trouverun asile sûr : l'un d'eux, Leroy, ingénieur en chef des ports et arsenaux de la marine, l'engage à. chercher le repos dans les Pyrénées, et le supplie devenir par sa présence embellir ces superbes paysages : « Je ne fais pas ici un compliment », ajoute l'enthousiaste ingénieur (6).
Blasé sur ces madrigaux, Bernardin reste à Paris : sa crainte est passée ; il s'est ressaisi, et renonce à émi-
(1) cxxxn, 37. — (2) cxxxn, 38. — (3) cxli, 96. — (4) cxxxvi, 1. 2, f. 41. — [5) cxxxviii, 1. 2, f. 47. — (6) cxxxvm, 1. 2, f. 67.
grer à l'intérieur. Il a même repris assez de calme pour écrire en quinze jours et publier la Chaumière indienne (1).
Cette jolie bluette, où Bernardin dit, avec une ironie légère, des choses très sérieuses, a un fort grand succès. On joue aux Italiens une Chaumière indienne, paroles de Demoustiers, musique de Gaveau (2). Les lecteurs de la Chaumière comblent Saint-Pierre de lettres flatteuses (3). On peut penser que cet enthousiasme ne s'adresse pas à la partie scientifique du livre : elle était très développée dans la première rédaction, où Bernardin avait cédé à sa monomanie d'expliquer une fois de plus les causes de la marée, à sa façon : un long passage intitulé « Preuve de l'allongement des pôles parla descente des glaces », un autre, « Objection contrel'attraction et la force centrifuge » (4), ont été condensés, écourtés, jusqu'à se fondre avec l'idée générale de cette nouvelle : une satire contre les corps savants, mêlée à une théorie pratique du bonheur, le tout sur un ton de bonhomie narquoise, et de sensibilité : la fin surtout parut touchante : le docteur anglais, interrogé sur ce qu'il avait appris de plus utile dans ses voyages, répondait : « il faut chercher la vérité avec un cœur simple ; on ne la trouve que dans la nature, on ne doit la dire qu'aux gens de bien. — A quoi il ajoutait : — On n'est heureux qu'avec une bonne femme. » Les lectrices s'attendrissent sur le sort du grand écrivain resté célibataire^5)). Ses amis Mesnard s'extasientsur cette science pratique du bonheur, « sur cette philosophie douce qui
1 i.xxxvii, 88. — 2 cli, 1. 2, f. 40. — (3 cxr.i. 47. - 4i xci, 21-33. — 5) cxxxix, 39.
permet de trouver la paix dans son cœur : sur ce bon et honnête paria qui découvre dans la seule nature le secret de vivre heureux et de consoler les autres » (1). De véritables parias, les prêtres constitutionnels, suspects au pouvoir, et détestés par les catholiques, trouvent quelque, réconfort à leur détresse dans la Chaumière : André Michel, vicaire épiscopal de Coutances, le bon abbé, comme l'appelait Bernardin, lui écrit le 18 septembre 1792 pour lui raconter ses déboires, et termine ainsi : « Vos ouvrages, que je relis toujours avec un nouvel intérêt, me dédommagent de ces injustices. Le bon paria m'exhorte à la patience, et je trouve dans sa philosophie de quoi encourager la mienne » (2). Une autre fois encore, Bernardin réussit à secourir un malheureux : l'accusateur public de Seine-et-Oise lui raconte qu'un instituteur est tombé malade de faim, à Bambouillet, et qu'il est mort le lendemain à l'hospice : dans sa poche on a trouvé sa carte de section, un assignat de quinze sous, et la Chaumière indienne : « Alors, dit le magistrat, en considérant que, de tous ses livres, le pauvre instituteur n'avait conservé que celui-là, je songeai qu'il ne lui avait donné une préférence aussi marquée que parce qu'il en avait tiré quelques consolations pour son infortune... Ceci me prouve que l'auteur a rempli son épigraphe : Miseris succurrëre disco » (3). De tels témoignages réconfortaient Saint- Pierre, et le cuirassaient contre les critiques : M. de la Besnardière, qui, à lui tout seul, a lu cinq fois la Chaumière, et qui la fait lire autour de lui, termine une lettre d'éloges par ce bon conseil : « laissez aboyer les envieux » (4). Les critiques ne manquèrent pas en
(1) eux, 1. 2, f. 27. - (2) cxxxix, 12-13. - [S\ c.xli, 108 (4) cxxxvm, 1. 2, f. 9.
