‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 54 sur 69 · LXXVI · texte numérisé non relu

LXXVI

lution avec une pièce aristophanesque qui n*est datée que par l'esprit d'opposition qui éclate à la fin, et qui éveille parfois des comparaisons avec le Mariage de Figaro. ?sous n'avons que la fin de la scène n, et toute la scène m : cela suffit à faire connaître l'intrigue : Mercure s'est mis à vendre de l'esprit dans son temple. Démagore vient l'y trouver pour protester respectueusement contre cette concurrence illicite au nom des intellectuels de l'époque : ils ont décidé d'offrir une fête à Mercure :

DÉMAGORE

Xous ne prétendons que vous marquer notre respect, et demain nous célébrerons des jeux en votre honneur. Eumolpe donnera une ode magnifique, Choriandre un ballet : moi je terminerai la fête par un panégyrique dont l'effet sera de vous ériger une statue, avec une grille tout autour, pour qu'on n'aille pas pisser contre.

Mercure

Est-ce que je mets ma gloire dans le marbre ou dans l'airain ? Persuadez au peuple de profiter des avantages que je [luij offre. Ce que vous dépenseriez en statues, dépensezle en esprit. La vraie manière de m'honorer, c'est de multiplier ainsi mes sujets.

Démagore Voudriez-vous être notre gàte-métier à tous ?

Mercure A qui ferai-je tort ?

DÉMAGORE

A je ne sais combien de braves gens qui ne vivent que de leur esprit. Que d'auteurs, que de poètes, de gazetiers,

que d'orateurs, que de pédants à qui vous ôterez le pain ! Ils n'auront plus rien à faire dès que vous donnerez de l'esprit aux autres

Mercure

< Mi ! pour cela, non ! Avec de l'esprit, on ne vend point sa liberté ! C'est bien assez de dépendre de ceux à qui la naissance nous assujettit, sans se soumettre encore à des égaux. L'esprit veut être à soi ; il meurt quand il dépend, et le premier signe de sa renaissance, c'est de s'affranchir. Le premier laquais était, je vous le jure, la plus grosse bête du monde. Plus de laquais, plus de femmes de chambre, plus de cochers, plus de gardes. Si vousvoulez avoir un potau-feu, vous l'y mettrez ; avoir une chambre propre, vous la balayerez ; un lit mollet, vous le referez ; un carrosse, vous l'attellerez ; des chevaux, vous les mènerez boire ; des dindons, vous les garderez.

DÉMAGORE

Et, par conséquent, plus de duchesse, de marquise, ni de baronne ; car qu'est-ce qu'une duchesse ? C'est une femme qui a beaucoup plus de laquais qu'une autre.

Mercure

Cela s'entend de soi-même, et sans commentaire, monsieur l'Orateur (1).

On le voit, c'est le ton de Beaumarchais, moins incisif et moins piquant : au lieu de coups de pointe, c'est le coup de bâton, mais le coup y est tout de même. Du reste, rien ne nous prouve que cette comédie soit inspirée par le Mariage de Figaro. Bernardin, qui n'a pas imité même Jean-Jacques, n'aurait pas copié Beaumarchais.

1 ci. xxxv, 2.

Il se serait plutôt détourné d'une idée qui lui serait venue d'autrui. C'est un chercheur, un précurseur. Bien avant le Génie du Christianisme, il s'est demandé : « Pourquoi ne met-on pas sur nos théâtres les anges, les saints, les guerriers chrétiens '? C'est, dit-on, que notre religion est triste et sévère : celle des païens flatte les passions » (1). Pourquoi nos auteurs ne représenteraient-ils pas la Providence dirigeant les destinées de notre pays, de même que les poètes anciens montraient les dieux présidant au destin des héros? Pourquoi ne tirerions-nous pas, nous aussi, un parti artistique de nosopinionsreligieuses? Pourquoi l'imagination du spectateur ne serait-elle pas séduite par la religion, puisque c'est la religion qui nous charme dans le Tasse et dansMilton (2) ? Vers 1779, il songe à réaliser ses théories (3). Il pense que la mort de Jeanne d'Arc ferait un superbe sujet : il l'esquisse dans la treizième des Etudes de la Nature (-4). Il en cause avec Jean-Jacques, non pas en l'air comme le feraient croire les dix lignes publiées par Aimé Martin (5), mais d'une façon approfondie : dans son plan, Jeanne voudrait retourner à Yaucouleurs : elle se décide à rester à la cour sur les instances de Dunois qui l'aime et qu'elle aime. Elle se jette dans Poitiers [sic), est prise dans une sortie, jugée, condamnée : « Scène de désolation : abandonnée de la cour, livrée à ses ennemis. Calomniée, elle doute si en effet elle a agi par l'ordre de Dieu... Elle se trouble, tombe dans une sorte de désespoir. Un bon évèque normand vient, la console : — Ma fille,

