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CHAPITRE XVIII A l'école normale

Bernardin n'avait pas eu à se plaindre de l'ancien régime. En 1793, dans une supplique aux ministres, il établit son bilan, et prouve que la Révolution lui a fait

perdre 2.000 livres de pensions (1). Le nouveau régime lui paraissait manquer à tous ses devoirs, en supprimant ces pensions-là ne plus ne moins que celles du Livre Rouge. De Saint-Pierre se trouvait gêné, au moment où il héritait d'une partie du douaire de sa belle-mère, Mme de Saint-Pierre, de la fortune de son parent Jouay, chirurgien à Rhuyles ; il écrivait à sa sœur, le 15 octobre 1794, que sa fortune était plus obérée que jamais par ses dépenses pour sa maison d'Essonnes (2). 11 dira même un jour que la Révolution l'a ruiné (3). C'est très exagéré. Comme don patriotique, il avait abandonné deux cents francs sur les huit cents livres de pension qu'il tenait du duc d'Orléans (4). En quittant sa maison de la rue Reine- Blanche pour s'installer au Jardin des Plantes, il ne sacrifiait pas grand'chose à la patrie, quoi qu'il en dît, car l'humidité était si grande dans cette maison, que l'eau coulait partout, des papiers et des boiseries (5). Sa maison d'Essonnes lui constituait une vraie ferme : il l'administrait habilement à distance 6). Ses livres continuaient à se vendre : le 20 floréal an 111 (10 mai 1795), il remettait à différents libraires 150 exemplaires de la 5e édition des Etudes, à raison de 84 0/0 de droits d'auteur (7).

Ce n'est vraiment pas la faute de la Révolution si l'on publie des éditions clandestines ~de ses ouvrages : le mal date de l'ancien régime ; mais Bernardin est absolument indigné : il s'adresse au patriotisme des représentants, des professeurs et des pères de famille, pour qu'on ne donne que ses œuvres authentiques aux enfants des écoles (8); il s'adresse aussi à un huissier, Pillar-

(1) cxciv, 11-12. — (2) cxliv, 32, et cxlv, 98. — (3) c.ix, 126. — (4) cli, 1. 3, f. 45. — (5) cxxxiv, 47. — (6) cxl, 1 : xi.m, 29. - (7) cli, 68. — (8) cm, 9.

deau, nom d'heureux augure, et il fait un traité avec lui pour exterminer ses contrefacteurs (1). Il se protège, lui et les siens, avec une énergie qui me parait très légitime. Il défend ses intérêts avec l'àpreté de son compatriote Malherbe, parce qu'alors, plus que jamais, « il faut avoir du pain ou mourir » ; dans ses comptes de ménage, je vois que le beurre coûte 7 francs la livre, le 2 messidor an III (21 juin 1795), 30 francs le 1er vendémiaire, 33 francs le 10 vendémiaire, et le reste à l'avenant (2). Aussi Bernardin fait-il flèche de tout bois, et recommence-t-il à assiéger de ses suppliques les administrateurs de la Révolution, comme autrefois ceux de la royauté : il réclame auprès des « citoyens membres de la Commission des Impositions » pour sa contribution personnelle ; sur ses contributions foncière et mobilière il obtient le 19 pluviôse an XI (8 février 1803^ une diminution de 168 francs, ce qui ne l'empêche pas, le 14 germinal an XII (4 avril 1804), de demander une nouvelle réduction (3). Quand son traitement subit un léger retard, vite il réclame, avec des effusions de sensibilité (4'. Il sollicite intrépidement des grâces, même en pleine détresse financière, au moment où Ton a à peine de quoi payer les soldats : « Les dépenses de la guerre s'opposent sans doute à celles de la paix. Mais il est delà grandeur de la Convention nationale de s'occuper des arts bienfaisants de la paix au milieu des arts destructifs de la guerre. La nation regardera ses représentants comme des dieux qui d'une main lancent la foudre, et de l'autre les fertiles rosées » (5). Très habile à condenser à son profit les fertiles rosées, il avait déjà obtenu, à sa sortie du Jardin des Plantes, une assez forte

(1) xliii, 8. — (2) clxv, 12. — (3; clxv, 97 et 94. — 4) cxxv, 44. (5) cxi.v. 143.

indemnité ; maintenant il demande une pension qui le dédommage de toutes celles qui lui ont été supprimées :

Ministres du pouvoir exécutif, administrateurs de la munificence nationale, vous ne permettrez pas que je perde sous le régime républicain des bienfaits que je n'avais pas sollicités sous le gouvernement monarchique (!) Vous savez que j'y ai employé mes faibles talents à plaider la cause des peuples. Vous m'avez déjà donné des preuves de votre estime et de votre bienveillance particulière en m'accordant des indemnités tout récemment. Je les emploie à achever la retraite que je me suis préparée à la campagne. Maintenant j'ai besoin d'être à l'abri des soucis de la fortune pour m'occuper, sans distraction, de travaux qui, j'espère, seront utiles à ma patrie, puisqu'ils ont pour but le perfectionnement de l'éducation nationale 1 1 .