effet : Mme de Genlis trouva que l'ouvrage n'était pas bon dans son ensemble, et souligna en particulier une faute de goût : « l'auteur dit que les canards en volant rasaient les eaux avec leurs croupions » (1). Ce mot cboque Mrae de Genlis, et bien à tort, car il n'y a dans la Chaumière indienne ni canards ni croupions. Une critique plus exacte de l'Àvant-propos lui fut envoyée, le 8 janvier 1791, par son ancienne amie, Mme de la Berbère (2). Elle trouve Bernardin bien optimiste par le temps qui court, et ses éloges pour les révolutionnaires bien surprenants, quand tant d'honnêtes gens ont été injustement frappés : « Pardon, Monsieur, si je reviens encore sur tout cela : mais mon estime et mon attachement me faisaient croire que vos opinions ne tiennent qu'à l'ignorance où vous êtes des maux qu'elles ont causés... Il est tout simple que je cherche à lever le triple bandeau qui vous cache tous nos maux. » J'ai bien peur que cette protestation touchante n'ait laissé Bernardin assez indifférent, et qu'il n'ait répondu in petto :
Le sage dit, suivant les temps :
Vive le roi! vive la ligue!
Peut-être fut-il plus remué par une autre plainte, religieuse celle-là : quoi qu'il en dise dans son Avantpropos, c'est bien le catholicisme qu'il attaque : il n'est plus le théiste des Eludes de la Nature ; c'est un déiste, qui se sépare violemment du christianisme, juste à l'heure où la religion est persécutée. Alors sa sœur, pauvre fille qui vit de ses bienfaits, jusque-là prosternée devant lui, se redresse, et parle ferme, dans une lettre du 5 février 1792 : « Vos principes religieux actuels
(1) Mémoires, III, 307. — (2 cxxxvui, lU-'iO.
cessent d'être ceux de notre enfance, qui nous ont été donnés en commun par nos père [et mère ; ils" nous ont enseigné que la religion catholique était la seule voie du salut. Telle a été leur profession de foi jusqu'au lit mortel. Et vous enseignez actuellement que toutes religions sont agréables à Dieu, ou au moinsque l'on peut honorer Dieu dans toutes religions. Ce principe m'accable de douleur... Pardonnez ma sincérité ; je serais fâchée qu'elle vous fit de la peine. C'est naïvement ce que je pense » (1). C'est aussi ce que Bernardin pensera plus tard, sous l'Empire : jugeant les événements à distance, et commençant à démêler les effets et les causes, Bernardin reviendra sur la thèse de la Chaumière indienne : il expliquera toutes les violences inutiles, tout 93, par l'irréligion de la Bévolution : « il n'est pas douteux, dira-t-il, que c'est de l'athéisme que se sont ensuivis la destruction de notre morale, et tous les crimes de notre politique » (2). A l'athéisme, il ajoutera aussi, comme causes de démoralisation, une éducation fondée presque uniquement sur la vanité, et enfin le conflit de l'athéisme avec la « superstition». Dans une vue générale jetée sur les contre-coups européens de 93, sur les erreurs d'un progrès mensonger, il démêle l'influence de ces trois facteurs : « Lacivilisation croissant, c'est-à-dire le nombre des ambitieux, s'est ensuivie cette affreuse révolution dont aucune histoire n'offre d'exemple. Le principal foyer a été ma patrie. L'athéisme en est la cause. Toutes les sociétés humaines étant fondées sur le sentiment de la divinité, lorsque ce sentiment a été ébranlé par les superstitions d'un côté, et parl'athéisme de l'autre, les parties de la voûte sociale ne portant
(1) cxlii. 60. — (2) xxxvi, I. 2, f. 12.
