PREMIER MARIAGE
Depuis longtemps, nous l'avons vu, Bernardin désirait se marier (3). Après nombre de tentatives, il épouse Félicité Didot, en 1793.
(1) cxxxiv, 44. — (2) cxliv, 13. — (3) cxxxvi, 1. 2.. f. 20 ; cxxxi, 4-5; CLvin, 13 et suiv. ; cf. Lucie Achard. Rosalie de Constant, II. 96; sur ses fiançailles avec M1U de Keralio, cf. tout le dossier cxli, etc.
Pour ce chapitre de sa vie, aussi bien que pour tous les autres, on ne doit absolument pas faire état des lettres publiées par Aimé Martin. Je ne tiendrai compte que des documents authentiques du Havre (1). Encore me garderai-je de les publier tout entiers. Il y aurait quelque chose de vilain à mésuser des lettres d'une jeune fille à son fiancé, d'une jeune femme à son mari. Je ne prendrai dans cette correspondance intime que ce qui est indispensable pour laver la mémoire de Bernardin des vieilles calomnies qui laissent leurs traces même dans les études les plus récentes. Ce que Bernardin a été exactement comme fiancé, puis comme mari, enfin comme allié des Didot, c'est là ce que je veux montrer.
Ce qu'il était à cette époque, au physique et au moral, vaut qu'on s'y arrête un instant. Au physique, voici le signalement de son passeport, du 2 juin 1792 : « Agé de 55 ans, taille de cinq pieds cinq pouces, cheveux et sourcils gris, yeux bleus, nez aquilin, bouche ordinaire, menton rond, front bombé, visage ovale» (2). Au moral, voici son portrait peint par lui, à la même époque :
« Jean-Jacques me disait : Le premier mouvement de l'homme est d'être bon ; c'est la réflexion qui le rend méchant. — Pour moi, j'ai éprouvé le contraire : j'ai tant éprouvé, dans nos sociétés françaises, de malaises et d'infortunes pour ce que j'ai cherché à dire d'obligeant, j'ai trouvé tant d'ennemis jaloux, envieux, et fâchés de me voir bon, que j'en serais devenu méchant
(1) On pourra consulter sur ce point l'article de M. Ruinât de Gournier, les Fiançailles de Bernardin de Saint-Pierre, paru dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1904, p. 3ô3 et suivantes. Cette étude, faite avec des lettres en partie inédites, tirées de la collection de M. Gelis Didot, me parait bien sévère pour Bernardin ; même les conclusions de l'auteur ne me paraissent pas confirmées par les textes qu'il a cités. — (2) clxv, 101.
à leur exemple. Ainsi, mon premier mouvement, dans les contradictions, serait d'être méchant ; mais la réflexion me rend bon. Quant à ma disposition à aimer, plus j'avance en âge, plus je deviens difficile... Cependant, je ne saurais renoncer à cette illusion qui a fait le charme de ma vie, me persuadant que, comme Sénèque, je trouverai une Pauline pour mes vieux jours »(1).
Il la trouve dans la famille Didot jeune, avec laquelle il est en excellents termes depuis 1789 (2).
11 a remarqué, au « magasin », la fille de la maison : elle s'occupe si bien de la vente de ses ouvrages, qu'il lui offre une rose, à la grande joie de la jeune fille (3). Brusquement la tourmente les sépare : le 18 août 1702, M. Didot envoie sa femme et sa fille à Essonnes. où il les croit plus en sûreté qu'à Paris ; Mme Didotest furieuse de partir. Bernardin essaye de la consoler, elle lui répond par une scène violente. « Elle n'en a pas moins le plus grand attachement pour vous, lui écrit Félicité pour réparer l'effet de cette sortie, et je doute qu'il y ait au monde quelqu'un en qui elle ait plus de confiance » (4). Violente, mais bonne, très pieuse, la future belle-mère est la confidente de sa fille qui ne lui cache rien de ce qu'elle éprouve, et la met, dès le 27 août 1792, au courant de son roman Ç.V).