(1) cxlviii, (iô — 2 cxlviii, (55. — 3 lv. 18. — 4 Œuvres, p. 433-434. — 5) Œuvres posthumes, p. 433. col. 1.

lui dit-il, que dirai-je au Roi ? — Qu'il m'a abandonnée. — N'avez-vous plus rien à me dire ? — [Vous direz] à mes cousines : heureuse qui n'a jamais connu les grands. — Est-ce là tout ? — Elle ne répond rien. L'évèque dit : — Et à Dunois ? que lui dirai-je ? — Que vous m'avez vue pleurer. — Elle marche au supplice. »

Jean-Jacques lui répond : « Il y a là des scènes admirables, mais on s'en moquerait. — Comment ! Une fille à qui Athènes eût élevé des autels, que Rome eût mise au Capitole ! — Elle a été trop couverte de ridicule. » Tout en lui déconseillant de traiter un sujet passionnant mais dangereux, J.-J. Rousseau le prévenait qu'il trouverait les pièces du procès à l'Abbaye-Saint-Germain-des-Prés (1).

Rernardin était entêté : il se mit à travailler sa tragédie : comme personnages principaux il prévoyait Jeanne d'Arc, Dunois, deux évêques, un geôlier, des juges, le peuple (2). Il divisait son sujet en trois actes. Au début Jeanne parle avec sa confidente Elise de son départ prochain : <.< Oui, il est temps de nous préparer à la retraite. Heureuse celle qui n'a jamais fréquenté les cours !... Il est temps que je revoie le hameau où je suis née. Quelle joie [pour mes pauvres parents ! Je les ai tirés de l'indigence. » Dans son bonheur, elle délivre un de ses prisonniers, sans rançon, parce que les vrais coupables dans cette guerre, ce n'est pas le peuple, ce sont « les mauvais ministres ». Elle fait des plans de bonheur domestique ; elle mariera sa confidente :

Elise Mais vous même, Madame ?

(1 \( mu. 152 et 143. — 2 i.i, 1.

Jeanne

Oh ! Elise, achevons nos ouvrages. Demain, demain je serai libre (1) !

Dunois la supplie de rester (2). Il lui avoue sa passion, qu'elle partage, dans la « scène de la joie (3) ».

A l'acte II, nous sommes dans un camp : on se bat, le canon gronde. Jeanne est prise par trahison ; les Anglais célèbrent leur triomphe : « il faut en faire un exemple. L'univers est désolé par la superstition. »

A la scène n, Jeanne discute avec un de ses juges : elle est une première fois condamnée.

A l'acte III, la prison : « scène du désespoir » (4). L'espérance lui revient en voyant ses armes qu'on a déposées traîtreusement dans son cachot : « Doux trophées! consolez-moi. Rien n'est si doux dans l'infortune que le souvenir de la victoire. Voilà l'écusson de la France, ces lis qui m'ont protégée... Réchauffez mon cœur, armes de ma patrie. Ecartez le désespoir comme les dangers du dehors. Ah ! que cette parure me sied ! Si Dunois me voyait ainsi ! » Justement il pénètre dans sa prison sous un déguisement : ne pouvant la sauver, il lui fait ses adieux. Après la visite de l'évèque, elle part pour le bûcher. Le peuple crie : A mort ! « Enfin, après avoir plaint ce peuple égaré, demandé si Dunois avait pu s'enfuir sain et sauf, elle monte sur le bûcher » (5).