plus vers un centre commun, toutes ayant des centres particuliers, l'édifice entier s'est entr'ouvert, et, à la moindre secousse, tout l'édifice social s'est écroulé »(!)'. Y a-t-il contradiction entre ce qu'il disait dans la Chaumière et ce qu'il pensera sous l'Empire ? Oui, car il y a là des opinions successives. Bernardin essaye d'être juste milieu, ce qui est assez difficile en 1790: son juste milieu est surtout la moyenne de ses oscillations : « Quand j'entendais un aristocrate, je me sentais devenir malgré moi jacobin, et quand j'entendais un jacobin enragé, je me sentais devenir aristocrate » (2). C'est très spirituel : seulement, plus il va, et moins il trouve des aristocrates avec qui causer : les uns sont à l'étranger, etles autres se cachent. A vivre au milieu des jacobins, plus ou moins enragés, il sent à nouveau un vif désir de s'évader : à la fin de décembre 1791, il prie un de ses admirateurs, Lécallier, vicaire général de Coutances, de lui trouver un asile dans la Manche. Tout le clergé assermenté s'empresse de chercher : l'évêque offre d'héberger l'auteur de la Chaumière jusqu'à ce qu'il ait trouvé une propriété à acheter (3). Une fois de plus le projet échoue, et Bernardin demeure à Paris : le séjour, du reste, et le régime ne lui réussissent pas trop mal ; son amie, Julie Legrand, apprend avec satisfaction qu'il a fort engraissé (4).
Pourtant il ne reste pas inactif : il remplit avec courage tout son devoir de citoyen. Au 14 juillet 1792, il cherche à ramener l'apaisement ; il prêche la modération aux jacobins et aux feuillants; son Invitation à la concorde pour la fête de la Confédération produit, au moins en province, un effet considérable :« Tous les
(1) XL, 21. — 2 XXXVII. 20. — (3) CXXXVIII, 1. 2, f. 19. —
(4 cxxxvm, 1. 2, f. 47.
amis de Tordre vous bénissent et vous louent, lui écrtt de Coutances son ami le vicaire général Lécallier, le 21 juillet 1792 ; ceux qui vous connaissent d'après vos o.uvrages ne sont point étonnés de cette excellente production ; ceux qui ne vous connaissent pas ont été frappés de la force de vos raisons. Nos clubistes, même les plus ardents, ont baissé la tête » (1). Ils la redressèrent vite : le courage de Bernardin faillit lui jouer un vilain tour, les énergumènes goûtant peu les raisonneurs. On remarqua que le citoyen Saint-Pierre paraissait se dérober aux devoirs civiques : il fut même obligé de se défendre dans la Suite des Vœux d'un solitaire. Ce livre est un plaidoyer pro domo sud : Bernardin est sur le point de devenir suspect.
Pourquoi refuse-t-il toutes les fonctions électives? Les électeurs, en effet, auraient voulu souvent porter leurs voix sur lui. Une seule fois il fut rejeté à Versailles par le corps électoral (2). Les autres fois, c'est lui qui refusa. Déjà, le 8 mars 1789, Mesnard regrettait que la santé de son ami l'empêchât de songer aux Etats généraux(3). Le 19 août 1792, ses admirateurs avaient voulu poser la candidature de Bernardin à Paris, pour la section des Postes (4). Le 10 septembre 1795, l'assemblée primaire du district de Corbeil l'avait nommé second électeur. Toujours il fit la même réponse : non. S'il fut un instant membre de la Convention, ce ne fut pas pour longtemps, de septembre à novembre 1792 tout au plus 5) ; encore était-ce malgré lui, car, à peine informé de son élection à Blois, le 4 septembre, il donne
(1; r.xxxvm, 1. 2, f. 21. — (2 < xxxiv. 40. — [3) eux, 1. 2, f. 42.— (4) cxxxvm, 1. 2, f. 11-12. — 5) xlix, 3; cxxxn, 14.
sa démission le 7 (1). Il renouvelle, le 3 octobre, son refus, dans une lettre à Grégoire, député à la Convention Nationale, et évêque du département de Loir-et- Cher (2). Tout en refusant, Bernardin sollicite une faveur : très habilement, il met en avant une idée pratique qu'il venait d'avoir pour le Muséum, car, depuis trois mois, il en avait été nommé intendant.