Aussi peu révolutionnaire que possible, Félicité quitterait volontiers Paris, si elle n'y laissait pas Bernardin (6). Elle lui écrit, le 18 août :
« Vous qui, après Dieu, faites toute ma consolation, s'il faut aussi vous quitter, que deviendrai-je, et quelle espèce de bonheur puis-je espérer à Essonnes? Je sais que ces raisons sont peu valables auprès de celles qui
(1) lxxxii, 105. — 2) clix, 35. — (3) cci, 17. — 4 ci.vn, 1. 2, t. 59. — [5 clvii, 1. 2, {. 62. — {G\ clvii, 1. 2, f. 62.
peuvent vous obliger de rester à Paris ; mais vous êtes bon, sensible ; vous m'avez souvent témoigné de l'amitié ; au nom de cette amitié, à laquelle j'ose croire, venez adoucir mes peines par votre présence et vos sages réflexions » (1).
Cette amitié parlait la langue de l'amour: l'invitation était trop charmante pour que Bernardin ne se laissât pas tenter : il alla passer à Essonnes quelques jours qui lui semblèrent délicieux, car, le 25 septembre 1792, il écrit à Mme Didot qu'il regrette fort Essonnes : « Je me rappelle toujours les roches du bord delà Seine, et cette habitation solitaire, entourée de cerisiers et de vignes qui les domine. J'y passerais volontiers ma vie au sein de l'amitié, avec quelques livres. » Puis, mettant, comme Virginie, sa pensée la plus chèfre à la fin de sa lettre, il ajoute en post-scriptum: « Chargez MUe Félicité de votre réponse. J'embrasse l'aimable secrétaire » (2).
Sous l'œil un peu narquois de la mère, mieux informée que ne le pense Bernardin, le joli roman continue : visites à Paris ou à Essonnes : le tutoiement, cher à Bernardin en pareil cas, apparaît vite : dans une lettre du 2 décembre 1792, toute à la joie de voir son ami ce même jour, elle lui écrit: « Mon heureuse étoile doit aujourd'hui me conduire chez toi, où, si tu t'y prêtes, je pourrai te remettre cet écrit en te serrant la main aussi tendrement que je t'aime. » Et en effet la lettre a été pliée en un tout petit losange, de façon à pouvoir so cacher dans la paume de la main. En post-scriptum : « Si la crainte que maman ne voie vos lettres vous a retenu jusqu'à présent, je vous dirai à mon tour : elle sait bien que je vous aime » (3).
La correspondance s'engage donc, et le caractère de
(1) clvii, 1. 2. f. (50. — 2) cxr.v, 7-8. — 3; cslv, 150-151.
la jeune fille s'y révèle peu à peu : elle est timide, et modeste, jusqu'à se déprécier maladroitement aux yeux de celui qu'elle aime, à prendre une attitude de servante prosternée devant son maître (1). Au contraire, quand il s'agit de choses pratiques, elle se révèle comme une maîtresse femme, ayant le sens des affaires ; par exemple, elle engage Bernardin, pendant qu'il est à Chantilly pour le service du Muséum, à songer à ses propres intérêts, et à acheter quelques-uns de ces meubles superbes que Ton vend à vil prix, pour leur maison d'Essonnes. Il s'applique en effet à réaliser le rêve qu'il avait rimé dans Mes Souhaits :
Si le ciel, à mes vœux facile,
Me donnait le choix d'un asile,
J'irais vivre dans un hameau.
Un champ, un bois près d'un ruisseau,
Un petit toit couvert de paille,
Seraient mon Louvre et mon Versailles, etc. (2).
Les dieux lui donnent mieux que ce qu'il avait rêvé, car voici comment il décrira plus tard sa propriété, quand il voudra la vendre : il rédige son annonce en homme sensible, et en homme d'affaires :
« Maison intéressante, à sept petites lieues de Paris, près de Corbeil. Située au milieu d'une île de deux arpents et un tiers, plantée de beaux arbres fruitiers, abritée du nord par des collines couvertes de vignobles, et entourée de la rivière poissonneuse d'Essonnes, dont les eaux toujours limpides n'assèchent et ne déhordent jamais. Elle contient trois caves, deux fruitiers, deux appartements complets, trois chambres d'amis, chambres de domestique, belvédère, greniers. Il y a de plus écuries, remises, fournil, maison de jardinier et autres
(1) CLVII, 1. 2, f. 61. — (2) XLIX, 10-11.
accessoires. Elle peut suffire au bonheur d'une famille » (1).
Enattendant qu'ils'}' établisse avec Félicité, il éprouve pendant la construction de sérieux ennuis avec son futur beau-frère, Didot Saint-Léger, chargé par M. Didot père de surveiller les maçons pendant l'absence de Bernardin (2). On devine quel tourment ce doit être poua* la pauvre Félicité, prise entre son frère, qu'elle chérit malgré ses emportements, et son fiancé qu'elle aime au point de défaillir de tristesse quand elle ne l'a pas vu depuis longtemps (3).
