E. M PS A EL
A.NNIBAL
Seigneur, il fait nuit. Les lions prêts à sortir de leurs cavernes font entendre leurs premiers rugissements. Vos chevaux frémissent d'épouvante. Vos esclaves tremblants, chargés des équipages de la chasse, sont rassemblés, et vos gardes fidèles, les piques hautes, attendent vos ordres dans un profond silence.
Empsael
Qu'ils allument des flambeaux. Que mes esclaves se mettent en route. Que mes gardes marchent à leur tète et sur leurs flancs. Qu'ils ne craignent rien : je ferai l'arrièregarde.
On voit passer tous les équipages de la chasse, au son des instruments maures, dont la musique laisse entendre des rugissements de lions entremêlés de silence.
Si Victor Hugo avait connu ce drame au moment où, écrivant la Préface de Crom/cell, il cherchait des ancêtres au romantisme naissant, il n'eût pas manqué de ranger Bernardin parmi les grands précurseurs, et c'eût été justice. Sur un seul point je crois que Bernardin de Saint-Pierre fût resté inimitable : il y a, dans tout cet J&mpsaël, une tendresse, alanguie ou ardente, qui est comme la caractéristique des œuvres de Bernardin : ce n'est pas le sensualisme sec d'André Chénier, ni l'érotisme de Laclos : c'est, transportée dans la littérature, la manière dont personnellement
Bernardin comprenait et sentait l'amour : un mélange de chasteté et de poivre de Cayenne. Zoraïde préside une véritable cour d'amour ; Eros se promène dans ces nouveaux jardins d'Académus.
Il est inutile de se demander si ce drame, dans le cas où l'auteur l'aurait publié en 1797, comme il y songeait, eût fait époque dans notre théâtre, ce genre de question étant absolument oiseux. Mais on peut remarquer avec quelle indépendance des règles et des usages littéraires Bernardin cherchait sa voie ; avec quelle intrépidité il continuait sa vie d'artiste, au milieu de l'orage : il allait, se développant librement, malgré la tempête et malgré l'âge, philosophant sur la politique dans ses Vœux d'un Solitaire, ou la mettant en roman dans la Chaumière indienne, en drame dans Empsaël, profitant de tout, même des loisirs que lui faisait la Convention en le renvoyant du Jardin des Plantes. Tout à coup la Révolution pensa à lui, songea derechef à l'utiliser, et le réquisitionna pour le service du pays comme éducateur.