Il y avait longtemps que le pouvoir et les modérés souhaitaient que l'on trouvât pour Bernardin un emploi officiel. Dès 1791 on avait songé à lui comme gouverneur du Dauphin (3). En juillet 1792, après son appel à la concorde, les gens de bon sens pensaient à lui plus que jamais. A Coutances, Lécallier entendait dire autour de lui : « le vertueux Bernardin de Saint-Pierre a parlé au peuple : tout est rentré dans l'ordre. C'est à lui qu'on doit le retour du calme ; que nous serions heureux si cet honnête homme était chargé de l'éducation du prince royal ! Quand est-ce que la nation s'acquittera, par cette marque de confiance, de tout ce qu'elle doit au sublime auteur des Etudes de la Nature » (4) ? Louis XVI estima que la succession de Buffon convenait mieux à Bernardin; c'était au moins un poste de tout repos. En juillet 1792, le roi écrivit au ministre de l'Intérieur, Terrier, que, devant « l'absence prolongée de M. de la Billardière », en bon français, son émigration, il nommait « l'auteur des Etudes de la Nature et de Paul et Virginie intendant du Jardin et du Cabinet d'histoire naturelle ; ses livres sont d'un honnête homme, et ses talents le désignent à mon choix comme
(1 xi.ix, 'A. — (2) xlix, 3. Cette lettre a été citée par M. le lieutenant-colonel Largemain dans la Revue d'histoire littéraire de la France, 1897, p. 275. Cet article, très intéressant, me dispense de m'étendre sur cette question. — (3) cxxxvi, 1. 2, f. 92. — 4)<:xxxvni, 1. 2, f. 21-22.
un digne successeur de Buffon. Je vous prie de l'informer que je veux le voir ; sa personne m'est déjà connue » (I). Terrier transmit à M. de Saint-Pierre sa nomination avec son titre exact : intendant du Jardin royal des Plantes, et garde des cabinets d'histoire naturelle (2). Bernardin devait jouir du même traitement que son prédécesseur, 10.800 livres (3).
Le 18 juillet, le nouvel intendant demande aux membres du Conseil de la Commune de lui indiquer le jour où ils voudront recevoir son serment civique (4). L'opinion publique ratifie sa nomination (5); une amie lui écrit, avec l'emphase qui devient de rigueur : « Paris, la France, la Nature entière se réjouissent : Bernardin Henri de Saint-Pierre remplace M. le chevalier de Buffon. lien était le plus digne » (6).
Ce n'est probablement pas l'avis de Daubenton, ni des autres naturalistes, qui ne trouvent pas l'auteur des Etudes assez bon spécialiste. Bernardin pense au contraire que, « chaque règne de la nature étant étudié en particulier par une classe de naturalistes, il est nécessaire que quelque ami de la nature entière rapproche ces règnes les uns des autres, et, ce qui est plus difficile, les naturalistes eux-mêmes » (7). Il a fort à faire pour défendre ses droits contre ses collaborateurs récalcitrants, contre Lacépède, par exemple, qui prétend adresser sa démission directement au ministre, en passant par-dessus l'intendant : « Vous savezbien,lui écrit M. de Saint-Pierre, qu'une des prérogatives de ma place... est de nommer et présentera toutes les places du jardin et du cabinet. C'est donc à moi à qui appartient la nomination de votre successeur, et par conse-
il) xlix. 2. — (2) cxl, 9. — (3) cxciv, 11. — (4 cci, 29 — (5) cm, 77 ; cxxxix, 28. — (G) cui, 46. — (7; cxlv, 110.
quent à qui doit être adressée votre démission r (1). Lacépède s'incline d'assez bonne grâce (2). Bernardin, du reste, n'abuse pas de ses droits ; au moment où il faut remplacer Daubenton âgé et infirme, il refuse de lui désigner un successeur, et propose au ministre « d'ouvrir toutes les avenues des emplois au mérite, et de lui donner pour juge la nation elle-même. Je vous présenterai à ce sujet un mode de concours qui n'admettrait au nombre des candidats et de leurs juges que les hommes les plus instruits. C'est le seul moyen de couper tous les fils de l'intrigue, qui ne sont pas moins nombreux dans le nouveau régime que dans l'ancien » (3).
Cette courageuse et sage remarque figure dans un rapport sur les professeurs du Muséum. Bernardin s'y montre bienveillant et juste : il propose, par exemple, de récompenser le zèle du professeur de botanique, Louiche des Fontaines, qui fait 72 leçons au lieu des 26 qu'il doit, et qui attire beaucoup de monde : on devrait élever le quartier de sa pension de 382 livres 10 sous à 450 (4).