Quelle est, en pareil cas, l'attitude de Bernardin ? Toute de calme et de conciliation. Un jour qu'une querelle a éclaté entre Saint-Léger et un de ses frères, Bernardin conseille à Félicité d'intervenir,
avec cette douceur qui est dans ton caractère. Engage-le donc, par ce qu'il doit à son père, de lui écrire sur les reproches qu'il a à se faire par rapport à son frère. Dis-lui ce que t'inspirera ton cœur, et tu le persuaderas. Peins-lui l'état de ta mère, le tien ; mais rappelle-lui que son père est l'arbitre de son bonheur, et que son retour vers son frère ramènera son père vers lui.
Voilà, ma chère amie, une œuvre digne de toi. Une femme doit être un ministre de paix parmi des hommes furieux. C'est pour calmer les passions violentes des hommes que la nature a donné pour armes aux femmes des traits doux, une voix touchante, et des larmes. IN'e te glorifie donc point avec moi delà force de tes bras: tu ne peux triompher que par ta faiblesse.
Tu sentiras de jour en jour, ma tendre amie, le prix du bonheur de l'intimité et de la solitude. Plus je te connais, plus je te trouve digne de mon amour et de mon estime. Exerce-toi donc à de douces vertus comme sœur et comme fille, non que je veuille jamais les mettre à l'épreuve,
(1) cxciv, 1, et clxv, 90. Cf. L. Gozlan, Revue de Paris, 1836, t. XXX, p. 18. — (2) cci, 22, 23. — (3; ccx, 16.
mais afin que je t'en puisse donner la récompense un jour comme ton époux.
Puissé-je un jour te faire trouver en moi, ainsi que tu le dis, père, mère, frère. Un mari doit être tout cela, et encore quelque chose de plus. Je t'embrasse comme tu mérites d'être embrassée. Adieu, mes amours ; confie-moi toujours tes peines et tes plaisirs.
En attendant qu'il soit pour Félicité « quelque chose de plus », il commence par se faire son professeur: comme sa fiancée abuse du droit qu'on avait alors de ne pas mettre l'orthographe, il l'engage à corriger ses fautes : a Tu dois dire scène, lieu où se passe un événement, et non seine, rivière, Yhorreur et non Yhorreure, etc. Au reste, ta lettre est pleine de sentiment, de jugement et de grâces dans le style. Tu n'as à réformer que de petits défauts : pourquoi les négliger ? Embrasse-moi, et ne te fâche pas de ma critique » (1). Pauvre Félicité ! Elle dut devenir toute rouge ; mais elle était assez tendre pour dire, comme Rosalie de Constant: «Tu m'as fait souffrir, et je t'aime encore. » — Plus simplement elle lui disait qu'il lui était plus cher que la vie, « non comme auteur, ou comme intendant du jardin des plantes* (2). C'était même fort heureuse pour Bernardin, €ar, le 10 juin 1793, son intendance était supprimée, et, le 8 juillet suivant, il quittait le Muséum (3). lien emportait un mauvais souvenir, y ayant contracté une fièvre milliaire due aux émanations de la rivière des Gobelins (4).
Un instant le ministre, Roland, avait eu du regret de cette révocation ; il offrit même à Bernardin de faire rapporter le décret (3). Saint-Pierre demanda simple-
1 cxi.iv. 27-28. — 2 CCI, 16. — 3) Lieutenant-colonel Largemain, Revue d'histoire littéraire, etc., 1897. p. 276. 278. — (4) lxxui, 31. — 5; cxLv, 140.
ment qu'on le dédommageât des frais considérables quMl avait faits pour son installation ; il envoya même en ce sens une longue adresse à la Convention (1). Il n'obtint provisoirement que de belles promesses (2).
Du moins, cette chute ne brise pas ses projets de mariage. Toujours épris, il fait faire son portrait pour sa fidèle fiancée sur le plan suivant : « je désire être représenté, assis dans une grotte éclairée par un rayon de lumière qui entre par une ouverture, revêtu de la veste brodée par Félicité. On lit ces mots, gravés sur un rocher :
Toi seule es, dans notre nuit obscure, Un rayon de la divinité.