Depuis longtemps, en effet, Bernardin s'occupait du problème de l'instruction. Dans les Etudes, il y a toute une pédagogie, qui avait frappé les contemporains, surtout les spécialistes : notamment son idée qu'il faut introduire la douceur dans l'éducation avait séduit ceux qui se rappelaient leurs désespoirs d'écolier (2j. Un professeur de rhétorique à Auch, l'abbé Frenqualye, exhortait, le 30 avril 1790, Bernardin à donner au pays un plan d'éducation nationale : « vous pourriez beaucoup, Monsieur ; on a la plus haute confiance dans vos talents et vos vertus. Cette entreprise est digne de vous... Vous avez donné là-dessus des idées générales. Ce n'est pas assez. Achevez cette œuvre importante» (3).

Justement, à la place des trente-quatre mille lois sociales qu'il trouvait incohérentes et contre nature, Bernardin de Saint-Pierre rêvait de promulguer luimême « une douzaine de lois primitives, aussi durables que celles de la Nature. J'espère pouvoir les développer

(lj cxciv, 11-12. - (2) cxxxvm. 1. 2, f. 60. — [3 cil, 46.

incessamment dans un cours public, s'il m'est permis de le faire» (1). Non seulement on le lui permit, mais on lui en donna Tordre formel. Bernardin commençait à agacer les jacobins : l'un d'eux écrivait à Grandjean, ami du citoyen Saint-Pierre, et chef de bureau à l'Instruction publique : « Il y a un avis à donner à ton ami. Sa plume ne devrait pas moisir dans son encrier, et la Révolution exige que ses grands talents soient révolutionnairement employés » (v2 . Justement la Convention venait d'entendre le rapport de Lakanal, le 3 brumaire an III ±\ octobre 1794), sur la création d'une Ecole Normale Supérieure à Paris (3). Le 9 brumaire, l'Ecole était fondée (4). Pour seize cents élèves, on prévoyait une douzaine de professeurs enseignant les droits de l'homme, l'histoire naturelle, l'histoire des peuples libres, le travail manuel, la grammaire française, la géographie, la lecture, l'écriture, la chimie, la littérature (5).

Bernardin fut un des premiers désignés parmi les professeurs, car, au Comité d'Instruction publique, il avait un protecteur, Grégoire (G) : il n'y avait du reste que des amis : on y parlait avec enthousiasme de son Café de Surate (1). Un arrêté nomma le citoyen Saint- Pierre professeur de morale républicaine. Bernardin constata, avec une joyeuse surprise, que le programme imposé correspondait en grande partie à ses propres recherches : « Je considère, répond-il, le plan d'une éducation nationale comme une mappemonde de la vie humaine. C'est la carte que le pilote doit connaître et

(1) lxi, 141. — (2 cli, 20. — (3 Moniteur, du 7 brumaire an III. Cf. L. Liard, V Enseignement supérieur en France, i, 131, 137 ; Despois, le Vandalisme révolutionnaire, cli. v, p. 73-87. — 4 L'Ecole Normale (Cerf, 1884, p. 10; Picavet, Idéologues, p. 32-33. — ."> (xxviii, 8. — ((ij r.xxxn, 1. — 7) cxxxn, 9.

relire avant de s'embarquer sur la mer orageuse de la vie. J'ai tracé les cercles de cette mappemonde. » Avec une réelle bravoure il ajoutait : « tout se tient : les lois de la terre sont dans les cieux » (1). Avec plus de bravoure encore, presque avec témérité, il faisait observer au tout-puissant Comité que, dans la façon dont on lui avait imposé ce poste sans le consulter, il y avait un attentat contre l'indépendance de la pensée : il écrivait en effet au président du Comité ceci :

