ACH.MET
Je hais les chrétiens encore plus que vous.
Empsael Comment ! encore -plus que moi?
ÂCHMET
Je veux dire : que vous ne les haïssez.
C'est surtout dans le rôle du renégat Achmet que se rencontrent ces jeux de mots, ces répliques que Gubetta envierait. Empsaël, dans un accès de fureur, a maudit et renvoyé Zoraïde :
Empsael Est-elle partie avec une escorte ?
Achmet Je ne lui en connais pas d'autre que votre malédiction.
Achmet est le gracioso de la pièce ; mais il n'est pas seul à égayer le dialogue. Empsaël, dans ses moments de
calme, pratique aussi l'ironie : il dit au chef des esclaves : « n'oubliez pas de les faire ramer souvent. Les rames sont les jambes de mes galères ».
Ainsi, par certains côtés, Empsaèl est un drame shakspearien, et c'est aussi une tragédie voltairienne, c'est-à-dire une pièce à thèses philosophiques, plus spécialement une apologie de la liberté anglaise. Tantôt c'est la satire indirecte de notre servilité par l'éloge de l'indépendance. Ailleurs c'est la critique directe des religions dogmatiques, non plus la critique voltairienne, la plaisanterie à côté de la question, mais une attaque à fond, passionnée, vibrante encore de ses rancunes d'enfant. Ozorio, catholique espagnol, parle théologie avec son ancien esclave, Almiri, qui ne croit qu'au soleil. Toute cette discussion philosophico-théologique, où l'on voit l'enfant de la nature « coller » le chrétien, se termine par cet aveu d'Ozorio : « il est embarrassant. Comment lui faire entendre raison ? » Il en est ainsi dans toutes les discussions religieuses du drame (et elles sont nombreuses), parce que Bernardin, parlant par la bouche des incrédules, s'arrange pour leur donner toujours raison, et au contraire pour faire jouer un rôle odieux ou grotesque à ceux qui représentent le catholicisme. Je ne citerai qu'un passage, le plus caractéristique : le juif Jacob cause politique avec Empsaël, ministre de l'empereur du Maroc : défiezvous, lui-dit-il, des ennemis de l'Afrique, surtout des Romains :
Rome ancienne a employé pour ses conquêtes des légions, et Rome moderne des prêtres. La première avait pour enseigne des aigles, la seconde a des croix. Voyez sur cette tour cette aigle aux ailes éployées, et le nom de Caïus César qui divisa la Mauritanie en Césarienne et en Tingitane. Voyez cette croix sur ce petit monument élevé par les Por-
tugais, lorsque leurs églises s'élevaient sur les rivages de l'Afrique. Rome moderne plante des croix partout, sur les tours et sur les tombeaux, comme le signe de sa puissance dans ce monde et dans l'autre. Rappelez-vous son inquisition horrible, et tout le sang qu'elle a fait verser en Afrique, en Amérique, en Asie, et en Europe même, pour étendre sa religion. Alors aucun sentiment ne pourra balancer en vous celui de la vengeance (1).
Sans doute c'est un échappé du Ghetto qui parle ainsi : mais ce n'est pas la haine du Juif pour le Christ qui l'anime : c'est le déisme anticatholique de Bernardin. Ses préoccupations de polémiste passent avant tout, même avant son instinct d'artiste, son désir de créer un genre dramatique intéressant ; il n'hésite pas à ralentir l'action, à l'interrompre même, pour placer une discussion philosophique ou antireligieuse : c'est le système de Voltaire.
Si Empsaël n'était qu'une tragédie voltairienne avec quelques scènes à la Shakspeare, ce ne serait qu'une pièce de reflet, par conséquent une œuvre secondaire, et nous ne nous y arrêterions pas plus longtemps. Mais il y a là aussi un côté Bernardin, très original. Ce n'est pas seulement la haine du dogme qui anime et passionne cette pièce : après avoir essayé de démolir, Bernardin de Saint-Pierre veut reconstruire, et c'est la religion naturelle qu'il prétend substituer au catholicisme. Il y a là un apôtre, chargé de prêcher l'évangile de Bernardin, et dans lequel notre héros se complaît et s'incarne : c'est le quaker Bénézet. Sous la robe longue et le capuchon dont Bernardin l'a revêtu, Bénézet promène en Afrique les théories les plus chères à l'auteur des Eludes de la Nature, des Vœux d'un Solitaire, drapées au goût du jour : ses conversations, ses mono-
1) xi.vi, 8.