Céleste Etude de la Nature, Je te devrai ma félicité (3).
La fiancée, qui trouvait bien tout ce que faisait Bernardin, dut trouver la chute, jolie, et surtout amoureuse. Ils se marièrent le 27 octobre 1793 i).
Quoi qu*on en ait dit (5), ce mariage ne fut pas secret: un fragment du billet de faire part subsiste encore dans les papiers du Havre (H).
La naissance de Virginie en 1794 et de Paul en 1798, cimente cette union (7). Bernardin est charmant pour tout le monde ; il se montre si obligeant pour l'oncle de sa femme, M. Léger, que sa belle-mère lui voue une reconnaissance éternelle (8) ; elle parle affectueusement de « notre ami Saint-Pierre » (9) ; elle écrit un jour à sa fille : « Je fais du père, de la mère, et de mes
(1) xcix, 37-39. — 2 Largemain, p. 280. — (3 cxciv, 15. — (4; Largemain, p. 278 et 281. — ô Maury, p. 190 ; M. Maury a été trompé par la correspondance publiée par Martin, t. III, p. 90. — (6j cxlv, 139. — (7) Largemain, Revue, d'histoire littéraire, etc., 1896, p. 607. — (8 clvii, 1. 2, f. 76. — (9; clvii, 1. 2, f. 63.
deux petits-enfants, un seul groupe que j'embrasse de tout mon cœur » (1).
Comment se fait-il qu'un pareil ménage n'ait pas connu le bonheur ? que Bernardin de Saint-Pierre ait passé pour un mauvais mari ? L'explication la plus simple me paraît être celle-ci: Félicité exagère une de ses qualités jusqu'à l'abus : elle pousse la modestie jusqu'à l'humilité ; elle manque absolument de ce minimum de coquetterie qu'une femme honnête, aimante et habile, a le droit d'employer : à un mari qui a déjà une tendance à se croire très supérieur à sa femme, elle fait les honneurs de ses disgrâces avec une naïveté désespérante : elle lui parle trop « de ces mélancolies qui font mon malheur, et, ce qui est bien pis, le tien » (2). Quatre mois après leur mariage, elle lui écrit, le 16 ventôse an II (6 mars 1794) : « Je te félicite, mon cher bon ami, du plaisir dont tu parais jouir à la campagne. Tu es trop bon de m'y désirer. Indolente comme je suis, je ne servirais sûrement qu'à te chagriner, toi qui méritais si bien une toute autre femme qui fit ton bonheur. Ce sont là des reproches continuels que je me fais tout en t'aimant de jour en jour davantage. C'est à Dieu et à mon époux que je demande pardon d'un défaut dont il ne se ressent que trop. » Avec de pareilles idées on se rend malheureuse, et on ne fait pas le bonheur de son mari : on l'agace quand on termine ainsi un billet qui commençait déjà si mal: « excuse la bêtise de ma lettre. Elle se ressent de la mienne. C'est bien naturel » (3). On s'expose à se faire prendre au mot. Il n'est pas bon non plus de se prosterner devant celui qu'on aime, et c'est ce que fait maladroitement la pauvre amoureuse. Elle ne se relève,
(1) clvii, 1. 2, f. 75. — 2] cxlv, 148-149. — (3 cci, 23-26.
elle ne parle avec fermeté et dignité que quand il s'agit de son enfant : « Ta fille est fort mal, hors d'état d'être transportée à Paris. Tu ne peux être de sangfroid, et moi être aussi cruellement tourmentée. Je t'attends aussitôt ma lettre reçue. Ta présence est absolument nécessaire. Je n'y tiens plus » (1).
En somme, Félicité ne paraît pas avoir été heureuse. Mais est-ce la faute de Bernardin ? Elle ne se plaisait pas beaucoup dans leur maison d'Essonnes, puisqu'elle lui découvre « une petite teinte de mélancolie qui la rend plus intéressante » (2). La jeune Parisienne trouve l'ermitage un peu triste ; mais est-ce la faute de Termite ? Sans doute, en se mariant, Bernardin faisait une fin, tandis que sa jeune femme commençait seulement à vivre. Il aurait pu être son père : était-ce la faute de Bernardin, qui ne cachait pas son âge ?