En laissant de côtelés broutilles de son administration, on constate que son œuvre principale a été le transfert de la ménagerie de Versailles au Muséum, transfert pour lequel nous l'avons vu plus haut demander son appui à Grégoire (5). C'était du reste une question de principe à trancher plutôt qu'une difficulté pratique, car on n'avait plus trouvé à Versailles que six animaux : un rhinocéros, un bubale, un couàgga, un lion avec un chien, et un faisan couronné des Indes (6). Le mémoire composé et publié par Bernar-
(1) cxciv, 15. — (2) Lieutenant-colonel Largemain, p. 256. — (3 cxliii, 20. — 4 cxun, 20. — (5) xlix, 3. — ((5 cm, 46 ; cf. Œuvres, p. 756-757.
din sur la nécessité de joindre une ménagerie au Jardin des Plantes de Paris eut un vif succès : Glavières, ministre des contributions publiques, écrivit à Saint- Pierre le 31 octobre 1792 pour le féliciter et lui promettre son appui auprès de la Convention (1). L'idée de Bernardin fit soncliemin : Garât, ministre de l'intérieur, l'engagea à grossir les trésors du Muséum avec toutes les collections particulières que l'on pourrait découvrir dans les palais nationaux ou dans les maisons des émigrés (2).
On réunit en effet au Muséum la galerie de Chantilly. Seulement tout cela augmentait la dépense. Bernardin était obligé de demander, à un moment de terrible crise financière, que Ton augmentât son budget (3). Les petits employés se plaignaient, garçons jardiniers, surveillants, garde-bosquets surtout, dont la besogne était ingrate : on leur avait donné des fusils pour empêcher les voisins de saccager le jardin (4). Comme on les avait empêchés de prendre part au combat du 10 août, ils se fâchèrent, et dénoncèrent à la section des Gobelins leur commandant, Guillotte (5). C'était grave, même pour l'intendant : Bernardin avait eu beau remettre les fusils des gardebosquets à la section, « vu les circonstances », enlever la couronne royale qui surmontait les armes de France placées sur la grille principale (6), il était sur le point de redevenir suspect. Aussi, à la fin de l'année 92, le voyons-nous traiter avec le plus grand scrupule l'affaire des certificats de civisme qu'un récent décret exigeait pour tous les fonctionnaires publics : il rédige deux mémoires sur la question: le premier, assez court,
(1) cxxxm, 3f>. — (2) «xxxvi, 21. — (3) cxliii, 23. — 4 cxxxvi, 1. 2, f. 95. — (5) cxxxvi, 1. 2, f. 101. — (6) cxxxvi, 1. 2, f. 97 et 93.
ne lui semble pas suffisant (1) ; il le reprend, le développe, lui donne des dimensions considérables; surtout il fait valoir auprès de sa section les arguments les plus ingénieux, les plus flatteurs, afin d'obtenir ce certificat de civisme pour lui et pour tout le personnel du Muséum, sans être obligé de perdre son temps à assister aux réunions de la section. On est à la fois amusé et attristé de voir les efforts de Bernardin pour faire comprendre « aux braves sans-culottes », ses juges, l'utilité du Muséum, et l'importance qu'il y a pour les professeurs à ne pas être dérangés dans leurs travaux :
Citoyens mes frères,... quelques patriotes trouvent mauvais que tous les citoyens n'assistent pas aux assemblées de leurs sections. Mais la nature a distribué inégalement les talents et les devoirs parmi les hommes afin d'entretenir entre eux l'harmonie sociale. Les uns sont destinés pour les tranquilles bureaux, d'autres pour les tribunes orageuses. Le civisme d'un homme de lettres est dans son cabinet. C'est dans le calme de la solitude que la pensée se nourrit, prend des forces, et, comme l'aiglon autour de son nid, s'exerce à planer sur de vastes contées. C'est dans la solitude que Fénelon et Jean-Jacques ont produit leurs immortels écrits, qui ont parlé non seulement à leur pays et à leur siècle, mais au genre humain et à la postérité. Si Fénelon ne s'était occupé que des intérêts de son diocèse, et Jean-Jacques que de ceux de Genève, la Révolution de l'empire français serait encore à faire. La section d'un ami des hommes, c'est l'uni\*ers.
Citoyens, je crois avoir bien mérité de vous comme homme de lettres. J'ai défendu les intérêts des gens de la campagne, des matelots, des soldats, des ouvriers, des nègres de nos colonies,... de tous les malheureux. En défendant la cause du genre humain, j'ai défendu celle de votre section : qui cultive le tronc d un arbre en l'ait lleurir toutes les branches.
•1 cxciv, 15.