J'ai reçu, le 5 brumaire, l'arrêté du Comité d'Instruction publique concernant l'ouvrage dont il m'a chargé sur l'éducation nationale, et votre lettre où vous me faites observer que le Comité ne doit pas recevoir de ma part ni excuse ni refus. Je vous prie à mon tour, citoyen Président, au nom de la liberté et des gens de lettres, d'observer que les talents de l'esprit et les opérations de l'âme ne peuvent être mis en réquisition... Jamais aucune puissance n'eût pu commander à Jean-Jacques ses méditations, ni à vous-même le rapport plein de sentiment que vous avez fait sur les honneurs dus à sa cendre. Mon corps et mes biens sont sans doute à qui aura la puissance de les requérir. Mais mon âme est à Dieu seul, et [mes' sentiments ne sont qu'à moi, quand il lui plaît de m'en donner. Je n'accepte donc que comme une simple invitation l'arrêté du Comité d'Instruction publique, et, avec la même franchise, je le regarde comme l'époque la plus honorable de ma vie (2).

J'en dirai autant de cette lettre : Bernardin montrait, en l'écrivant, qu'il était digne d'enseigner aux autres une morale qu'il savait pratiquer. Sa nomination fut bien accueillie : elle rassurait les esprits religieux. L'abbé Yilleret, curé de Creuilli, près de Loches, lui écrit le 14 germinal an III (3 avril 1795) : « Placé à la tète de l'école de morale dans l'Ecole Normale de Paris, vous pouvez inspirer à vos élèves tout le respect que

(1) lxxxi, 22. —(2) lxxxi, 21.

méritent ces dogmes si nécessaires aux hommes, en leur en rendant sensible toute la vérité (i). »

C'est bien ce que Bernardin tenta dès le début. L'ouverture eut lieu le 20 janvier 1795. Le Moniteur du 9 pluviôse an III raconte la première séance, et le succès de Laplace qui, après avoir critiqué Leibniz et Newton, félicitait les élèves d'avoir à répandre « une éducation dégagée de tous les préjugés». C'est une réelle ovation qui, le 22 janvier, accueille Bernardin. On cite toujours la première ligne de son petit discours d'ouverture : « Citoyens, je suis père de famille et domicilié à la campagne ». Ce n'est pourtant pas une pastorale, car ce discours contient surtout des récriminations contre les membres du Comité d'Instruction et ses collègues de l'École, contre leur précipitation à hâter l'ouverture des cours, et à fixer sans lui la date de sa première leçon (2). Très aimable, au contraire, pour son auditoire, Bernardin réserve aux élèves sa péroraison : « De tous les traités, celui dont vous avez le moins de besoin est celui des éléments de morale. Vous les aviez dans votre cœur, lorsque, l'esprit rempli déjà de connaissances, vous êtes venus du fond des départements en chercher ici de nouvelles, et lorsque, au milieu d'un hiver bien rigoureux, vous avez quitté vos familles pour bien mériter de la patrie, etc. -» Peut-être ces compliments eussent-ils été moins vifs, si, au lieu délire un discours écrit d'avance. Bernardin avait improvisé : car, au milieu de sa leçon, se place un épisode caractéristique: demandant du temps pour achever la préparation de son cours, Bernardin annonce qu'il aura fini avant trois mois, «s'il plaît à Dieu». Aimé Martin prétend que les élèves applaudirent ce mot avec tarit d'enthou-

(1 cxl, 82.— 2 ccm, 1-2.

siasme que Bernardin surpris, puis ému, se mit à pleurer. Martin ajoute qu'il tient ces détails de Stiévenart, « élève distingué de l'Ecole Normale » (1). Or Stiévenart n'était pas un des auditeurs de Bernardin : il écrivait à Aimé Martin, vingt-six ans après cette séance, qu'il tenait ce récit d'un témoin de la scène (2). On devine ce que vaut une anecdote aussi vieille, et qui n'est pas de première main. Bernardin décrit autrement l'attitude des élèves :

Tous se piquaient d'être des hommes moraux et de s'entendre aux éléments de morale. Mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que l'athéisme dominait parmi eux. J'en avais eu des preuves à la convocation de l'Ecole Normale, et je puis dire que je les avais cherchées. Dans le petit discours que je fis... pour demander le temps de faire mon traité,... j'observai qu'il m'était impossible d'improviser, et de rien dire sans y avoir pensé. Cet aveu si naturel m'attira beaucoup d'applaudissements ; mais quand ensuite j'ajoutai : — J'espère vous l'apporter bientôt, s'il plaît à Dieu, — cette expression, s'il plaît à Dieu, sur laquelle j'appuyai, excita un murmure de mécontentement dans une partie de l'assemblée. Je me dis alors en moi-même : dans quelles ténèbres la nation va-t-elle être plongée, si ceux qui en sont les yeux ne peuvent supporter le plus petit rayon de lumière (3) !