Il me semble qu'il a été, en toute occasion, très correct, remplissant tous ses devoirs, travaillant, par exemple, à réconcilier ses beaux-parents un instant brouillés. Lorsqu'il voit sa femme attristée, mélancolique, il cherche à la réconforter : le 12 vendémiaire an IV (4 octobre 1795), il l'envoie à Paris se distraire un peu (3). Loin de lui, elle le regrette, comme l'indique cette jolie fin de lettre : « Tu trouveras notre chère Virginie maigrie... Lorsque je prononce ton nom, la pauvre petite te cherche des yeux, et ne te trouvant pas, je me suis déjà aperçue qu'elle allait pleurer. Mais alors je la distrais en chantant, et toute ma chanson est : nous le reverrons bientôt » (i). Et lui, sur quel ton écrit-il ? Sa femme trouve ses lettres
1 cci. 1<S. — (2) ccn, 55. — 3j ccn, 55. — [1) ccn, 55.
charmantes (1). En voici une, du 20 frimaire an VI (11 décembre 1795) , qui nous montrera comment Bernardin parle à sa jeune femme, justement dans une circonstance capitale : le père de Félicité venait de mourir :
Je suis bien inquiet, ma chère femme, de ta santé et de celle de ta mère. Donne-m'en, je t'en prie, des nouvelles... Je te recommande, ma bonne amie, le soin de notre enfant. Dissipe-toi, car, dans ton état, le chagrin peut te faire beaucoup de mal. Je m'ennuie de ne te pas voir, et je ne puis pas encore déterminer le temps de mon retour, car nos nominations vont lentement. Après elles, viendront les règlements, et, après tant d'embarras, je doute fort que je puisse accepter une place à l'Institut, si elle m'oblige à résidence. Mon travail me rappelle dans ma chère solitude. Il me semble que j'y vis dans un autre monde. Mon âme y est plus libre, et la sphère de mes idées plus étendue. Je ne te parle pas de toi, le centre de toutes mes affections. Adieu, ma tendre amie, songe dans tes mélancolies que tu te dois à ta mère, à ton enfant, à ton époux (2).
Voilà la lettre d'un brave homme et d'un bon mari. Que faut-il penser maintenant de l'attitude de Bernardin dans la succession de son beau-père et dans les procès qui s'ensuivirent ? Il est difficile de répondre exactement, car on ne trouve dans ses manuscrits que ses différents plaidoyers en sa faveur : l'adversaire fait défaut. Il est donc impossible de prononcer entre les deux parties ' le pourrions-nous, du reste, même avec le dossier complet, dans ces procès de successions où les professionnels eux-mêmes s'égarent quelquefois ?
Pourtant, même dans ces conditions défectueuses, on peut voir, non pas si Bernardin avait raison en
(1) cci, 11-12. — (2) cxcv, 5-6.
droit, mais s'il s'est conduit en galant homme : c'est la seule chose qui nous intéresse. Les lettres de Mme Didot, impartiale entre ses enfants divisés, nous serviront à les départager.
Au déhut, Bernardin ne peut se dire lésé, puisque, le 15 prairial an IV (3 juin 1796), Mme Didot annonce à sa tille que, sur sa propre part, elle abandonne secrètement à M. et Mme de Saint-Pierre une assez forte somme ; le dixième, et un quart en sus (1). Pourtant Bernardin n'est pas satisfait ; il envoie aux Didot une lettre perdue, mais probablement agressive ; Félicité partage les sentiments de son mari ; car Mme Didot ré- , pond à sa fille :« Je vois par ta lettre que ta tète est bien malade ; du moins je veux le croire. Tu me mets au nombre de tes frères, l'ennemie de ton mari ; ils ne le sont pas plus que moi... Ne croispas que toutes les tracasseries que j'essuie présentement, et qui n'auront qu'un temps, puissent déraciner l'estime que j'ai conçue pour lui du moment où je l'ai connu : ton mariage y ajoute de plus l'amitié. Je ne lui en veux pas : j'oublie tout ; i que lui de son côté fasse de même : qu'il déchire cet écrit qui met entre nous une barrière de discorde » (2). Cet appel aurait été entendu, si nous en croyions la tin d'une lettre envoyée d'Essonnes, le 15 messidor an VI (3 juillet 1796), par Bernardin à Saint- Léger : il lui propose toute une série d'arrangements, et termine ainsi : « Ces clauses convenues accéléreront les affaires générales de la succession et les particulières. En vous les proposant, je n'ai pas seulement consulté mon intérêt personnel, mais celui de tous. La concorde entre les frères fait la prospérité des familles » (3). La formule est belle, mais ce n'est
(1) clvii, 1. 2, f. M. — (2) clvii. 1. 2. 1'. 68. — (3) cxlv, 120.