Ayant ainsi esquissé le sujet, Bernardin n'eut pas la témérité de le traiter : « Comme je ne sais pas écrire de vers ni de tragédie, dit-il dans son apologie de Rousseau, je le livre à qui osera le traiter comme le sujet le plus héroïque de l'histoire de France » (6). Au

(1) li, 3. — (2) xcin, 20. — (3) li, 3. — (4^ i.vii, 51 ; i., 1. — (5) li, 2. — (6) xcvm, 152.

fond, c'est un faux « bon sujet » : en art, aussi bien qu'en littérature, c'est un écueil où les plus habiles ont fait naufrage. On voit, par ce que nous connaissons du projet de Bernardin, que nous n'avons rien perdu à ce qu'il ait renoncé à sa tentative. C'était une de ces ébauches dont l'unique valeur est dans le progrès qu'elle fait faire à l'artiste.

C'est en effet d'une main plus experte qu'il commence et mène à bien la Pierre d'Abraham. Nous avons vu dans l'introduction quel travestissement bizarre Martin s'était permis pour cette œuvre inédite, et comment il avait transformé en roman dialogué une pièce écrite d'un bout à l'autre sous forme dramatique, avec une quinzaine de personnages, à la fois types généraux, et individus très vivants, comme la nourrice d'Henriette, «Marie Talbot, bonne vieille superstitieuse» (1). En attendant que l'on publie la pièce de Bernardin, voici un des passages supprimés par Aimé Martin, sans rime ni raison : dans la scène où les parents causent ensemble, la mère de famille dit à son mari : « ce que je voudrais apprendre, ce sont les relations du pommier avec les divers animaux : cet arbre est si beau dans le pays de ma mère » (2) !

Le père

Volontiers, je vous en dirai tout ce que j'en sais. Thétis, jalouse que Vénus eût obtenu à ses propres noces la pomme qui était le prix de la beauté, résolut de la lui enlever. Un jour donc que Vénus se baignait dans la mer, et que l'Amour son fils s'amusait à chercher sur le rivage des man-

(1) ex, 104. — 2 Œuvres posthumes, p. ">cS9, col. 2.

ches de couteau (1), Thétis aperçut la pomme fatale que Vénus avait posée sur un rocher. Elle souleva les flots, et la pomme fut emportée dans la mer. Elle aborda sur le rivage de la Normandie. Là, Thétis multiplia ce beau fruit de ses pépins, et le fit croître à souhait sur les bords de son empire. Voilà pourquoi les pommiers sont si communs dans mon pays... les femmes y sont belles et colorées, parce qu'elles portent sur leur visage les couleurs du fruit qui fut le prix de la beauté. Voilà encore pourquoi les procès y sont communs, car cette pomme avait d'abord été jetée par la discorde.

La mère

Votre fable est charmante, mais j'aime encore mieux la vérité. La nature toute simple me plaît plus que tout l'esprit du monde (2).

Ce n'est pas seulement sa fierté de Normand qui anime ce drame de Bernardin ; on y retrouve aussi ses rancunes d'enfant (3). Tout cela disparaît dans l'édition infidèle des œuvres posthumes. En un mot. la copie frauduleuse de Martin est glaciale : l'original de Bernardin est vivant.

On éprouve la même surprise agréable, quand on compare VBmpsaël fadasse, que Martin a cuisiné maladroitement, avec VFmpsaël authentique que nous révèlent les manuscrits.

(1) « Le manche de couteau, ainsi nommé de sa forme, est un coquillage bivalve, du genre des moules, très commun sur les sables de Normandie. Ceci fait allusion à la tradition de nos anciens Gaulois qui donnaient pour armes à l'Amour non un arc et des flèches, niais un couteau, etc. » (Note de B. de Saint-Pierre). — (2) cxlviii, 7. — (3) cxlviii, 15.