Mais j'ai travaillé aussi en particulier pour vous, et c'est en ma qualité d'intendant du Jardin National. C'est la Révolution qui m'a donné cette place. Je ne l'ai point demandée. Une de mes jouissances a été de penser que je pourrais vous y servir. Déjà j'ai tâché d'y attirer la ménagerie de "Versailles, avec l'Ecole vétérinaire, qui serait si utile aux maréchaux, aux cochers, à tous les habitants de ce vaste faubourg. C'est votre section qui en doit tirer le plus d'avantages....
Telle est, braves sans-culottes, une partie des travaxix dont je m'occupe pour vous, sans venir à vos assemblées.
Mais c'est beaucoup trop vous parler de moi, dans des fonctions que je partage avec de savants collègues ; ce n'est pas seulement pour moi que je vous demande un certificat de civisme, c'est aussi pour eux. L'Assemblée Nationale a déjà décrété que le civisme des fonctionnaires publics était dans leurs fonctions... Je vous prie donc, braves citoyens, d'accorder sans difficulté des certificats de civisme à des savants qui, toute l'année, attirent dans votre section des élèves, des amateurs, des étrangers, des artistes, donnent des lumières à tous les états de la société, des plantes exotiques à vos cultivateurs, des remèdes à vos malades, et des trophées à vos fêtes (1).
Les gens de la section, probablement émerveillés d'apprendre que, sans Fénelon, la Révolution ne se serait pas faite, ne pouvaient pas refuser des cartes civiques si ingénieusement sollicitées. Par échange de bons procédés, Bernardin écrivit une longue lettre au ministre pour lui demander de rétribuer les gardes nationaux de la section des Sans-Culottes, invités parla municipalité à « faire une garde fraternelle >• au Jardin des Plantes, en remplacement des garde-bosquets : « la section des Sans-Culottes y a d'autant plus de droits que, quoique très pauvre, elle est une des plus distinguées par son patriotisme et sa générosité, etc. » (2).
(1) cxi.hi, 19 et 21. — (2) xcix, 35.
En lisant ces pages habiles, douces et tranquilles, nous sommes un peu surpris de voir que Bernardin garde une pareille sérénité au milieu de l'orage qui grondait alors et des coups de foudre qui frappaient souvent au hasard. Mais c'est que Bernardin savait très subtilement se cacher aux moments de crises : le 10 septembre, Guillotte lui écrit que, au Jardin, tout le monde a été enchanté qu'il fût absent pendant la semaine sanglante, et l'invite à prolonger son absence (1). Une lettre d'un de ses jeunes amis, qui a assisté aux massacres, et qui les décrit d'une façon impressionnante, le confirme dans sa prudence (2). N'importe: nous nous étonnons de son calme, et les contemporains eux-mêmes en sont surpris (3;. D'autres se scandalisent :1e chœur des thuriféraires qui chantaient à l'unisson les louanges de Bernardin, se divise. Seuls les étrangers continuent de loin à le couvrir de fleurs, de Genève comme le pasteur Monod, de Copenhague comme la baronne de Kriidner (4). Mais, en France, les événements tragiques et la façon tranquille dont Bernardin les envisage, modifient les sentiments que ses amis du grand monde et surtout ses nobles amies éprouvaient pour lui. Des ouvrages ultra-révolutionnaires lui sont faussement attribués, et soulèvent des colères (5). Ses œuvres authentiques suffisent pour expliquer certains cbangements d'attitude chez ses admiratrices. Mme de la Berbère est le type de ces femmes appartenant à la haute noblesse, éprises d'idées généreuses avant 1789, et fort amies du peuple
(1) cxxxvi, 1. 2, f. 97. - (2) cli, 1. 2, f. 39. — (3) cxxxv, 4. — (4) eux, 39; clviii, 8-9. - (5) eu, 1, 2, f. 51.
jusque-là, mais qui se ressaisissent quand la réalité, contrôlant leurs espérances, leur fait voir tout ce qu'elles avaient de chimérique.
Voici quelques fragments de cette correspondance ; ils montrent le détachement progressif des deux amis, qui ne parlent plus le même langage :
De Mézières, ce 31 janvier 1790.
Je vous avoue que j'ai vu avec peine dans votre lettre le mot d'aristocrate. C'est un terme dont il n'est plus permis à un honnête homme de se servir, depuis qu'il est devenu le mot de ralliement de la fureur et de l'atrocité... Vous me mandez que tout est tranquille ; cela me prouve que vous l'êtes, et je m'en réjouis de tout mon cœur (1).