qu'une phrase, car, en réalité, la lettre de Bernardin renferme toute une série de petits pièges, et dénote un esprit de chicane plutôt que de conciliation. Naturellement la situation empire ; les esprits s'aigrissent: en attendant que l'on plaide, des deux côtés on saisit l'opinion publique : inquiet des bruits que ses adversaires répandent contre lui, Bernardin réplique par une apologie en trois points : « On doit compte de la moralité de ses actions à ses concitoyens. On fait courir le bruit dans les sociétés, les spectacles et les cafés, que la morale de ma conduite est bien différente de celle de mes écrits; que je fais le malheur delà famille Didot dont je suis allié ; que j'emploie les procédés les plus astucieux dans les affaires de la succession de leur père, et que je rends ma femme malheureuse au point qu'on la dit au moment de demander le divorce. »
Puis il entre dans le détail : la fortune de son beaupère était considérable, puisque la seule papeterie d'Essonnes est évaluée à 400.000 livres en numéraire ; iJ y a six co-partageants : la veuve, ;Henry Didot, Didot Saint-Marc, Didot Saint-Léger, Didot-Moutard, fils d'un premier lit, enfin Félicité, représentée par son mari: or Bernardin est dans les meilleurs termes avec sa bellemère; Henry Didot est avec lui; Saint-Marc est indécis entreles deux partis : M. de Saint-Pierre n'a donc contre lui que Saint-Léger et Moutard. Qu'est-ce donc qui les divise ? Saint-Léger ayant proposé à ses co-héritiers de traiter avec eux de leurs droits, Bernardin a accepté, et transigé « moyennant quelques meubles de la succession, inventoriés au prix de 1.400 livres, du bois à brûler, du charbon, 6.000 livres en argent, et 36.000 livres en papier d'impression, le tout montant a 45.000 livres, me réservant dans les terres une part montant à sept arpents ». Or il lui est encore dû, au bout de deux ans
six cents livres sur les quatorze cents francs de meubles, et son papier ne vaut rien. De plus, voilà que les créanciers d'une Société de libraires dont faisait partie Didotjeune, Société qui a fait une faillite deoO.000 écus, attaquent en garantie la succession Didot: Saint-Léger, très avantagé dans tous les partages, prétend forcer tous ses co-héritiers à payer avec lui leur quote-part de cette faillite. Où sont donc, conclut Bernardin, mes ruses et mes astuces ? J'ai été dépouillé, et je n'ai rien dit : « Je garderais même encore le silence, si notre réputation n'était pas blessée par des bruits injurieux que des représentants du peuple ont accueillis sans examen. Quant à ceux qui m'accusent de rendre ma femme malheureuse, ils sont si absurdes que je les laisserais sans réponse, si elle ne me priait de la lui
laisser faire elle-même » (i).
La réponse de Félicité eût été décisive : malheureusement ce brouillon, très raturé, s'arrête ici. Il me parait établir assez clairement la situation : Bernardin, mécontent de sa part, se refuse à accepter une charge inattendue, un passif inconnu dans la succession au moment du partage : il prétend en laisser tout le poids à Saint-Léger, puisque celui-ci a réussi à se faire la part du lion, et n'a pas encore soldé ce qu'il devait à M. et Mme de Saint-Pierre. Cette apologie est envoyée à Mmc Didot avec une lettre très flatteuse ; la réponse, du 5 ventôse au VII 13 mars 1799), met les choses au point :
Monsieur et ami. c'est donc cinq ou six cents francs, que Saint-Léger vous doit pour le restant de vos comptes, qui vous fait dire qu'il manque à ses engagements ? L'expression est dure. Il ne tenait qu'à vous d'être payé, puisqu'il
(l)LXXIV, 10-11.
voulait vendre une partie de son argenterie ailn de vous satisfaire : je l'ai dit dans le temps à votre femme. Depuis, les créanciers de la solidarité se sont fait connaître. C'est ce qui l'a empêché de terminer cette bagatelle, étant persuadé que vous lui étiez redevable... Je vous suis obligée du nom sublime que vous me donnez de la meilleure des mères. Je ne me connais pas assez de vertu pour mériter un si beau titre. Vous dites aussi que vous avez cherché, à mon exemple, à mériter celui de bon fils. Vous avez présentement des moyens pour encore me le prouver. Adieu, mon ami, mon fils. Je désire qu'une des places dont on vous a parlé réussisse, que cette fortune brillante qui se prépare fasse votre bonheur. Pour moi, tous ces titres ne valent pas celui que je vous connais d'être le plus parfait des hommes (1).