Malgré cet accroc, encouragé par son début, et désireux de préparer sérieusement son cours, Bernardin revient à Essonnes. Il médite, il fait des lectures : il se fait copier le Petit cours à l'usage des enfants de la campagne, de Lavater, traduction Duperch(4). Tout en travaillant, il se tient au courant de ce qui se passe à l'Ecole : il se fait envoyer régulièrement le Journal de l'Ecole Nor-

(1) Œuvres posthumes, p. lvii. col. 2, et note. — (2) Lettre du 11 novembre LSI'.); cm, 1. 3, f 1<>. —(3 cxxxvm. 5. — 1 i.xix,l-23.

maie (1). Mais ce journal n'est ni assez vivant ni assez détaillé. Bernardin demande une véritable chronique à un de ses nouveaux amis, Bailly, dont le nom mérite de rester avec celui de Taubenheim. Prote de la maison Didot jeune. Bailly a voué une admiration candide à l'illustre client de ses patrons (2). C'est à ce digne homme qu'incombe la mission de confiance de renseigner Bernardin sur la vie de l'Ecole. Le 1er ventôse an III (19 février 1795), Bailly envoie une longue lettre pleine de renseignements très précis (3) : pendant trois séances il est allé s'asseoir au milieu des élèves, à droite, à gauche : il a écouté, il a causé, et voici son opinion : c'est une déception générale ; aucun professeur n'a su s'imposer : ils disent ce que tout le monde sait, et on les entend à peine. On ne comprend guère le cours de Garât : mieux vaudrait relire Y Emile. La Harpe n'en impose qu'à ceux qui ne savent rien. Seul Volney lit de bonnes choses sur la philosophie de l'histoire : « Venons à vous. Généralement on soupire après les Eléments de morale. Tous ceux avec qui je cause parlent de vous et de vos ouvrages avec enthousiasme et une sorte de respect. Ils aiment bien l'auteur de Paul et Virginie. » Nouveaux renseignements le 4 ventôse : «On vous désire avec empressement, mais on vous attend sans impatience, parce qu'on sent bien que vous avez une grande tache à remplir. La plupart des élèves ont souvent votre nom à la bouche. — Il nous montrera mieux que tout autre, dit-on, qu'il faut absolument devenir meilleurs pour être plus heureux ; il nous touchera, il nous convaincra (i). »

Cette attente est flatteuse, mais inquiétante : Bernar-

(1) cxxxvi, 27. — 2 cxxxii, 3; cxxxn, 12. 8, 4. — (3) cxxxn, 1- 4 <. xxxii, S.

din travaille avec d'autant plus d'énergie que le Comité le relance : Bernardin se rebiffe même, et réplique ceci : Montesquieu, qui n a pas étudié les lois de la nature, mais seulement les lois humaines, a dû consacrer des années à faire l'Esprit des lois ; Jean-Jacques Rousseau, qui n'avait pas à faire l'éducation d'un peuple, mais celle d'un homme, a mis dans son Emile les réflexions de sa vie entière et plusieurs années de travail : à lui, Bernardin, qui n'est pas l'égal de ces grands hommes, on marchande quelques semaines de préparation : « Mon plan est fait... Cependant ce plan, le résultat de plusieurs années de méditation et de quelques mois de travail, ne tiendrait pas, de lecture, deux ou trois séances de trois quarts d'heure chacune... C'est son développement qui manque, et son application aux devoirs de la vie,... aux écoles primaires ; il m'est impossible d'assigner le temps où je pourrai le terminer. Cependant je l'emploie laborieusement, négligeant, dans un temps de pénurie, les besoins de ma famille, pour la chose publique (1). »

Enfin il lui fallut bien se décider et commencer ce cours si attendu, si réclamé, et insuffisamment préparé. Je n'en parlerai pas en détail dans ce chapitre, puisque toutes les idées en ont été transportées, souvent sous la même forme, dans les Harmonies de la Nature, où nous les retrouverons. Il commença en effet par lire une partie du préambule de ce livre et des quatre Harmonies qui suivent (2). Je me contenterai de souligner deux théories qui semblent plus particulièrement originales, voire paradoxales, chez un écrivain de métier: il prétend que, dans une instruction