C'est vers 1771, au moment où il fait la connaissance de Jean-Jacques, que Bernardin conçoit la première idée de son drame, et commence à l'écrire (1). Il y travaille longtemps, puisqu'il donne à une des suivantes de l'héroïne le nom de Miss Dalton qui traduit Paul et Virginie en 1789. Dans sa forme définitive, Empsaël est terminé avant le 16 pluviôse an II (4 février 1794), date du jour où la Convention décréta la suppression de l'esclavage dans nos colonies, car Bernardin souhaite dans l'Avant-propos que la servitude soit abolie dans les îles françaises (2). Le drame est antérieur même à 1792, puisque Bernardin en parle dans la Suite des Vœux d'un Solitaire, comme d'un petit ouvrage écrit « dans l'intention de ramener à l'humanité, par le sentiment, des hommes que la cupidité empêche d'y revenir par la raison » (3). Empsaël a été mis au point pendant la Révolution, car dans une note, après avoir raconté que des prisonniers français au Maroc se moquaient de ceux de leurs camarades qui faisaient leur cuisine, Bernardin ajoute : « Ces pauvres cuisiniers, élus et persécutés par leurs compatriotes, ressemblèrent assez à nos administrateurs chargés de faire bouillir la marmite nationale » (4). Enfin, dans la même page, après avoir écrit : « les Français n'aiment que l'indépendance », M. de Saint-Pierre se corrige, et met : « les Français ne parlent que de leur roi ». Empsaël est donc de l'époque de la Révolution, et, plus précisément, du moment où Bernardin était encore partisan de Louis XVI. Il songea à le publier en 1797, dans la seconde édition du Voyage à Vile il'1 France^ qu'il projetait alors (5) : il voulait ainsi compléter l'effet moral pro-

(r) xxxiv, 13. — (2; lx, 73. — 3) Œuvres, p. 729, col. 1. — (4) xlvi, 16. — (5) ex, 42.

duit par le Voyage : « après avoir montré les noirs sous les chaînes des blancs, B. de Saint-Pierre avait imaginé de présenter à leur tour les blancs sous les chaînes des noirs, afin de convaincre l'Europe de son injustice, et de lui montrer la réaction de la Providence » (1).

Si le fond des idées n'a rien de nouveau pour qui connaît son Bernardin, la forme est originale. Les innovations abondent : un héros nouveau apparaît : le matelot. On ne met en scène, dit Saint-Pierre, que des soldats, des bergers, des paysans ; mais les mœurs du marin sont tout aussi intéressantes, tout aussi contrastantes : « il n'a pas la grâce, ni la douceur du berger, ni la rusticité du paysan, ni les rodomontades et la tyrannie du grenadier. Mais il a de la naïveté, de la franchise, de l'originalité, de l'intrépidité et de l'héroïsme » (2). Le genre lui-même de la pièce est nouveau : « c'est un drame en cinq actes et en prose, fait peut-être contre les lois du théâtre, mais d'après celles de la nature » (3).

Empsaël n'est pas un drame romantique, puisqu'il est conforme aux unités de temps et de lieu. Mais il est déjàshakspearien par le caractère du héros principal, le mouvement dramatique, le ton spécial des plaisanteries : ce n'est pas encore le grotesque, mais c'est déjà V humour. Grand admirateur de Shakspeare, Bernardin donne à Empsaël près de Zoraïde quelques traits d'Othello près de Desdémone : « Viens dans mes bras, colombe sans fiel : donne-moi un baiser qui soit doux comme la vengeance » (4). C'est le même lyrisme sauvage que dans le More de Venise : « Oui, Zoraïde, tant que les lions affamés rugiront dans ces forêts après

(1) cxix, 36. — (2) lxxxii, 27. — (3) xcvi. 16. — (1) xlvi, 40.

leur proie, tant que l'Océan en fureur se brisera sur ces rivages, mon cœur battra pour la vengeance. » C'est aussi la même souplesse féline, la même rapidité à changer de ton, à bondir d'une passion à l'autre. Le mouvement de la pièce est rapide, et heurté par instants, comme le caractère même du héros qui l'anime. Après une scène vive, dramatique, l'auteur place en contraste un monologue plaisant ou ironique. Sans doute les plaisanteries sont rares ; mais elles frappent par leur tour humoristique : c'est du Shakspeare de second ordre :

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