Ainsi, en femme de commerçant habituée aux affaires, elle voit bien le côté faible de la réclamation de Bernardin ; elle fait appel aux bons sentiments de son gendre, et lui rend pleinement justice sur ce point.
Rien n'y fait, et les procès commencent. Condamné par le tribunal de commerce, Bernardin en appelle devant le tribunal civil, en référé (2). Il compose un mémoire, plein de détails de chicane, assez embrouillés, qu'il développe avec une habileté de professionnel. La mort de Félicité, au début de 1800, n'arrête pas les débats, au contraire (3). Bernardin compose un second mémoire : « Sujet du procès entre Didot Saint-Léger, manufacturier de la papeterie d'Kssonnes, d'une part, et Henry Didot, son frère,... Bernardin de Saint-Pierre, son beau-frère, au nom de ses enfants mineurs, d'autre part » (4). En fin de compte, Bernardin l'emporta (o).
Comme il arrive souvent en pareil cas, les amis des deux parties s'étaient activement employés à jeter de
(1) r.Lvn, 1. 2, f. 71. — (2) cxli, 1. 2, f. 23-24. - 3^ clvii, 1. 2, f. 72. — (4) cxlv, 16. — {5) cxxxix, 73.
l'huile sur le feu : on avait rapporté à Bernardin que Saint-Léger l'accusait d'avoir fait mourir de chagrin sa femme (1). Il riposta en accusant directement deux de ses beaux-frères d'avoir été imprudents, injustes, d'avoir dilapidé la fortune de la famille, d'avoir rendu nécessaire le procès cpui avait ruiné ses enfants, et « accéléré les jours de leur malheureuse mère » (2).
Au fond, il me semble que, dans toute cette affaire, Bernardin s'est montré bien âpre dans ses revendications : mais rien ne permet d'affirmer que, pour défendre les intérêts des siens, il ail fait à sa femme une violence morale. Que Félicité ait eu du chagrin à voir ces procès, ces querelles, c'est certain ; que sa vie en ait été abrégée, c'est possible : mais je n'ai rien trouvé qui prouve qu'elle en ait voulu à son mari.
Bernardin était un homme sensible, la plume à la main ; mais, en affaires, ce n'était pas un sentimental. Ainsi, le 12 germinal an X (2 avril 1802), il insère dans les Petites Affiches de Paris cette annonce : « À vendre deux harpes avec leurs étuis » (3). Pauvre Félicité ! Bernardin aurait bien pu en garder au moins une pour Virginie, c'est certain. Mais cela ne veut pas dire qu'il avait oublié trop vite sa première femme : longtemps après la mort de Félicité, il disait d'elle : « sa jeunesse sitôt et si douloureusement finie m'a appris à mourir » (4). Il avait eu un profond chagrin au moment de cette mort, et ne s'en était pas consolé trop vite. Sa sœur lui écrit le 18 germinal an VIII (8 avril 1802) : a Vous nie faites part de votre douleur, et j'en sens bien toute l'étendue... Je vous exhorte à vous ménager et vous consoler tout en Dieu. Vous savez être utile
(1) cxciv, 25. - [2 xxxvi, 1. 2, f. 13. — (3 clxv, 90. - (4) cxlii, 1.3, f. 61.
à vos enfants ». Enfin, ce qui prouve surtout qu'il n'avait rien à se reprocher envers la disparue, c'est qu'il reste en très bons termes avec sa belle-mère. Il l'invite à dîner, peu de temps après son deuil: elle refuse, affectueusement : « Ne m'en voulez pas, plaignez-moi ; oui, plaignez-moi. Si c'est une faute que je fais, j'attends tout de votre sensibilité pour me pardonner » (1). Il lui pardonna si bien qu'il lui vint en aide : sous l'Empire, il dit, dans une supplique à un ministre : « Ma première belle-mère, MmcDidot, accablée de dettes par la succession de son mari, se trouve aujourd'hui n'avoir d'autres ressources que dans ses enfants et dans son gendre » (2).