1) cxci, 10. — (2 cxxMii, 30. J'ai publié cette partie de sou cours dans les Mémoires de l'Académie de Caen, 1904.

bien comprise, il faut réduire au minimum la part du livre, de ce livre pour lequel il professe un mépris inattendu (1). Donc le premier devoir de l'instituteur est d'enseigner aux enfants un profond scepticisme pour les livres et la prétendue science qu'ils contiennent :

Montrez-leur que La médecine ne peut assurer la vie des hommes, puisque les rois et les médecins eux-mêmes meurentjeunes. Montrez-leur, par ses contradictions, que l'histoire n'a rien de certain, parce que l'historien fait le scélérat ou le héros, comme le peintre, avec les mêmes couleurs, fait un Apollon ou un Monstre ; que l'astronomie n'aperçoit tout au plus que le mouvement de quelques astres, et que cette connaissance, qui ne nous dit ni leur constitution physique, ni leur géographie, ni leurs habitants, ni leurs productions, n'est pas plus une science que celle d'un homme sur un écueil, au milieu de la mer, qui, à certaines saisons, verrait passer à l'horizon quelques vaisseaux dont il ignorerait la cargaison et la nation ; que le commerce luimême est une source perpétuelle de guerre, et que toujours les douleurs se mêlent aux jouissances. Qu'ils soient donc en garde contre tous les livres qui ne sont que des ombres frivoles, et souvent mensongères, des vérités naturelles 2 .

Sans doute, sur cette table rase, Bernardin veut qu'on élè-ve le système qu'il a copié sur la nature ellemême. .Mais je craindrais, pour mon compte, que le scepticisme envers la science livresque, administré par doses massives à des esprits d'enfants, ne les mît en garde contre toute espè ce de connaissance, même fondée sur les lois naturelles.

Bernardin «Hait plus pratique quand il établissait ensuite tout son système d'éducation sur l'art de se faire aimer des petits : « Itendons les enfants heureux,

(1) xlii, 25. — (2) xlii, 23-24.

afin qu'il leur reste de nous une bonne mémoire... Nous glissons avec le monde : nos vœux ne sont que passagers ; tout se dérange, tout se rétablit ; mais quelque chose de divin nous dit que qui fait du bien en recevra tôt ou tard la récompense. Race future, si, lorsque j'aurai fini mon voyage, quelque chose sur la terre pouvait me toucher, ce serait d'être chanté par vos enfants (1). »

Ce rêve ne serait pas chimérique, si nous en croyions Lamartine : il voudrait qu'on tirât de Bernardin, comme de Fénelon, le livre de cantiques pour enfants qui s'y trouve en puissance, « naïf sans afféterie, et enfantin sans puérilité » (2). Tel n'était pas l'avis des Normaliens de 1795 : le cours de Bernardin les surprit plutôt qu'il ne les charma.

L'auditoire, il est vrai, n'était pas fait pour le professeur : les élèves ne voulaient même pas être un simple auditoire : on leur avait parlé de conférences : ils prétendaient transformer les séances en réunions publiques. Le Moniteur du 9 pluviôse an 111 les loue de s'être constitués en assemblée délibérante, d'avoir pris comme président un élève âgé, le citoyen Bougainville, l'ancien chef d'escadre, d'avoir voté une adresse à la Convention, etc. En réalité, l'Ecole tournait au club et les élèves aux jacobins : « A la vérité, dira Bernardin dans ses Harmonies, le choix en avait été très mal fait dans la plupart des départements. Il y en avait parmi eux qui ne savaient pas même écrire. On les avait choisis parmi les jacobins les plus forcenés, qui avaient pour principe que le patriotisme tenait lieu de toute science» (3). C'est à eux qu'il pense, quand il traite avec

(1) CCix, non folioté. — (2) Commentaire de la VIIe Harmonie. (3) cxxxvm, 5.