De Mézières, le 14 mars 1790.
Vous voulez. Monsieur, chercher une retraite où vous puissiez mettre en ordre quelques idées teintantes à rapprocher les hommes de la nature et delà paix. Ce projet est beau, mais malheureusement il est chimérique. Il est trop tard ou trop tôt. Ne vous y trompez pas, Monsieur, les Français d'aujourd'hui ne sont pas les Français d'il y a dix ans... Nous vivons maintenant chez un peuple de cannibales (2).
Du 26 mai 1790.
Peu accoutumée à déguiser ma manière de sentir, je vous parle comme je suis affectée, et je ne le suis pas d'une façon agréable. Mes lettres en font foi, et ne vous ont point fait plaisir : mais il n'est pas en mon pouvoir de voir avec le sang-froid de la philosophie les horreurs qui depuis six mois souillent sans interruption toutes les pages de notre histoire (3).
La petite noblesse est moins hautaine, quoique frappée aussi dans ses affections et dans ses intérêts. Mme Audouyn de Pompéry, femme d'un lieutenant-colo-
(1) cxxxviii, 51. — (2) cxxxvm, 5-6. — (3 cxxxvm, 9.
nel de la maréchaussée qu'on vient de réformer, obligée par la ruine de se séparer de son mari et de son fils, de se réfugier à l'abbaye de la Jeie, près Hennebont, écrit à Bernardin le 2 mai 1792 une lettre exquise, où elle lui raconte, sans se plaindre de la Révolution, les malheurs qui l'ont frappée, elle et tous ceux quelle aimait :
« J'ai vu détruire des maisons religieuses, également utiles et respectables ; dans le nombre sont les pieuses filles qui m'ont élevée. Quel coup sensible pour mon cœur, quand on les a arrachées à leur asile et à leur état qu'elles aiment, et dont elles remplissaient si bien tous les devoirs » (1). D'autres femmes sont encore plus discrètes : le 10 février 1793, une des nombreuses sœurs de Rivarol se recommande de son nom « trop et trop peu célèbre », pour demander à M. l'intendant la permission de le voir, de visiter le Muséum , de lui emprunter ses ouvrages, sans même se plaindre de sa pauvreté qui l'empêche d'acheter les œuvres de son auteur préféré (2).
Ce n'est vraiment que dans le peuple que Bernardin a conservé des admiratrices sans réserves. Julie Legrand, qui se proclame « bonne patriote », lui écrit qu'elle a été bien souffrante : « je serais fâchée de mourir avant de voir achever la Constitution qui doit assurer le bonheur de ma patrie ». Elle aussi, elle est fort tranquille, et ne peut par conséquent reprochera Bernardin son calme: elle l'encouragerait plutôt contre les aristocrates, contre quiconque veut arrêter la Révolution : « mais elle est faite et bien faite, et l'on nous assommerait tous plutôt que de nous faire changer » (3).
Bernardin a toujours autant d'admiratrices, mais la
(l)cxxxi, 23-24. —(2) cxli, 44. — (3) cxxxvm, 1. 2, f. 40.
qualité a changé: on ne lui écrit plus avec du papier doré sur tranche ; plus de cachets blasonnés, plus de politesse exquise ; le ton a changé, et voici les billets qu'on lui adresse : « Je te prie, philosophe sensible, de recevoir ce petit ouvrage ; je dois à l'amant de la nature et à l'ami des hommes l'hommage des Eléments d'instruction républiquaine. Je suis ton admiratrice et ta concitoyenne. Veuve Desmarets» (1).
J'imagine que, dans son for intérieur, Bernardin regrettait le temps où la civilité était moins brusque. 11 ne retrouvait le parfum délicat d'autrefois que dans les lettres des amies lointaines, des étrangères qu'il avait aimées, auxquelles il avait donné des espoirs trompeurs.
Après avoir lu, dans le Mémoire sur la Ménagerie, l'histoire du chien élevé dans la cage du lion, Rosalie de Constant écrit de Lausanne, le 30 juillet 1793, à M. de Saint-Pierre, ce joli billet qui dut tlalter dans sa fatuité le galant de cinquante-six ans : « Ce pauvre chien, il a pardonné à son ami de l'avoir blessé. Il y a trouvé de la douceur. Je crois comme lui qu'on peut dire : Tu m'as fait souffrir, et je t'aime encore » (2).