logues, sont des sermons laïques, tirés des œuvres de Bernardin. Bénézet n'est pas le seul à connaître, à pratiquer les Etudes : Empsaël, lui aussi, s'en est assimilé la doctrine : à Ozorio, qui tient que le droit vient de Dieu, le subtil Africain répond que le droit naturel seul est la vérité : « les législations de l'Europe ne valent pas celles des insectes ». Il connaît même la théorie, chère à Bernardin, des courants de la mer dus aux fontes des glaces polaires : il en tire même un lyrisme scientifique : « l'océan peut changer chaque année ses courants du Nord au Midi. Mais la vengeance dans mon cœur roulera invariablement sa fureur contre l'Europe ».
Si l'on peut sourire de cette obstination enfantine à vouloir reproduire partout, même à contre-temps, ses idées préférées, il faut reconnaître que l'auteur du Voyage à Vile, de Paul et Virginie, le créateur de l'exotisme littéraire, a tiré un parti pittoresque et scénique de ses souvenirs d'Afrique ; voici comment il indique le décor du premier acte :
Le fond du théâtre représente les hautes montagnes de l'Atlas, dont les sommets sont couverts de neige. Sur la droite, au milieu des sables, s'élève un château bâti à la moresque, avec une grande tour au milieu, de petites tours aux angles de ses murs crénelés, des galeries qui communiquent aux tours, des portes et des fenêtres voûtées en anse de panier, et un kiosque de marbre blanc décoré de mosaïque au milieu de sa façade. Un grand parc entouré de murs très élevés l'environne. Des esclaves sont occupés à le construire. A l'extrémité du parc, sur la gauche, vers l'avant-scène, est une colline plantée de dattiers, sous lesquels est une chaumière entourée de drapeaux de toutes les nations maritimes de l'Europe. La colline est escarpée à sa base, et on y monte par des lits de roches d'un rouge brun, d'où sortent des raquettes et des aloés. Le lieu de la scène est au cap d'Aguer ou d'Usagre, sur le bord de la mer ; et
l'heure, au coucher du soleil, dont les rayons dorent les sommets des dattiers, le haut des tours du château, et colorent de rose les neiges lointaines de l'Atlas (1).
Pour que le spectateur comprenne mieux" le charme du décor, une esclave italienne ouvre la pièce par un monologue dont la poésie rappelle à la fin le chœur des alcyons dans Iphigénie en Tauride :
Que la nature est riche dans ces beaux climats ! Nous sommes au mois de janvier, et ces dattiers sont tout verts. Quand le soleil éclaire leurs troncs, on les prendrait poulies colonnes d'un temple ; quand la nuit les couvre de ses ombres, et que le ciel brille à travers leurs cimes, on dirait qu'ils portant à la fois des palmes et des étoiles. Ma consolation est de me reposer sous leurs ombrages, et d'y entendre chanter la caille et l'hirondelle de mon pays qui sont venues passer la mauvaise saison en Afrique. Heureux oiseaux ! vous ne connaissez ni les hivers ni l'esclavage 2 .
Bernardin attache tant d'importance à cette révolution dans le décor, qu'il imagine des procédés matériels pour rendre les efïets de lumière qu'il rêve ; ainsi, au cinquième acte, il veut montrer un clair de lune projetant l'ombre des palmiers sur la terre : « on peut rendre la lumière de la lune sur le sol par des bandes et des traits de couleur blanche, ce qui peut produire un effet nouveau et naturel x (3). Certes un machiniste hausserait maintenant les épaules devant un procédé aussi simple, mais, en pareil cas, Tidée première est presque tout. Bernardin a retrouvé le secret des décors, perdu depuis les pièces à spectacle du xvue siècle, des grandes masses de figuration, disparues depuis les
(1) ci, 2. — (2) Cette tirade qui, dans la première rédaction du drame, ouvre la pièce, est transportée, dans la copie définitive, à la scène iv du premier acte. — 3 xlvi, 13.
Romains. Un tableau grandiose termine le quatrième acte :
Seigneur...
Que veux-tu ?
A.VNIBAL