un mépris insultant « la populace des étudiants, toujours séduite par 1 autorité des noms, et toujours prête à nier ce qu'elle voit et à affirmer ce qu'elle ne voit pas, pour peu qu'elle trouve de considération ou d'argent attaché au soutien d'une erreur» (1). Qu'avait-il donc à leur reprocher ? Une désertion de son cours, assez mortifiante du reste : un instant intéressés, ils disparaissent les uns après les autres (2) : « Je vins à développer les harmonies de la Providence, sur lesquelles j'appuyais les bases de la morale. A la fin de ma dixième et dernière séance, dont chacune avait été de trois quarts d'heure, il ne me restait pas le quart de mes auditeurs. » Bernardin pensait que c'était l'athéisme, dominant chez les élèves, qui en avait éloigné la majeure partie (3). Il restait encore trois ou quatre cents fidèles. Sur ceux-là le cours de morale produit quelque effet. On retrouve, dans la correspondance, nombre de lettres d'anciens élèves qui lui demandent des renseignements, des conseils sur leurs travaux (4) ; ils discutent pédagogie avec lui : par exemple, quel rôle l'ambition peut jouer dans l'éducation (5)? Us lui parlent de ses idées nouvelles, qu'ils tentent d'appliquer, et qui ne réussissent pas toutes également (6). En général ils souhaitent que Bernardin fasse un livre avec son cours (7).

Ses leçons, comme celles des autres professeurs, avaient été transcrites par des sténographes, des tachygraphes, comme on disait alors, et publiées par un imprimeur, à son profit, ce qui indignait fort Bernardin en 1797 : « Cette injustice est si légère, auprès de toutes •celles que j'ai éprouvées, que je n'en parle ici que pour

(1) xiii, 39. — (2 r.xxvm, 5. — (3) cxxviri, 5. —(4) ccn, 2. — (5) cxlvi, 93-94. — 6 cxxxvin, 1. 2, f. 53-56. — (7) cxxxn, 12.

donner une idée de l'immoralité qui régnait dans le gouvernement jusque dans les plus petites choses » (1). Sur le moment même il n'osa rien dire : il proposa même de corriger les épreuves composées sur la sténographie {•!). C'était prudent : il n'eût pas fait bon se plaindre, en i79o, même quand on s'appelait Bernardin de Saint-Pierre. Du reste, à quoi bon se plaindre? Le cours, sous sa première forme, ne pouvait plus servir, l'Ecole allant être supprimée : on criait dans les rues de Paris un pamphlet contre cette première ébauche d'école normale : la Tour de Babel au Jardin des Plantes (3) ; l'opinion publique protestait contre l'inutilité de cette tentative (4).

L'Ecole fermée, Bernardin s'en console en s'occupant activement de sauver au moins ses douze mille francs par an. 11 adresse au Comité d'Instruction publique une pétition, très habilement faite: on sait qu'il réussit remarquablement dans ce genre plus ou moins littéraire. 11 demande qu'on lui continue son traitement, quoiqu'il ait cessé ses fonctions, et que, de plus, on lui accorde gratuitement des denrées alimentaires, comme aux professeurs en exercice dans les écoles de Paris, quoiqu'il habite la campagne: «Si je me fusse occupé du commerce de mes ouvrages, j'aurais pu peut-être monter mon revenu au niveau de ma dépense; mais j'ai tout quitté pour m'occuper de la fonction la plus pénible, la moins lucrative, celle de fonder les éléments de la morale, dans un temps où les hommes en ont si peu, où les esprits se dilatent et les cœurs se ferment. Citoyens, j'ai besoin de la solitude pour me fortifier contre la corruption des villes, et d'être tranquille sur

(1) lxxxii, 99 ; cxxvm, 5. — (2) cxlv, 14(i. — (3) cxxxn, 10. — (4) cxxxn, 4.

mes propres besoins pour m'occuper de ceux de la génération future (1). »

La demande est curieuse ; le plus curieux, c'est qu'elle réussit: le 19 brumaire an IV (10 novembre 1795), grâce à Grandjean et à Ginguené, il obtient un ordonnancement de rappel de huit mille livres, et la continuation de son traitement de douze mille francs (2). On lui accorde également la fourniture gratuite des denrées alimentaires, une vraie fortune à un moment où le blé vaut, au compte de Bernardin, quinze cents francs le setier, et le reste à proportion (3). Ainsi l'habile homme évite les privations et le besoin, au moment où les riches même sont gênés. Il peut s'offrir de bon bourgogne, tandis que tant d'autres ne boivent plus que de l'eau (4). Il aurait décidément mauvaise grâce à se plaindre de la Révolution. Le 6 fructidor an III (23 août 1795), la Convention promulgue un décret qui le remplit tellement d'aise qu'il le copie précieusement : «les savants, les gens de lettres, et les artistes qui rempliront plusieurs fonctions relatives à l'instruction publique pourront en cumuler les traitements » (5). Cela lui permettait de toucher des deux mains, à l'Ecole Normale et à l'Institut.

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